CHAPITRE XllI. LA VALEUR DE PUODUCTION CAPITALISTE
autre période donnée) la part de bénéfice qui lui revient, pour cette période, au prorata de la fraction du capital total que ce capital particulier représente » (1). La conséquence, c'est que l'addilion de ce profit uniforme à des frais de production fort difi"érents amènerait nécessairement des prix de marché non moins variables suivant la personne du producteur éventuel (2).
Cette conséquence cependant est en contraJiclion évidente avec la première tendance que nous avons remarquée de prime abord sur le marché capitaliste, tendance au nivellement du prix de marché des marchandises égales. N'oublions pas que cette première tendance est primordiale et qu'elle régnait longtemps avant qu'il [)ùt être question, en deuxième lieu, d'une tendance plus ou moins sensible au nivellement des profits.
Le phénomène proposé est même en contradiction avec le principe fondamental de tout échange, lorsqu'il y a une certaine liberté d'action chez les acheteurs et chez les vendeurs, et même de l'échange sous sa forme la plus primitive. Nous connaissons déjà ce principe fondamental qui se formule ainsi : des produits étant de même nature et correspondant aux mêmes besoins ou désirs humains, sont considérés au marché comme équivalents, et il en est ainsi aussi longtemps que le rapport de l'offre et de la demande est le même pour tous ces produits.
Au point de vue historique, il est de même facile d'expliquer pourquoi, sous le régime de la libre concurrence capitaliste, la tendance au nivellement des profils ne s'est manifestée après sa naissance que très imparfaitement et se limite encore à certaines branches spéciales de l'industrie où la production revêt un caractère plus ou moins uniforme.
(1) Marx, loc. cit.
(2) « Si son prix de revient est spécifuiue, le pi'olit qui s'y ajoute est indépendant de la nature spéciale de l'industi-ie dans laquelle il est engendré : il est un simple tant pour cent du capital avancé, i (Karl Marx, Das Kapital, loc. cit., p. 137; cf. trad. fr., p. 166.)
èiOi TARTIE IV. LA YALliUR DK PRODfCTlON
Nous avons vu qu'une tendance semblable s'est produite au Moyen Age, — tendanc<i au nivellement des bénéfices que donnait la maîtrise dans les différents métiers d'une même ville ; ce nivellement tendantiel de la situation sociale du maître de métier se basait, nous le savons, sur la valeur-de-travail sociale de ses produits.
Au point de vue historique, nous n'avons pas à nous étonner de ce qu'une tendance semblable apparaisse également de nos jours sous le mode capitaliste de production et de distribution, basée cette fois sur la valeur de production capitaliste {frais de production et de clrculatio7i -f- profil).
Mais, il y a une différence essentielle : Dans la période précapilaliste, c'étaient les statuts des corporations qui devaient maintenir le gain du maître artisan à un niveau social uniforme dans tout le métier ; ces statuts ont accompli leur lâche en réglementant minutieusement le travail et ses conditions. En outre, les autorités médiévales intervenaient avec des règlements spéciaux non moins rigoureux, partout où les maîtres d'un métier paraissaient s'enrichir aux dépens de ceux d'un autre. Et pourtant, môme sous le régime de la production et de la distribution si peu développées ^u Moyen Age, cette œuvre de nivellement ne pouvait s'accomplir qu'incomplètement ; la tendance dont nous parlons était souvent entravée ; nous savons même que des branches de métier entières, telles que le commerce, pouvaient échapper à la réglementation générale et obtenir une organisation particulière.
Or, dans la production capitaliste, en tant qu'elle se développe sous le régime de la concurrence libre, un nivellement semblable à celui que nous venons de relever devrait s'accomplir par le libre déplacement des capitaux. Considérons-en les conditions d'un peu plus près.
Nous ne pouvons pas nier qu'il existe un nivellement tendantiel des bénéfices procurés par les différentes entreprises capitalistes et qu'il exerce une certaine influence dans la vie sociale moderne. Si nous observons les marchés des grandes villes,
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disait déjà Ricardo, nous verrons avec quelle régularité ils sont pourvus, dans la quantité requise, de toutes sortes de denrées nationales et étrangères. « On doit donc convenir, ajoutait-il. quele principe qui proportionne le capital à chaque branche d'industrie, dans l'exacte quantité que cette branche requiert, est plus actif qu'on ne le suppose en général » (1).
Nous pouvons constater, il est vrai, un déplacement continuel de capitaux suivant les besoins des diverses sphères de production : incessamment, des capitaux se retirent d'une sphère pour aftluer dans une autre, où momentanément le capital est plus recherché et où les profits sont plus élevés que dans les sphères de production surchargées de capital.
Ce déplacement cependant est entravé de tous côtés ; il se fait par sauts et par bonds, faisant le vide dans une sphère pour causer une surcharge de capital dans une autre, ou bien momentanément, pour une contrée quelconque, dans plusieurs sphères de production à la fois, — que Ton se rappelle encore les crises subies par les industries de divers pays en 1901 et en 1907-1909.
En outre, il existe des branches entières de l'industrie, du commerce et des transports qui. localement ou bien généralement, ne sont pas assez accessibles pour que les capitaux déposés dans d'autres branches puissent facilement les atteindre ; nous avons ici en vue les branches plus ou moins monopolisées. Enfin, la tendance au nivellement des profits n'agit pas isolément et séparément. Comme nous l'exposerons dans le troisième tome de cet ouvrage, il y a d'autres tendances qui infiuent sur la formation des profits, et qui entravent incessamment celle que nous venons d'examiner.
Pour le nivellement final et complet des profits dans les difiérentes sphères de la production et de la distribution, la libre concurrence des entrepreneurs particuliers, qui a été, pendant
(1) Ricardo, Principles of Political Eoononuj and Taxation, ch. iv, p. 48 ; cf. Irad. franc., p. 57.
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'^^)^\ PARTIli IV. — r,.V VALEUR DR rRODUCTlOX
])resque toat le xix" siècle, un Irait essentiel et caractéristique de la production capitaliste, s'est montrée insuffisante. Pour conopléter ce nivellement, deux chemins sont ouverts : en premier lieu, la réglementation gouvernementale, autoritaire, dans les branches principales de l'industrie et des communications; c'est là un système de capitalisme étatique, communal ou départemental, dans lequel le gouvernement domine immédiatement la production et les conditions du travail. Ilemplaçanl ainsi, les uns après les autres, les entrepreneurs d'une branche quelconque, l'Elal pourra contraindre ceux qui restent à accepter les conditions de production qui existent dans les établissements gouvernementaux.
En deuxième lieu, il peut y avoir une organisation de la production et de la distribution dans laquelle les grands entrepreneurs exécutent, par leur propre initiative et par l'entente amiable, ce qui est fait ailleurs par l'Etat. Nous avons déjà vu naître une semblable organisation, au Moyen Age et au commencement de l'ère capitaliste, pour certaines grandes compagnies de navigation maritime. De nos jours, par les cartels et les trusts modernes, nous voyons de même se réaliser lentement cette deuxième forme d'organisation et de centralisation, — si bien que la vie sociale, au commencement du xx" siècle, présente, l'une à côté de l'autre, les deux formes de centralisation : d'une part, le capitalisme d'Etat, et de l'autre la monopolisation des industries par les grands capitalistes particuliers.
Nous pourrions encore mentionner à part, comme une forme spéciale d'organisation et de centralisation, les coopératives des ouvriers et des petits paysans ; mais ces dernières entreprises prennent par trop vite, dans leur développement, le caractère d'associations capitalistes et même de cartels capitalistes. Nous reviendrons là-dessus dans un tome suivant de cet ouvrage.
Il faut que, dans les branches principales de l'industrie, du commerce et ensuite de l'agriculture, s'achève plus encore ce nivellement des conditions de la production sous les deux