CHAPITRE XllI. LA VALEUll DE PRODUCTION CAflTALISTE
En dernière analyse, la formule générale :
Frais de production et de circulation + profit de tentrepreneur,
prend pour celle raison, dans diverses sphères de la production, la forme lendantielle suivante :
Frais sociaux de production et de circulation + profit moyen.
Le profit moyen, compté proporlionnellenientau capital lolal em ployé dans une sphère de production, donne, pour cette sphère, le taux moyen du profit. De même, on peut parler de profit moyen et de taux moyen du profit pour tout le capital social employé dans différentes sphères de production prises ensemble; il est clair, cependant, que les limites maxima nV minima difTèrent plus encore dans ce dernier cas que dans le premier.
Si un entrepreneur peut offrir ses marchandises dans des conditions de production et de circulation particulièrement favorables, tant mieux pour lui : son profit sera supérieur au profit moyen de sa branche d'industrie dans la proportion où ses frais personnels seront inférieurs aux frais moyens de production et de circulation. Si un autre entrepreneur doit compter au contraire avec des charge» exceptionnellement lourdes dans la production. le transport ou la vente de ses marchandises, il devra probablement se contenter d'un profit moins que moyen, s'il arrive toutefois à réaliser un profit. Yoilà les conséquences de ce que nous venons d'exposer.
L'entrepreneur capitaliste — nous l'avons vu dans le chapitre précédent — calcule son profit sur l'ensemble du capital engagé ; le profit exprimé proportionnellement au capital — le taux du j^rofit — se rapporte également, par suite, à ce capital entier, sans égard aux éléments dont il se compose.
Il nous reste encore ure observation particulière à formuler : En parlant de profit et de taux du profit, nous avons supposé que le temps de rotation des divers capitaux est égal, c'est-àdire que le même temps s'écoule toujours entre le moment où le capital est déboursé pour la production d'un article et le mo-
21)8 PARTII': IV. LA VALKlIl UE PUODICTION
ment où, le produit étant vendu, la somme dépensée rentre, augmentée du profit, dans la caisse de l'entrepreneur.
En réalité, cependant, le temps de rotation difîère beaucoup selon les industries. Dans le troisième tome de notre ouvrage, nous aurons à revenir sur l'influence essentielle exercée par la différence dans le temps de rotation ; c'est de là que dépend en partie le chiiïre des capitaux nécessaires dans les diverses branches de la production, pour qu'on puisse faire, pendant une période déterminée — une année par exemple — des transactions à un montant donné. II est évident qu'on a besoin d'un capital beaucoup plus considérable pour fabriquer et vendre ses produits et atteindre un certain chiffre d'affaires dans l'industrie des machines à vapeur ou du matériel de chemins de fer que dans celle des chaussures ou des articles de Paris. Ces dernières marchandises passent plus facilement de main en main. Elles se vendent bien plus rapidement et la durée pendant laquelle les produits restent dans la sphère de la production et de la circulation, — c'est-à-dire le temps de rotation du capital, — est en moyenne beaucoup plus courte dans les dernières industries que dans les premières.
Le capital engagé dans la production des chaussures ou des articles de Paris revient plus rapidement, par petites sommes, dans les mains de l'entrepreneur que le capital engagé dans la produciion des machines à vapeur ou du matériel de chemins de fer. Après être rentré, augmenté du profit, le premier capital peut être rejeté dans le processus de la production, avant que l'autre capital ait terminé sa première rotation.
En résumé, dans une sphère de production à longue rotation, on a besoin d'un capital plus considérable que dans une sphère à courte rotation, pour atteindre, dans le même temps, un même chiffre d'affaires.
Il en résulte que les entrepreneurs engagés dans les sphères de longue rotation demanderont un profit proportionnellemen'^ supérieur à celui qui est d'ordinaire obtenu dans les sphères de courte rotation.
CHAPITRI*: XIM. LA VALEUR DE PROIMCTION CAPITALISTE 200
En ce qui concerne le nivellement tendantiel des profits dans chaque branche de production et dans les différentes branches en général, il faut donc tenir compte de ce que les profits doivent être considérés proportionnellement à la durée de la production et de la circulation.
Le fait que nous venons de relever explique la valeur de production relativement considérable de tous les articles dont le temps de rotation est nécessairement long, — tels les vins qui doivent rester en bouteilles pendant de longues années pour obtenir un bouquet spécial. Aussi des articles de cette catégorie auront-ils généralement une valeur d'échange et un prix de marché proportionnels à cette valeur de production et très supérieurs, par suite, à ceux de produits semblables dont le temps de rotation a été relativement court, — des vins nouveaux, par exemple. Cette différence est indépendante des dépenses faites pour salaires, outillage, etc., qui peuvent avoir été les mêmes dans un cas que dans l'autre. Dans le premier cas, l'entrepreneur compte son profit proportionnellement au capital déboursé, sur une période beaucoup plus longue que dans le dernier cas, ses produits exigeant beaucoup plus de temps pour leur production et leur circulation.
Les difficultés qui s'élèvent dès que nous tenons sérieusement compte de la rotation des capitaux pour l'évaluation des profits, sont aisées à résoudre si nous comparons les profils en proportion du capital total pour une période déterminée — par exemple une année. Supposons que deux entrepreneurs gagnent tous deux 15 0 0 par an de leur capital dépensé; dans ce cas, peu importe si l'un d'eux a engagé son capital dans la production des machines d'imprimerie ou des vins vieux, l'autre, dans la production des chaussures ou des articles de Paris ou dans le commerce des vins nouveaux. En formulant cette proposition, nous faisons abstraction, naturellement, de certaines particularités, telles que les agréments plus ou moins grands d'une industrie, les risques de l'entrepreneur et d'autres facteurs secondaires que nous supposons tous égaux. En principe, la diffé-
300 l'AUTIH IV. LA VALEUR Dli l'RObUCTlON
rence sera seulement la suivante : le capital du second entrepreneur, par ses sorties et rentrées successives, accomplit plus d'une rotation — deux ou trois par exemple — dans le même temps où le capital du premier entrepreneur en accomplit une. Le profit obtenu sur chaque exemplaire ou sur chaque unité d'une marchandise — [tar exemple sur chaque bouteille de vin — étant li; quotient du profit total et du nombre des exemplaires ou des unités de la marchandise, il en résulte que, dans les sphères de production où le temps de rotation est nécessairement court, le profit ainsi calculé représente une quote-part relativement plus petite du capital employé que dans les sphères de production où le temps de rotation est nécessairement long.
Lorsque le temps de rotation est d'une année, la valeur de production sociale de chaque exemplaire ou de chaque unité d'une marchandise s'exprime, d'après cette théorie, pour un producteur quelconque au moyen de la formule suivante :
Frais sociaux de production et de circulatio7i -+- Profit anmcel moyen de la branche en que&tion, divisés par la Quaniilé des marchatidises produites.
11 faut remarquer qu'il ne s'agit dans toute cette exposition que d'une tendance générale au nivellement des profits dans chaque branche en particulier et ensuite, à un degré moindre, entre les diverses branches en général. Cette tendance — nous l'avons déjà expressément constaté — est due au passage libre et facile des capitaux d'une sphère de production dans une autre, et sa force est en raison directe de cette facilité.
Le profit et le taux du profit sont loin d'avoir pris, comme le supposait Marx, la forme d'un « taux général du profit » dépendant « non seulement du taux moyen du profit dans chaque branche de production, mais aussi de la répartition du capital total entre les différentes branches » (1). Chaque entrepreneur capitaliste est plus éloigné encore de recevoir, comme le préten-
(1) Karl Mabx, Das Kapital, tome HT, première partie, chap. ix, p. 14^! ; cf. trad. franc., p. 178.
. CHAPITRE XllI. LA VALEUR DE PRODUCTION CAPITAI.LSTE '-Mil
dail l'économiste allemand, le profil qui lui tombe en partage proportionnellement à « sa partici[)ati(jn au capital total de la société » et à « l'ensemble de la plus-value ou du prolit créés par ce capital » (1).
La conclusion à laquelle parvient Marx, en ce qui concerne le profit moyen, est la suivante: a Les capitalistes sont doue, relativement au profit, dans la situation des actionnaires d'une société par actions où la participation aux bénéfices a lieu proportionnellement au nombre des actions, et oîi par conséquent les divers capitalistes ne difîi'rent entre eux que par le chifi're du capital placé par chacun d'eux dans l'entreprise, par leur participation proportionnelle à cette entreprise, par le nombre de leurs actions » (2).
Formulée dans ces termes, la conclusion à laquelle arrive Marx est absolument dépourvue de sens, si nous voulons l'appliquer à la production capitaliste sous le régime de la libre concurrence. En effet, nous ne saurions oublier que, sous ce régime, les avantages particuliers do la production ou de la circulation sont en définitive exploités personnellement par les entrepreneurs et que, d'autre part, les mauvaises chances et les pertes sont également subies personnellement par eux.
En ce qui regarde les frais de production, l'enquête entreprise par le Département du Travail à Washington en 18S8-1890 conduisait encore, pour une branche d'industrie hautement capitaliste comme l'est l'industrie du fer, au résultat suivant :
« Lorsque nous regardons les tableaux généraux I-XI, com- })renant des centaines d'établissements, rien n'est plus évident que le fait qu'il n'existe pas, jusqu'à présent, une détermination scientifique des dépenses nécessaires, en travail, en administration ou en différentes espèces de frais généraux, à la proiiuction de ces matériaux. » Suivant le Département du Travail, il en résultait « que, considérée d'un point de vue commercial, la pro-
(i) Loc. cit., pages 136-137 ; cf. trad. fr., p. 165. ,2j Loc. cit., p. 137 ; cf. trad. fr., p. 165.
302 rAïaiK iv. — la valiiL'ii de I'uouuction
duclioa du fer est encore faite, jusqu'à un certain degré du moins, d'une manière grossière, empirique et inégale ». 11 était clair, et c'est une nouvelle conséquence formulée parle rapport, « qu'on ne saurait fixer justement une somme déterminée comme représentant généralement et pour une localité quelconque les frais du travail direct ou de tout autre élément pris en considération » (1).
Le phénomène admis par Marx, que les différents entrepreneurs capitalistes se trouvent dans la situation « d'actionnaires d'une société par actions » [Aktionure eiiier Aktiengesellschaft) « distribuant tel bénéfice pour cent », ne se réalise qu'au cas où les entrepreneurs particuliers sont transformés de fait, sinon de nom, en actionnaires d'une société.
Ceci est le cas, nous le verrons encore, pour les trusts modernes. Il en est de même dans les cartels les plus développés où un « Bureau de vente » ( Verkaufsslelle) achète en son propre nom toute la proluction des fabriques associées pour la revendre à ses risques et périls. Dans ces cartels, l'industriel ne reçoit pas le prix effectivement obtenu au marché par ses produits, mais un prix fixe, déterminé par l'ensemble des adhérents, et son profit se détermine en fait par le profit moyen, obtenu par le cartel pour l'ensemble des ventes d'un exercice entier.
Bref, pour que la thèse marxiste soit juste, il faut qu'il n'existe plus de contact personnel entre les entrepreneurs associés et leur clientèle.
Et comment pourrait-il en être autrement? Supposons qu'en vérité l'entrepreneur capitaliste isolé ne reçoive pas, au-dessus du prix de revient de sa marchandise, son propre profit (différence entre le prix de revient, qui est personnel, et le prix de marché^ qui est général) ni même — nous suivons toujours l'opinion de Marx — le profit moyen dans la branche de production à laquelle appartient cet entrepreneur; supposons qu'au contraire « tout capital placé reçoit, chaque année (ou telle
(1; Sixth Annual Report, pages S7-88.