Ù\ PARTIE IV. — LA VALEUU DE PRODUCTION
rapport à sa dépense totale, le reste lui est indifférent. A cet égard, une partie de son capital lui paraît aussi produclive qu'une autre. Il ne faut pas en chercher la cause, avec la doctrine marxiste, dans la vue « bornée » du capitaliste en présence des mystères de la production moderne ; elle se trouve naturellement dans les circonstances qui caractérisent cette production.
La doctrine marxiste ne voit dans l'entrepreneur capitaliste que Ve.vploUeur de la force de travail d'autrui. Les économistes officiels, de leur côté, nous le présentent de préférence comme un simple « ouvrier intellectuel». En réalité, — et nous y reviendrons plus longuement dans notre troisième volume en traitant des diverses sources du profit, — l'entrepreneur capitaliste est plus que cela : il est aussi accapnreu7' d'agents naturels, matières premières, etc., et, dans la mesure où il peut faire hausser les prix de ses produits en influant sur leur rareté au marché par rapport à la demande totale et effective, il peut être encore un spéculateur, qui joue sur les besoins de ses semblables. Et ainsi de suite.
Pour le momeut nous n'avons à analyser le profit d'entreprise que dans la mesure nécessaire pour nous expliquer les raisons qui amènent l'entrepreneur capitaliste à considérer une partie de son capital total comme aussi productive qu'une autre. Il agit dans la pratique selon la théorie que nous avons déjà exposée et d'après laquelle l'origine du produit d'un ensemble de facteurs associés ne peut être séparée de cet ensemble même. Dans la pratique, toutes les parties d'un capital collaborent entre les mains de l'entrepreneur capitaliste à la création d'une valeur nouvelle, aussi bien celles qui sont placées dans le sol ou dans les matières premières et secondaires que celles qui ont fourni les instruments de travail ou payé les salaires des ouvriers.
Examinons un peu en quoi consiste la situation différente de l'entrepreneur capitaliste comparée à celle de l'artisan indépendant ou du petit maître de métier au Moyen Age. Ces derniers, nous l'avons vu, étaient obligés de se réserver dans les prix de marché toute la valeur-de-travail de leurs produits. Les statuts-
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de leurs corporations, du reste, ne leur auraient pas permis de vendre leurs articles au-dessous de cette valeur. Le nivellement des conditions d'existence des habitants d'une ville sur la base d'une valeur-de-travail sociale réglée par le magistrat, — voilà précisément le trait caractéristique que nous avons discerné dans cette période historique.
lien est tout autrement pour l'entrepreneur capitaliste, et la différence entre lui et le maître-artisan du Moyen Age est même plus catégorique au fur et à mesure que son entreprise est plus développée au point de vue capitaliste. L'entrepreneur moderne ayant à son service quelques dizaines et même quelques centaines ou quelques milliers d'ouvriers, échappe à la nécessité de vendre ses produits à leur entière valeur-de-travail ; son entreprise est sujette à de tout autres règles. Contrairement au petit maître-artisan, il pourra réaliser un profit, tout en vendant ses marchandises au-dessous de leur valeur-de-travail, et il pourra le faire pour la simple raison déjà, que son exploitation s'étend à un nombre plus grand d'ouvriers. Il réalisera même toujours un profit plus ou moins important, tant qu'il vendra encore ses marchandises au-dessus de ses propres frais de production. Ces frais de production constituent donc pour lui un minimum, audessous duquel il ne rentrerait pas dans ses dépenses. La difTérence que nous venons d'observer ici entre l'entrepreneur capitaliste et le maître-artisan du Moyen Age est d'autant plus importante que le premier — précisément parce que son entreprise est fondée sur une échelle bien plus vaste — pourra s'assurer des avantages étendus en tant (^xxaccnpnreur d'agent?, naturels, inventeur, spéculateur, etc. Dans des proportions larges il pourra accaparer à son profit des matières premières et secondaires et mettre à son service les forces naturelles nouvellement connues dont la découverte est l'œuvre de la civilisation générale ; il peut accroître son gain, plus facilement et dans des dimensions tout autres que son ancêtre, en spéculant sur les besoins momentanés des consommateurs de ses produits.
Au temps des corporations, les statuts et les règlements des
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magistrats iirhains avaient pour but, avant tout, d'aHermir Icg maîtres de métier dans leur situation privilégiée ; aujourd'hui, les gouvernants viennent aimablement à l'aide de leurs compères et leur permettent volontiers de mettre la main sur les dons de la nature — tout d'abord les matières premières — qu'ils n'ont pas plus le droit d'accaparer que qui que ce soit. Pour si violente que soit encore souvent la concurrence entre les capitalistes modernes, ils ont toujours su à merveille se coaliser ensemble contre les autres classes de la société. Nous verrons quelles limites la production capitaliste elle-même trace aux appétits de l'entrepreneur moderne ; mais nous voulons faire remarquer dès à présent que l'importance surtout de deux sources de profit, l'accaparement d'agents naturels et la spéculuition, ne doit pas être négligée. Lorsqu'à la fin d;: ce tome nous traiterons de l'influence exercée par les trusts et les monopoles sur le marché moderne, nous devrons reconnaître combien ces deux sources peuvent apporter de bien-être matériel à ceux qui travaillent à s'enrichir aux dépens d'autrui. Evidemment, on ne saurait mettre d'ordinaire sur le compte de l'exploitation immédiate des ouvriers qu'une partie seulement de tout le surproduit dont bénéficie le capitaliste moderne.
Pour l'entrepreneur capitaliste, contrairement à l'artisan indépendant et au petit maître de métier pré-capitaliste, — et c est la courte conclusion de tout ce que nous venons d'exposer, — il ne s'agit plus de vendre les marchandises sur la base du travail appliqué à leur fabrication, mais sur la base de leurs frais de production.
Sous le nom de frais de production, ce terme pris au sens capitaliste, nous comprenons l'ensemble de toutes les dépenses que le producteur doit nécessairement débourser pour produire une marchandise.
Les frais de production se composent de :
A. — L'usure du capital fixe (bâtiments, machines, outils, etc.).
B. — Les avances de capital circulant ^oux : 1° achat des
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matières premières et secondaires ; 2° compensation de la renie, de l'intérêt, des primes d'assurance, etc. ; 3° payement des salaires.
Celle définition, cependant, a encore besoin de quelqiieséclaircissements. Il peut paraître simple an premier coup d'oeil de formuler ce que sont les frais de production ; mais il est souvent difficile dans la pratique de décider ce qui, dans une entreprise capitaliste, devra logiquement être considéré comme tels.
Dans les années 1S91 et 18'J2, le Deparltnent of Lahor à Washington, présidé parle statisticien Carroll D. Wright, publia trois grands volumes contenant une enquête très délaillée et très sérieuse sur les frais de production dans quelques branches principales de l'industrie. Pour nos recherches cette enquête est d'une importance pratique essentielle et dans les pages suivantes nous aurons l'occasion de nous référer souvent aux résultats de cet ouvrage que l'on a qualifié de « triomphe de la statistique ».
Pour la première partie de leur enquête, — concernant les industries du fer, de l'acier, du charbon et du coke, du minerai de fer et de la pierre calcaire, — les agents du Department of Lahor des Etats-Unis n'ont pas étudié moins de 618 établissements industriels ; pour la deuxième partie, — concernant les industries texiles et l'industrie du verre, — non moins de 278 établissements dans les diverses régions de l'Amérique du Nord, de l'Angleterre et de l'Europe continentale. En outre, ces agents ont eu l'occasion toute particulière, que seule peut procurer une enquête officielle entreprise sur une échelle aussi gigantesque, de vérifier leurs données statistiques à l'aide des livres de compte €t listes de salaires des difTérents entrepreneurs. Or, c'est précisément l'ampleur et le sérieux de cet efi'ort de statistique, qui ont pu démontrer la difficulté de déterminer nettement ce que sont les frais de production, et ceci non seulement pour toute une industrie en bloc, mais souvent aussi pour un seul établissement capitaliste.
Les difficultés se rapportent spécialement aux dépenses de la