CHAPITRE XIII
LA VALEUR DE pnODL^CTION CAPITALISTE
I. — Frais de production capitalistes par opposition aux frais de travail primitifs.
Dans le petit maître-artisan du Moyen Age, travaillant avec un nombre restreint d'apprentis et de compagnons, nous avons le précurseur de l'entrepreneur capitaliste moderne. Mais l'aclivilé du maître-artisan était généralement soumise à des règles sévères, qui lui interdisaient de s'élever beaucoup, dans son métier, au-dessus de ses confrères. Fréquemment les ordonnances municipales décidaient de son gain, comme du salaire de ses compagnons et de ses apprentis.
Dans cette période précapitaliste de la civilisation, cependant, il y avait certains métiers tombant plus ou moins en dehors de la réglementation et présentant déjà, à son premier degré, la forme capitaliste de la production. C'étaient surtout des branches de métier dans lesquelles le capital placé en immeubles, matières premières et outillage, atteignait nécessairement des proportions telles que les petits maîtres-artisans ne pouvaient généralement pas y prétendre. Leur capital était d'autant plus insuffisant que le nivellement des conditions d'existence et de production concourait à les réduire à l'impuissance.
Ces métiers n'appartenaient pas au domaine de l'agriculture.
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ni même à une des nombreuses sphères de la petite manufacture. Pendant plusieurs siècles encore ce ne sera pas de ce côté qu'il faudra attendre la rupture de laloi de la production précapitaliste, liln ce qui C()ncerne l'agriculture, même jusqu'à nos jours elle est, en grande partie, restée basée en Europe sur la maind'œuvre de l'ouvrier travaillant avec des outils simples. Il est vrai que la production de plusieurs articles d'usage général passait peu à peu de Tiaduslrie artisane à la manufacture petite ou moyenne, de l'atelier étroit de l'ouvrier, artiste dans son métier, au grand atelier où régnait la division du travail, — cet atelier qu'Adam Smith nous a décrit avec tant de talent et de minutie. Ce passage de l'une à l'autre forme de production représentait une évolution de plusieurs sièu-les. Entre le petit maitre-artisan médiéval et l'industriel moderne se trouve, dans toutes les grandes sphères de production, un intervalle d'au moins cinq cents ans.
Ce que nous appelons le régime capitaliste, se présente d'abord dans le commerce. Le commerce, et plus particulièrement encore le commerce maritime, portait déjà au Moyen Age la richesse et la prospérité dans maintes contrées bien situées de l'Europe ; mais les conditions dans les^quelles il s'exerçait surpassaient souvent les forces d'un seul homme, quelque riche qu'il fût pour son temps. 11 fallait construire et entretenir er bon état des magasins et entrepôts de marchandises, des moyens de transport de toute nature. Pour le commerce maritime la possession de vaisseaux était rendue particulièrement coûteuse et hasardeuse par la piraterie organisée en mer et su^ les grèves. Ce commerce se rangeait donc parmi ceux qui exigeaient la dépense d'un capital relativement considérable en moyens de production. Aussi voyons-nous le commerçant occuper déjà au Moyen Age une position sociale très particulière qui devait le distinguer bientôt^ en tant que possesseur de capital et exploiteur de travail, du paysan et de l'artisan ou du petit maître de métier. En outre, dans cette branche conimerciale nous voyons apparaîlie assez tût le grand capital associé, par-
Zd'I F'AItTlK IV. — I. \ VALKlIt hlO l'UODlCTIOX
tout OÙ plusieurs commerçants s'unissent pour équiper à Irais Communs un ou plusieurs vaisseaux, ou môme toute une flotte, et supporter ensemble les risques de l'entreprise. Au Moyen Age nous voyons naîlre ce grand capital dans les unions de commerçants des puissantes villes marchandes de l'Ilalie, hiontôt aussi dans la confédération lionséatique de plusieurs villes d'Allemagne et du Norii. Après la découverte des roules maritimes vers l'Amérique, les Indes et l'Australie, quelques siècles plus tard, ces unions se multiplient dans les Compagnies commerciales et coloniales de difTérents Etats d'Europe.
Dans l'industrie se produisait peu à peu un phénomène semblable partout où l'exécution d'un métier exigeait également des dépenses relativement importantes en capital fixe. C'était le cas pour l'extraction des substances minérales : or^ argent, fer, pierres. En général, cependant, nous le répétons, ce développement s'accomplissait beaucoup plus lentement pour l'industrie que pour le commerce. C'est seulement après l'application technique de la vapeur aux métiers de différentes espèces, pendant la dernière moitié du xviii^ siècle, qu'a pu naîlre pour l'industrie une période de révolution semblable à celle que le commerce maritime avait parcourue quelques siècles auparavant.
Cette révolution devait évidemment balayer, dans plusieurs branches de production, les débris des réglementations médiévales concernant le travail et briser les entraves mises par cellesci aux jeunes industries naissantes (I).
La vieille loi de la valeur était brisée du même coup ; à mieux dire, la valeur-de-travail qui avait régné comme loi générale de la valeur de production, était transformée en valeur de pro-
[\) Si l'on cherche, pour une période contemporaine, un exemple éclatant de la brusque transformation du métier de l'artisan en industrie et grande industrie capitaliste par la nécessité de grandes dépenses en capital lixe, il suffit d'observer le développement industriel de la Suisse, de la Suède, de la Norvège. Ces pays, en effet, ont été des pays de la petite manufacture par excellence, jusqu'au jour récent où les progrès de la science ont permis à l'homme d'utiliser la force motrice des torrents et des cascades à la production de l'électricité.
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thiclion capitaliste, dont l'aclion se généralisait bientôt dans les diverses branches de l'industrie. Regardons de près comment cette évolution s'est accomplie :
Ce qui distingue tout d'abord la production capitaliste de la production primitive entre les mains de l'artisan, c'est que pour l'entrepreneur capitaliste le coût de la production ne se réduit pas à des dépenses en travail, mais à des dépenses en capital. « Le coût capitaliste des marchandises, dit Marx, se mesure d'après la dépense en capital » (1). Chaque sacrifice fait par l'entrepreneur capitaliste pour fabriquer une marchandise quelconque, s'exprime pour lui en une dépense d'argent et c'est la somme de toutes ses dépenses qui compose pour lui le prix de revient de son article ; ce sont ces dépenses que nous désignerons dans la suite par le terme de frais de production.
Le principe constaté déjà par nous, qu'une richesse est le fruit commun de tous les facteurs ayant collaboré à sa production, — agents naturels et travail humain, — prend dans l'esprit de Tentrepreneur capitaliste la forme suivante : pour lui le profit d'entreprise, ou en d'autres termes \q surproduit (2 procuré par son entreprise, est le fruit de so7i capital entier. Il n'attribuera pas ce profit exclusivement à la partie consommée de son capital, pas plus qu'à la partie employée pour payer ses ouvriers. Comme entrepreneur capitaliste, il lui importe peu de savoir si une fraction quelconque de son capital entier a été employée à l'achat de matières premières ou secondaires, à l'acquisition de machines et autres instruments de travail, ou encore si elle a été dépensée en salaires. Il se préoccupe de maintenir chacune de ces dépenses partielles dans une proportion convenable par
(1; Das Kapilal, tome III, première partie, ch. i, p. 2 ; cf. trad. franc., p 3.
(2) Cette notion du sit-rproduit ne doit, pas être confondue avec la notion marxiste de la plus value. Comme nous verrons dans le troisième tome de cet ouvrage, Marx commet l'erreur de comprendre la plus-value comme le produit exclusif de ce qu'il appelle le capital variable, c'est-àdire de la partie du capital dépensée en salaires.