CHAPITRE XV. VALEUR d'ÉCHANGE ET PRIX DU MARCHE
On sait qu'étant donnée la nature de nos recherches, c'est plus particulièrement de la grande masse des produits d'usage journalier que nous devons nous occuper. Or, le principe gé-
puis fournir pour cet argent, combien de feuilles de papier, quelles dépenses de rédaction, etc. En d'autres termes, nous ne disons jamais : je veux fournir ceci ou cela, pour calculer ensuite combien d'abonnés et combien d'annonces il nous faut et à quel prix il faut les chercher, mais au contraire, nous devons d'abord fixer le prix et déterminer la couche delà population et c'est là-dessus que yious nous réglons. Une fois le prix fixé, — par exemple à 5 marks le trimestre, prix qui se rapporte à la bourgeoisie aisée, — nous sommes obligés de nous tenir à ce prix, sinon une catastrophe arrivera et nous perdrons une grande partie de nos abonnés. Par exemple, je n'abandonnerai mes prix qu'après quelques années ou dizaines d'années, quand je pourrai me dire : Ma puissance est telle que je puis tranquillement abandonner quelques milliers de pauvres abonnés et je me rattraperai avec une classe supérieure de la population qui peut payer davantage ; ou encore quand je pourrai me dire, après 10 ou 11 ans, que la richesse de la population totale a augmenté dans toutes les classes de façon que la classe qui a payé jiisqu'à présent 5 marks, en peut supporter par exemple 8. Cependant, je serai rarement à même d'augmenter ou de diminuer mes prix parce que le prix du papier aura haussé ou baissé. » [Kontradiklorische Verhandlungen, lleft 4 — Ver' band deutscher Druckpapierfabrikeii — , p. 70.)
Au premier abord, on croirait se trouver placé ici devant un de ces cas très nets où la valeur d'usage et les dépenses qu'un public particulier de consommateurs peut se permettre de sacrifier à la satisfaction des besoins et désirs littéraires, politiques, artistiques, etc , déterminent le prix de vente et où les facteurs composant le coût de production (ici papier, main-d'œuvre de compositeurs et imprimeurs, appointements des rédacteurs, etc.) dépendent de ce prix et n'interviennent qu'en second lieu pour déterminer ce que le public recevra en échange de son argent.
Ecoutons cependant le même M. Reismann-Grone indiquer la différence qui existe entre la publication d'un livre d'un auteur connu et celle d'un journal au point de vue des prix du papier. Lorsqu'il s'agit du livre d'un auteur comme Gerhardt Hauptmann, dit-il, « il ne viendra à l'esprit de personne de demander combien de kilogrammes de papier y sont consommés et si le prix de la matière première en compense l'acliat ; l'idée que le papier est ici la matière première n'apparaît plus au public ». Regardons maintenant comment il en est pour un journal : « La caractéristique chez nous est par contre que, tout en ne pouvant pas nous régler sur la matière première, tout en ne pouvant pas, comme à la Bourse, hausser ou baisser nos prix de jour en jour selon les prix des matières premières, nous dépendons cependant comph'lement, dans nos
31)1» l'AUTlK V. LA VALEUU d'kCII A^NMili
néral que nous avons développé à leur propos exige quelques explications complémentaires et mène, dans certains cas, à des conclusions spéciales que nous avons encore à exposer.
Les résultats définitifs de la lutte engagée au marché entre acheteurs et vendeurs sous le régime de la libre c*jncurrence capitaliste se font connaître dès le moment où les rapports entre TollVe et la demande de chaque marchandise sont connus des deux parties. Le prix de marché dèfinilif, exprimant le résultat final de la concurrence, peut nous indiquer parfois d'une fa^on très nette lequel des deux groupes, producteurs ou consommateurs, a été le plus fort et jusqii'à quel point il a pu imposer sa volonté à l'autre.
Supposons qu'à un moment donné la demande des consommateurs surpasse sensiblement pour une marchandise quelconque l'offre des producteurs. Un acheteur commencera alors à surenchérir et à faire hausser ainsi le prix de la marchandise ; les vendeurs de leur côté s'entendront entre eux, afin d'atteindre le plus haut prix possible. La lutte de la concurrence, plus intense celte fois dans un des deux groupes, entre les différents acheteurs, pourra en éliminer quelques-uns, en plus grand nombre à mesure que le prix de marché hausse. On voit que le jeu du marché se réalise ici par une série de tâtonnements jusqu'à ce que l'équilibre soit obtenu ; le marché est sujet à des fluctuations et différents prix provisoires peuvent précéder le prix définitif. Ce dernier prix étant fixé, l'offre et la demande
finances, de la matière première, et nous nous distinguons par là d'autres fabricants »... [Loo. cit., pages 54-55.)
En définitive, plus on étudie le cas de la publication d'un journal d'après l'Enquête allemande, et plus on s'aperçoit que la valeur d'usage y détermine bien quel coût de production pourra rationnellement se réaliser dans le prix fixe auquel un journal doit être vendu, mais que c'est néanmoins à ce coût de production que doit correspondre en définitive le prix de vente. (Cf. au même sujet plus haut notre chap. viii, p. 172, texte et note. Pour le cas autrement constitué, mais tout aussi compliqué du livre littéraire, artistique ou scientifique, voir l'Enquête allemande, Hef( 7 — Borsenverein der deutschen Buchhiindler — , et notamment les pages 299, 414, 632 et suiv., 639-640, etc.)
CIIAPITRK XV. VAI.EL'R d'kCHANGR RT PRIX DU MAUCIIH 357
de la marchandise en question sont d'un poids égal, c'est-à-dire que la quantité de la marchandise qui est offerte au prix fixé est réellement demandée à ce prix. Lorsque, dans le cas que nous venons de supposer, la demande ne diminue pas suffisamment en quantité, — ■ la nature delà marchandise en question exerce ici une influence prépondérante, — le prix de marché général pourra monter même jusqu'au niveau de la valeur de production personnelle (frais de production -h profil moyen des quantités de la marchandise ofîertes dans les circonstances les plus défavorables. Dans ce cas, ce sont ces marchandises fabriquées et transportées dans les circonstances les plus défavorables qui régissent le prix du marché. Evidemment, il n'est pas impossible que momentanément, dans le cas supposé, /e 2)ri.x démarché surpasse même la valeur de production personnelle des marchandises fabriquées et transportées dans les circonstances les plus défavorables. C'est à de tels moments qu'au marché, la valeur d'usage attribuée par les consommateurs aux marchandises commence à jouer un rôle prédominant dans la fixation du prix de vente, même pour les articles dont la valeur d'échange montre ordinairement la tendance la plus prononcée à coïncider avec la valeur de production. Cependant, pour la très grande partie des articles d'usage journalier, il ne s'agit ici que de certains moments de rareté exceptionnelle ; sous le régime de la libre concurrence entre consommateurs et producteurs, l'état du marché, tel que nous venons de le décrire, suffit d'ordinaire pour attirer immédiatement une quantité plus grande de capital et de travail qu'autrefois dans la production de l'article dont la demande est exceptionnellement si élevée. L'ofiVe de l'article en question augmente donc et amène bientôt la baisse de ce prix de marché exceptionnel.
Supposons, maintenant, qu'au marché le cas contraire ?e produise, c'est-à-dire qu'à un moment donné l'offre d'une certaine marchandise en surpasse sensiblement la demande, suit que l'approvisionnement du marché paraisse abondant, soit que la demande reste inférieure à la movenne.
3r>8 PARTIE V. LA VALEUR d'ÉCIIANGE
Que se passe-l-il ? L'un après l'autre, les vendeurs, étant cette fois lea plus faibles, précisément à cause de l'abondance de l'offre, se défont de leurs viarcliandises à un pt'i.': de plus en plus faible, lâchant, chacun pour soi, de s'en tirer et de réaliser le profit moyen de leur branche de production en dehors de leurs frais personnels. Les acheteurs, d'autre part, sentant bien qu'ils ont le dessus celte fois, s'entendent les uns avec les autres, afin de faire baisser le plus possible les prix de vente. Très souvent, comme nous le verrons encore, la baisse des prix peut faire augmenter la demande, comme elle peut aussi diminuer l'offre. Supposons, cependant, que malgré la tendance à la baisse, l'ofire continue à surpasser la demande effective ; il est possible, dans ce cas, que seuls les producteurs qui ont pu fabriquer et transporter leurs marchandises dans les circonstances les plus favorables, réussissent à réaliser dans les prix de marché la valeur de production personnelle (profit inclus) de leurs marchandises. Cette fois, ce sont donc ces marchandises fabriquées et portées au viarché dans les circo7is tances les plus favorables qui régissent le prix de marché général (1).
Notons bien que la notion circoyistances les plus favorables, est tout autre ici que la no[\on conditio7is techniques les plus favorables, 7nais accessibles à fous, que nous connaissons depuis notre analyse de la valeur de production sociale. 11 s'agit ici exclusivement de l'échange.
Dans le cas supposé, notre principe général conserve sa force,
(i) « Aussi longtemps donc qu'il y avait des terres libres très fertiles disponibles dans l'Ouest, les frais de production sur ces terres très éloignées constituaient le facteur principal pour la détermination du prix des produits agricoles. Ces terres favorisées fournissaient la majeure partie de l'excédent de la récolte et c'est cet excédent qui réglait le marché. Le prix payé par le consommateur, sous ce régime, présentant un excédent d'approvisionnement, était déterminé par celte portion prépondérante de l'approvisionnement nécessaire qui était produite au moindre coûtde production ou dans les conditions les plus avantageuses sur les terres bon marché et fertiles qui avaient été défrichées depuis 1873. » {Report of the Industrial Commission, vol. Vi, loc. cit., § 13, p. 34.)