MARCHÉ
Il nous reste à examiner comment se constituent au marché la valeur d'échange et le prix. Celte lâche est sensiblement facilitée par nos recherches sur chacun des deux éléments qui collaborent à la détermination de la valeur d'échange, c'est-à-dire sur laualeur de produciio7i et la valeur d'usage.
Nous nous aiderons beaucoup aussi des principes formulés au précédent chapitre où nous avons vu la valeur d'échange reposer toujours, par sa nature, sur une transaction entre deux parties intéressées.
Si, dans l'échange, l'intérêt du producteur devait seul être satisfait, la valeur d'échange des marchandises coïnciderait en définitive, sous le régime de la concurrence libre et générale, avec leur valeur de productioyi sociale. Les théoriciens qui ne regardent dans la science économique que le côté de la production auraient ainsi entièrement raison. Dans les cas que nous avons spécialement examinés lors de notre analyse de la valeurde-travail subjective, la valeur d'échange coïnciderait généralement avec la valeur de production personnelle aussi longtemps que la concurrence ferait défaut. Enfin, dans le cas où les consommateurs dépendraient absolument d'un seul producteur ou de quelques producteurs peu nombreux et unis entre eux, le
CHAPIT»!' XV. VALEUn U'ÉCHANGE ET PIUX DU MARCHÉ '-VM
prix de marché pourrait prendre aisément le caractère d'un prix de monopole. Dans le dernier cas, ce prix de monopole pourrait encore s'attacher, il est vrai, à la valeur de production (personnelle ou sociale), celle-ci restant toujours un élément essentiel de la valeur d'échange et du prix, mais il pourrait facilement la surpasser selon le bon gré des producteurs.
Si, au contraire, l'inlérôl du consommateur comptait seul au marché, ce sont les représentants de la théorie utilitaire moderne qui auraient raison : l'utilité des richesses, ou bien leur simple aptitude à servir à la consommation humaine, en rapport avec leur rareté relative, seraient les seuls éléments constitutifs de leur valeur. La théorie de la valeur d'échange et du prix de marché devrait être basée, dans ce cas, sur la théorie de la valeur d'usage des richesses.
Les circonstances du marché, telles qu'elles se présentent dans le rapport de l'otlre totale à la demande totale et elTective de chaque catégorie de marchandises, nous montrent, ct-pendant, que nous avons à tenir compte des conditions qui se posent des deux côtés, de celui des producteurs et de celui des consommateurs. Le producteur demande un minimum de compensation, en l'absence duquel il abandonnera la production, ne trouvant plus couverts ses propres frais. Le consommateur, de son côté, demande qu'un article ne lui donne pas une valeur d'usage moindre que celle qu'il pense trouver, au même prix, dans d'autres articles du même genre ou dun genre voisin ; au cas contraire, le consommateur cherchera ailleurs la satisfaction de ses besoins ou désirs.
Cette règle générale n'est pas limitée aux marchandises, mais s'applique également aux services. Ainsi, dans leurs tarifs de transport, les compagnies de chemins de fer doivent tenir compte, non seulement de leurs propres frais d'exploitation, mais aussi de la valeur des services qu'elles olTrent au public de chaque commune (l).
(1) C'est ce qui est clairement exposé, dans un chapitre sur les bases Cornélissen 22
338 l'ARTii-: V. — LA vALiiru i)'i':ciiAN(;i':
Pour le sujet qui nous occupe, la demande du consommateur est moins absolue et moins coercilive que celle du producteur. Lorsque, d'une façon régulière et de'finitive — et non pas seulement lors d'une crise passagère — les propres frais du producteur ne sont plus compensés, celui-ci doit nécessairement cesser de produire et abandonner son établissement. La société actuelle, dominée par les intérêts capitalistes, lui a réservé la faculté de se déclarer en faillite. D'autre part, la possibilité pour le consommateur de s'adresser à une autre sphère de la production pour la satisfaction de ses besoins ou désirs, bien que limitée toujours, ne cesse jamais absolument d'exister.
En outre, nous devons tenir compte du fait que la très grande partie des non-possesseurs sont contraints d'échanger, autant en qualité de producteurs que de consommateurs ; ils y sont forcés par la dure nécessité de la vie. Comme producteurs ils doivent trop souvent, dans la société actuelle, vendre leur travail à tout prix, s'estimant heureux de trouver encore un emploi à leur activité ; même dans le cas le plus favorable, la liberté de leur choix est toujours très restreinte. Comme consommateurs désirant échanger leur salaire contre des aliments, des habits, etc., leur libre-arbitre s'exerce aussi dans un domaine très limité; ordinairement ils n'ont même pas la possibilité de rechercher si, en dehors des prix de marché qui s'imposent dans leur voisinage immédiat, les rapports entre l'offre et la demande leur sont plus favorables. Nous passons encore sous silence certaines mesures restrictives telles que l'obligation qui peut leur être faite de se procurer leurs marchandises dans des établissements déterminés (le Tntck-System).
De nos jours, la demande des articles de chaque espèce ne précède donc pas nécessairement, comme on l'a souvent supposé, l'offre qui, à son tour, s'adapterait à elle ; très souvent c'est au
économiques des tarifs de chemins de fer, par le Rapport Final de VIndustrial Commission Vol. XIX des rapports de îa Commission), Washington, 1902, Transportatioti, pages 288 et suiv.
CHAlUTRli AV. VALLUR d'Î.CH ANGE liT l'HlK DU MARCHÉ 339
contraire l'offre qui crée elle-même lademaude et en détermine la grandeur.
En traitant dans notre deuxième volume du salaire de l'ouvrier, nous aurons à tenir compte du cas de nécessité dans lequel le non-possesseur peut se trouver sur le marché en qualité de producteur ; mais nous devons dès à présent, dans notre analyse de la valeur d'échange et du prix de marché, prêter noîre attention à la deuxième nécessité dont nous venons de parler, celle qui concerne le consommateur.
Nous devons donc, de prime ab jrd, nous élever contre l'exposé de l'échange tel qu'il est généralement donné par la théorie utilitaire moderne et d'après lequel ce seraient des élreshumait.s liarfailemenl libres dans leurs actions qui se rencontrent au marché et qui s'offrent les uns aux autres leurs propres articles, tout en agissant d'après leurs évaluations et préférences libres ■et en demandant tous de recevoir en échange des articles d'autre espèce que les leurs et qui représentent pour eux une utilité plus grande (1).
ii) M. Bôhm-Bawerk, par exemple, admet que l'échangiste se com[)ortera au marché d'après les règles suivantes :
« 1" Il ne fera généralement des échanges que dans le cas ou l'échange lui apportera quelque avantage ; 2° il voudra plutôt échanger avec un grand avantage qu'avec un petit avantage : 3° enfin, il voudra plutôt èchatxger avec un petit avantage que de ne pas échanger du tout. » yKajpiial und Kapitahins, tome II, livre III, chap. II, ii, pages 357-358.)
L'auteur a, naturellement, oublié le point capital ; c'est que : 4» l'échan~ 'giste voudra mcme échanger avec perte, s'il yie peut pas faire autrement et se voit dans la nécessité de faire des échanges j^our pouvoir subsister. Ceci s'applique au producteur en ce qui concerne ses produits une lois fabriqué» et destinés à être vendus ; cela s'applique également au consommateur lorsqu'il ne trouve au marché que des catégories très spéciales de marchandises à des prix déterminés. L'échangiste, dans de tels cas, préférera de deux maux le moindre.
Que l'on observe le procédé tout à lait remarquable par lequel M. Bôhm- Bawerk lâche de concilier sa théorie avec la réalité. Il consiste à définir à propos — et cette définition caractérise toute son école — le l'ait d'échanger « avec avantage ». L'auteur écrit: « Cela veut dire, évidemment, que l'on échanj;e de laçon à obtenir avec les biens reçus une utilité plus grande pour son bien-être que celle à laquelle on renonce avec
340 PARTIE V. LA VALEUH u'i^XHANGE
La collectivité des consommateurs de tout un |)ay.s on même de plusieurs pays, peut parfois (Hre tenue fui marché dans une dépendance semhlihle A celle que nous venons d'indiquer pour le consommateur particulier ; il en est ainsi pour des catégories de marchandises dont 11 production et le commerce sont monopolisés ; la dépendance, dans ce cas, sera plus grande à mesure que la marcliandise est moins facile à remplacer par des succédanés. C.etle dépendance, nous le verrons dans un chapitre suivant, peut même mettre les consommateurs dans l'impuissance complète, partout où il s'agit des premières nécessités de la vie. C'est pour celte raison que les monopoles de la production, du commerce et du transport de plusieurs marchandises entre les mains d'entrepreneurs particuliers coalisés, renferment une rtienace de futures révolutions sociales.
Si l'on considère maintenant non plus une seule marchandise monopolisée, mais la collectivité des marchandises de catégories voisines, correspondant toutes à des besoins ou désirs semblables, le consommât' ur se trouvera dans la même dépendance pour la plupart des cas. Li liberté de clioisir et d'agir seion son propre intérêt matériel immédiat se retourne au marché en nécessité et eu coercitiun objective. Jusqu'à quel point cela s'applique aux producteurs, c'est ce que nous avons vu d'une manière évidente quand nous avons analysé la valeur de production. Une pareille conclusion s'impose maintenant en ce qui regarde les consommateurs.
Nous devions étudier le [)rincipe que nous venons de formuler, principe dont antérieurement nous avions parlé de façon sommaire, avant de pouvoir pénétrer dans la constitution de la valeur d'échange et du prix des marchandises. Kt nous faisons
les biens cédés ». De celte façon, tout ouvrier, en elïet, échange « avec avantage », comme producteur el comme consommateur, tant que l'échange lui permet tout au moins de subsister. D'après la même théorie, si l'on veut, on peut encore considérer qu'un voyageur « échange avec avantage », lorsque, placé par des brigands devant l'alternative de « la bourse ou la vie », il achète la vie.