CHAPITRE XV. — VALliLU d'kCIIANGE LT I'RIX Dl' .MAR.::ilÉ lli.'i
dérée comme la résultante des denx inllnences qui s-e font valoir simultanément au marché : valeur de production et valeur d'usage. Pour la très grande partie des articles d'usage journalier, c'est dans notre vie moderne la valeur de production ; pour d'autres catégories déterminées d'objets, c'est au contraire la valeur d'usage qui se présente comme force dominante.
Afin de pénétrer plus avant dans l'analyse de la valeur d'échange, nous devons maintenant nous rendre au marché, [lour y examiner de plus près les résultats finaux de l'échange, c'est-à-dire les prix définitivement fixés.
Nous n'oublierons pas le principe fondamental qui s'applique à chaque marché : des quantités égales de marchandises égales se vendent généralement au même prix, malgré les diiïérents frais de production qu'elles peuvent représenter et malgré l'utilité difTérente qu'elles peuvent posséder pour chacun des acheteurs. C'est du marché capitaliste dominé par la concurrence que nous parlerons.
Examinons d'abord la situation du marché dans le cas nii la valeur de production des marchandises possède encore le caractère de valeur-de-travail primitive.
Dans le chapitre traitant de la valeur-de-travail sociale, nous avons vu que le temps nécessaire à la production d'un ouvrage de tabletterie N peut être irès variable, l'objet étant fabriqué, par exemple, successivement en 70, 60, .50 ou 40 heures, selon les circonstances plus ou moins favorables de la production. Et nous avons dû conclure, lors de notre analyse des différentes dépenses personnelles de travail faites par les producteurs, que nous avions à distinguer là une valeur-de- travail sociale reposant sur la quantité de travail socialement nécessaire à la production de l'article en question.
Nous avons trouvé ensuite que cette quantité coïncidait avec la quantité de travail personnellement nécessaire à la production du môme article dans les conditions techniques les plus favorables, pourvu seulement que ces conditions soient accessibles à
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tous les producteurs. Cependant nous avons vu, en môme temps, qu'au marché la valeur-de-travail ne se réaliserait pas nécessairement d'une façon correspondant au coût de production socialement nécessaire que représente un produit. A cette occasion dé):i, la valeur de production se distinguait par sa nature de la valeur d'échange. C'était seulement, comme nous l'avons remarqué, dans le cas particulier où les quantités de l'article N fabriquées dans les conditions techniques les plus favorables (conditions accessibles à tous) suffisaient au marché pour couvrir la demande totale et efTeclive sans surpasser sensiblement cette dernière, que la valeur de production sociale devait se réaliser purement et simplement dans la valeur d'échange et le prix de marché de cet article.
Supposons cependant que les rapports du marché soient tout autres pour l'article N et que la quantitéde cet article fabriquée dans les conditions techniques les plus favorables (conditions accessibles à tous) soit décidément insuffisante pour satisfaire la demande intense de semblables ouvrages de tabletterie. Supposons que la demande totale et effective exige entièrement et constamment, pour être satisfaite, que toute la provision de l'article fabriquée dans des circonstances de production beaucoup moins favorables (par exemple avec 60 heures de travail au lieu de 50 heures), soit également portée au marciié. Pendant toute la période où ces rapports continueraient à régir le marché, la valeur d'échange de l'article N serait représentée par 60 heures de travail et non par 50 heures. C'est-à-dire que, pendant toute celte période, un exemplaire de l'article N serait considéré au marché comme équivalent à toute marchandise d'autre espèce pouvant également réaliser au marché 60 heures de travail.
Evidemment le principe exposé ici pour les articles de consommation tombant dans le domaine de la simple valeur-de-travail conserve aussi sa force pour le marché capitaliste développé.
C'est ce même principe que devait déjà constater Von Thùnen, agronome pratique lui-même, dans son étude sur l'influence
CUAPITRE XV. — VALEIU d'kCHANGE ET PRIX DL' MARCHÉ 'Ml
exercée p,ir le prix des grains, la richesse du sol et les im[ ùts sur les systèmes de culture. En ce qui concerne le bl6 il a formulé la conclusion suivante :
« Le prix du grain .loit être assez haut pour que la rente foncière d'une exploitation pour laquelle les frais de production des grains et de livraison au marché sont le plus élevés, mais dont la culture est néanmoins indispensable à la consommation, ne tombe pas au-dessous (!e 0. » '1:.
Le prix du grain atteindra ainsi un niveau variant incessamment d'après les conditions momentanées du marché, mais normalement situé à l'intérieur de cette marge, dont la limite inférieure est constituée par la valeur de production des grains qui sont produits dans les conditions techniques les plus favorables et dont la limite supérieure est constituée par la valeur de production des grains qui sont produits dans les conditions les plus défavorables pour les producteurs (2).
Pour les articles industriels, le même principe s'impose. Aux Etals-Unis, — abstraction faite de toutes les spéculations de bourse sur lesquelles nous reviendrons tout-à-l'heure, — une tonne de standard steel rai/s pouvait officiellement être fabriquée, en 1889, au prix de 2:2 dollars, frauco en fabrique (3 ; il est évi-
(1) Von Thunen, Der Isolirle Staat, tome 1, sect. i, § 24, p. 225 ; cf. trad. J. Laverrière, p. i*J7.
(2) C'est pourquoi l'expert agronome John Frasklin Crowell qui, sous la direction de VIndustrial Commission des Etats-Unis et avec l'aide de plusieurs experts spéciaux, a élaboré le remarquable rapport déjà cité sur la distribution et la livraison au marché des produits agricoles, a pu arriver pour ces produits à cette formule générale : « Le froment, le mais, le bêlai 1 qui sont tirés de la partie de la terre produisant avec les moindrei frais par unité de produit, continuent encore à déterminer le niveau inférieur des prix auxquels tous ces produits doivent se vendre sur le marché mondial. Le niveau supérieur des prix, lequel n'est pas atteint tant que la production s'accroît plus rapidement que la consommation, est déterminé par cette portion considérable de la production agricole qui est produite avec le maximum de dépense. Les prix des jjfoduils agricoles s'établissent à la longue entre ces deux niveaux. » {Report of the Industrial Commission, vol. Vi, Part. I, §8, p. 25.)
(3; « Le Département a reçu des infor.nations précises relativement
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dent pourtant, qu'en réalilé, clia(]iie <Hablissement fabriquant' des rails d'acier a ses frais de production particuliers et que les divers frais qui se présentent ainsi peuvent différer de beaucoup les uns des autres. Dans la même statistique, figurent treize établissements fabriquant des rails d'acier. Parmi ces treize établissements, il y en a deux qui sont situes aux Etats-Unis mêmes. Ils fabriquaient une tonne de rails d'acier de 2,2îO livres l'un (le n" 1), avec 2'(.7n9 dollars de frais de production; l'autre (le n" 2), avec 27.687 dollars de frais. Dans le dernier chiffre ne sont compris ni les appointements des employés et du personnel de bureau, ni les impôts (1).
La raison de pareilles différences dans les frais de production peut être facile à comprendre. Le rapport précité dit, par exemple, à propos de l'industrie des rails d'acier : « Ceux qui fabriquent des rails d'acier à titre d'article secondaire dans leur entreprise, réservant plus de soin peut-être à d'autres produits, ne pourront pas fabriquer, probablement, une qualité-étalon de 60 livres par f/ard h moins que la somme notée pour l'établissemenl n" 2, c'est-à-dire à moins de 27.687 dollars... » (2).
aux frais nécessaires à la fabrication de rails d'acier dans plusieurs des plus grands établissements aux Etats-Unis ; aussi l'auleur (du rapport) coQstate-t-il sans l'ombre d'un doute que, dans ces établissements, le coût de production des standard steel rails est actuellement, et a été depuis quelque temps, à quelques cents près, de 22 dollars par tonne, en labrique. » {Sixth Annital Report of the Coniyyiissioner of Labor, Washington, 1891, p. 168.)
(1) Voir loc. cit., p. 16G. Pour l'établissement n° 1, la période d'étude était du 15 au 27 juillet 1889, pour le n» 2, du le"" janvier au 31 décembre 1889. Nous rappelons que c'est encore le marché capitaliste sous le régime de la libre concurrence que nous suivons. C'est principalement en décembre 189S et dans la première partie de l'année 1899 que se sont organisées les combinaisons qui ont définitivement mis sous leur contrôle l'industrie américaine du fer et de l'acier. Avant ces dates cependant des ententes temporaires ont été conclues déjà entre plusieurs grandsfabricants. Cf. le Bulletin n° 29 du Département du Travail à Washington, de juillet 1900. Le lecteur y trouvera (aux pages 813-814), une liste des prix mensuels de fonte de fer, billettes d'acier, rails, etc., de 1889- 1899, qui sont intéressants à comparer.
(2) Loc. cit., p. 168.