CHAPITRE XV. VALEUR d'ÉCHA.NGE ET PRIX DU MARCHE
mais comme le marché est plus que suffisamment approvisionné, les marchandises fabriquées et livrées dans les circonstances les plus favorables prennent en même temps la place de celles qui ont été produites dans les conditions les plus défavorables, mais nécessaires encore pour satisfaire la demande.
Il est évident aussi que, momentanément, le prix de marché peut d^îPcendre même au-dessous de la valeur de production personnelle que représentent, pour les producteurs, les marchandises fabriquées et portées au marché dans les circonstances les plus favorables. Mais, encore une fois, il ne peut être question ici que d'un étal temporaire et exceptionnel du marché, du moins en ce qui concerne la très grande partie des articles d'usage journalier. La libre concurrence entraîne nécessairement les producteurs à retirer du capital et du travail d'une branche de production trop nourrie, et la diminution de l'offre fait hausser immédiatement les prix de marché. N'oublions pas que, dans le cas où le prix de marché coïnciderait avec la valeur de production subjective des marchandises produites et portées au marché dans les circonstances les plus favorables, les producteurs qui ont dû travailler dans les conditions les plus défavorables, ou du moins moyennes, ne réussiront probablement pas à réaliser le profit moyen dans leur branche de production, en admettant même qu'ils trouvent une compensation suffisante à leurs propres frais de production.
Nos recherches nous ont fait voir que l'état du marché, tel qu'il se reflète dans le résultat fiual des oscillations de prix, c'est-à-dire dans le prix de inarché général et définitif, est influencé aussi bien par toutes les variations de la demande des consommateurs que par celles de l'offre des producteurs. L'offre des producteurs peut rester invariable, en même temps que la demande des consommateurs augmente ou diminue ; ce dernier fait peut avoir différentes causes. Le rapport de l'offre à la demande, auquel nous avons affaire, en définitive, au marché, subit immédiatement dans ce cas des variations proportionnelles. Mais ce rapport subira une variation non moins certaine
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et non moins immédiate, lorsqu'au contraire, par une des causes" nombreuses (\i\\ peuvent iniluer sur elle selon la nature de chaque marchandise, l'offre des producteurs augmente ou <liminue, la demande restant invariable. Lequel des deux |)hénomi'ne8 s'est présenté en réalité V Se sont-ils même présentés tous deux ?^ Le prix de marché n'en porte pas la moindre trace, parce qu'il ne reflète jamais, répétons-le, que le résultat final des influence* exercées séparément par l'offre et la demande. C'est précisément la complexité de l'action de ces deux facteurs, ofl're et demande, et la multiplicité des causes qui peuvent influer sur Tun et sur l'autre qui expliquent l'instabilité du marché et ce fait connu que le prix de certaines denrées peut parfois hausser ou baisser de minute en minute.
Deux conséquences découlent de tout ce que nous venons d'exposer: En premier lieu, l'offre et la demande s'équilibrent seulement à «npre.r de marché déteiviinè; c'est-à-dire qu'un prix déterminé est toujours supposé, lorsque nous disons que Toflre et la demande d'une marchandise quelconque s'égalent. Secondement^ le simple fait que l'offre et la demande se font équilibre pour une marchandise à un monnent donné ne peut nullement nous informer du 'point oh elles concordent; c'est-àdire (jue ce fait ne nous explique pas quel sera à ce moment le prix de marché général de la marchandise.
La vieille formule selon laquelle la valeur et le prix de marché des marchandises sont déterminés par « le rapport entre l'offre et la demande >; doit donc nous paraître vide de sens. Le fait qu^au marché l'oftYe et la demande concordent exprime simplement qu'elles sont en étal d'équilibre. Si donc, pour une marchandise quelconque, les variations dans le rapport de l'offre à la demande peuvent souvent nous expliquer les oscillations dans le prix de marché de cette marchandise, ce:= variations ne nous expliquent jamais pourquoi le prix de marché s arrête précisément à un point déterminé ni où se trouve ce point (1).
(Ij Non moins vide de sens est la conception de Karl Marx à ce sujet.
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Dans tout ce qui précède, l'otlre des producteurs s'est révélée à nous coQime un des deux facteurs qui décident de la situatioa du marché. D'autre part, nous avons vu «jue le rapport entre l'oflre et la demande peut rédgir généralement sur l'oflre même des producteurs, en les obligeant, à retirer du marché une quantité de capital et de travail, lorsque k's prix du marché sont exceptionnellement bas, ou au contraire en les amenant à consacrer plus de capital et de travail à la production dans leur branche lorsque les prix du marché y sont excessivement hauts. Il s'agit ici d'une action et d'une réaction légulières: la production influe sans cesse sur les rapports du marché, mais ceux-ci, de leur côté, influencent non moins régulièrement la production.
En ce qui concerne la consommation, une réciprocité analogue se présente. La demande totale et efl"ective des consommateurs constitue le second facteur dans la constitution de rélat du marché, à côté de l'offre des producteurs ; mais nous avons fait remarquer déjà que la hausse du prix de marché peut avoir comme conséquence une diminution de la demande des
Il admet qu'en économie politique l'on suppose que l'offre et la demande se lont équilibre, bien que ceci ne se manifeste que par hasard ; si l'économie politique fait celte supposition, c'est « d'abord, pour étudier les phénomènes sous leur forme régulière, correspondant à la conception qu'elle en a, c'est-à-dire indépendamment des apparences que leur communique le mouvement de l'offre et ds la demande ; ensuite pour constater et fixer pour ainsi dire la tendance réelle de ce mouvement ».(« Um die Erscheinunijen in ihrer gesetzt)ii'hsiffen, ihrern Begviff entsprechen' den Gestalt 3U betrachten, d. h. sie su betrachten unabhiingig von dem durch die Bewegung von Xadifrage und Zufuhr hervorgebrachten Schein. Andrerseils, uni die tvirkliche Tendenz ihrer Beiregung aufzufinden, geioissermassen su pxiren. » Karl Marx, T)as Kapital, t. III, ]iremière partie, ch. x, p. 169 ; cf. trad. franc , p. 202.
Il n'est pas plus raisonnable de vouloir étudier les phénomènes du marché indépendamment des fluctuations de l'offre et de la demande, que de vouloir étudier les diflérences de niveau de la mer, indépendamment du flux et du reflux. Car les effets sur le marché de l'offre et de la demande ne sont pas des phénomènes extérieurs n'influençant les prix du marché que par accident ou bien en «apparence »; ce sont au contraire des facteurs réels dans !a constitution des prix.
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consommateurs, de même que la baisse de ce prix peut amener l'extension de cette demande.
Nous avons déjà relevé ce fait qu'avec un prix de marché exceptionnellement bas, les producteurs ne peuvent souvent pas réaliser leur profit, ou même parfois leurs propres frais de production. Oui plus est, il peut leur arriver, l'état du marché étant défavorable, d'avoir fabriqué des quantités cons^idérables d'articles qui restent invendus, se détériorent, deviennent inutilisables à la longue, pour la simple raison que le marché ne peut absoiber toutes les quantités apportées (1). Il en ressort que la demande des consommateurs n'est pas indéfiniment susceptible d'extension et qu'elle est liée à des conditions restrictives.
Le degré jusqu'où celte extension est possible dépend beaucoup de la nature de chaque marchandise. Ricardo disait par exemple que le pain est un article pour lequel la demande des consommateurs «n'augmenterait pas considérablement » si les frais de sa production baissaient de oO 0/0 par suite de quelque grande découverte agronomique (2). En ce qui concerne des articles d'une autre espèce, au contraire, une diminution des frais de production de 50 0/0 pourrait faire doubler ou même décupler la demande à leur égard, attendu que cette diminution, en amenant une baisse de prix, aurait pour résultat de les mettre à la portée du grand public ; après quelques oscillations, la production s'adapterait à la nouvelle demande. Que l'on se demande, par exemple, si la lecture des journaux ne s'est pas universalisée dans les dernières dizaines d'années pour une cause analogue, partiellement du moins. Que l'on pense aussi à l'augmentation considérable des correspondances après les diminutions successives du prix de l'affranchissement. Et ainsi de suite.
On comprend que la demande d'un article tel que le pain, une fois que la production est parvenue à suffire aux besoins
(1) Voir ci-dessus les pages 103-105 et 107-108.
(2} R1GA.RD0, Principles, chap. xxx, p. 234 ; cf. trad. franc., p. 323.
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de toute une population, ne se modifie guère. Le fait s'explique aisément par la ge'néralité de l'usage de tels articles. Les articles de cette espèce, apportés au marché en quantités toujours croissante?, atteindraient bientôt un point où leur vente ne compenserait même plus les frais de leur transport au marché. Ces articles, d'autre part, donnent souvent lieu au-si à un phénomène contraire : un prix de marché excessivement élevé n'en diminuerait pas sensiblement la demande, attendu que la salisfaction des premières nécessités de la vie exige qu'une certaine quantité en soit produite et que, pour la fixation des limites dans lesquelles cette quantité peut être modifiée, le prix ne joue qu'un rôle secondaire. Citons encore à ce propos les charbons, tant pour l'usage domestique que pour l'usage industriel (1 1. Notons encore que ces articles appartiennent généralement à des catégories que l'on ne peut qu'exceptionnellement ou dans des limites restreintes remplacer par des articles de sphères voisines de la production et de la consommation.
Les exemples que nous avons donnés ici peuvent éclaircir ce fait général que la demande des consommateurs se présente au marché comme une quantité totale correspondant à la totalité des besoins qu'éprouvent les consommateurs. Il ressort de ce
(1) Lors de l'enquête allemande sur le Syndicat rhénan-westphalien des houilles, M. Stein de Francfort-sur-le-Main, invité par le Gouvernement comme représentant les intérêts des consommateurs de charbons à usage domestique, dit : << La consommation des charJjons dans rintérieur du pays, se règle moins sur les prix que sur la possibilité d'expansion de l'industrie et particulièrement de l'industrie du 1er. Celle-ci n'achète pas les charbons lorsque le prix en est bas, mais lorsqu'elle en a besoin à cause de la prospérité des atlaires et alors elle les achète même à des prix élevés; ces prix ont moins d'importance lorsque l'état du marché est favorable aux industriels que n'en ont les charbons à bon marché en période de mauvaises aflaires. 11 en est de même pour la consommation des charbons à usage domestique. Plus que le prix, c'est la sévérité el la durée de l'hiver qui détermine cette consommation. » [Kontradiktorische Verhandlungen, Heft I, Berlin, 1903, pages 82-83 )
Jusqu'ici, le raisonnement deM. Stein est juste. Mais il tombe dans l'exagération et l'erreur en prétendant ensuite qu'une baisse des prix des charbons n'aurait amené aucun accroissement de la consommation.
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que nous venons d'exposer que ces besoins totaux r/ont pas une limite immuah'e, mais se iiieuvcnl généralement entre un minimum et un maxinuim. Au (.'essotis de ce tnmùmnn, la demande de la marchandise ne se rL'streint plus : les sphères voisines de la production et de la consommation ne peuvent plus apporter leur aide et h'S consommateurs cessent de se retirer du marché. Le maximum, au conlrairt^, est le point auqt)el les besoins d'une population sont entièrement satisfaits. Dans ce^ cas, le travail et le capital donnés à la production de cette marchandise sont dépensés itiulilement et doivent être considérés économiquement comme perdus.
Les besoins totaux diffèrent encore beaucoup, naturellement, selon la nature des articles et le bien-être plus ou moins grand de chaque population. Ils sont tout autres pour les perles et les pierres précieuses, pour les habits de luxe et les aliments rares dont l'usage est limité à une partie relalive.'>"!ent très petite de la population que pour le blé, la farine et le pain dont la consommation est générale. Pour le mémeaiticlede consommation, ils Sont aussi tout autres dans des pays différant par les mœurs, les coutumes ou le bien-être matériel des habitants.
Tous ceux qui ont encore quelques ressources se présenteront alors pour acheter certains articles de première nécessité, tels que le pain, et augmenteront ainsi la demande totale de la population. Seuls les indigents seront dans l'impossibilité de se présenter comme acheteurs au marché, même pour ces articles de première nécessité. lis pourront mourir de faim ou rester sans logis pendant la nuit, personne ne s'occupant de leurs besoins de nourriture et de repos. La société actuelle ne lient compte pour chaque article de consommation — nous le savons depuis notre analyse de la valeur d'usage — que de la demande totale et effective pouvant se manifester sur le marché capitaliste, c'està-dire de la demande de tous ceux qui peuvent payer le prix de marché éventuel d'une denrée. Nous savons aussi que la demande totale et effective dont il est question au marché, est généralement tout autre pour chaque marchandise qu'elle ne le
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serail si tous les biens étaient librement accessibles à tous, comme l'eau de la source ou l'air que nous respirons, ou si nous vivions dans une société réglant sa production d'après les besoins immédiats de ses membres au lieu de produire pour la demande du marché.
Sous la forme capitaliste de la civilisation, il peut donc rester €l il restera communément une partie assez importante de la population qui ne saurait se présenter au marché capitaliste pour la satisfaction d'aucun de ses besoins et désirs et qui ne figure dans la demande totale d'aucun article de consommation ; elle n'a rien à offrir, ou du moins ce qu'elle a 'Sa force de travail, par exemple), elle ne le possède pas sous la forme monnaie exigée par le marché capitaliste. A côté de cette partie de la population qui est absolument indigente, il y en a une autre plus étendue encore qui n'entre en considération que pour certains articles de première nécessité et seulement pour les catégories inférieures de ces articles. C'est à cette classe qu'appartiennent encore partiellement les masses ouvrières de chaque pays, même de civilisation moderne. Si leur bien-être matériel était plus grand, ces grandes masses de consommateurs ne demanderaient probablement pas beaucoup plus de pain, de pommes de terre ou de coton, mais elles augmenteraient, sans doute, leurs demandes personnelles de toile, laine, beurre, etc. et, par suite, la demande totale de ces articles. Celte partie de la population n'est pas précisément dans l'indigence, mais se trouve encore dans l'état de pauvreté matérielle et intellectuelle. C'est à ces masses que s'applique dans toute sa rigueur le mol noté plus haut ; ce sont elles qui doivent échanger au marché capitaliste, obligées qu'elles sont de le faire par la nécessité immédiate. Seuls quelques privilégiés parmi les cunsummateurs ont le choix entre les diverses catégories de marchandises et les divers marchés.
En somme, nous voyons toujours, derrière l'offre et la demande du marché, se dresser le grand problème de la répartition générale du bien-être matériel entre les diverses classes de la société. Ce problème demandera encore toute notre attention.
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lorsque nous analyserons dans des volumes ultérieurs les diverses sources de revenu : salaire, profit, intérêt et rente foncière, chacune en particulier.
Nous devons encore examiner un phénomène général concernant le rapport de la valeur d'échange et du prix démarché à la valeur de production.
Jusqu'ici le cuût de i)roduclion dont il a été question, était le coût de production subjectif de chaque producteur en particulier.
Quel rôle, cependant, joue au marché la valeur de production sociale 1
Pour les arlicles d'usage journalier dont la valeur d'échange tend le plus à coïncider avec la valeur de production et pour lesquels celle dernière reste généralement l'élément essentiel dans la fixation du prix de marché, la valeur de production sociale joue le rôle suivant : elle indique la compensation contre laquelle, sous le mode de production capitaliste, les grandes masses de ces articles auront les plus grandes chances d'être produites et livrées au marché. La valeur de production sociale est, d'après notre analyse, la valeur de production personnelle que représentent, pour leurs producteurs respectifs, les quantités de chaque marchandise qui sont produites dans les conditions techniques les plus favorables, pourvu que ces conditions soient accessibles à tous les producteurs. Mais, puisque tout producteur capitaliste s'applique à se mettre au courant des progrès de son industrie, il y aura des sphères entières delà production et delà consommation pour lesquelles, en réalilé, les très grandes masses des denrées apparaîtront au marché plus ou moins nettement avec leur valeur de production sociale, le profit moyen inclus.
Ici se place une observation importante. Le rapport de l'offre et de la demande, comme nous l'avons vu dans ce chapitre, nous apprend, en général, quelles marchandises doivent être considérées comme indiquant le prix de toute la provision apportée au marché. Comme deuxième facteur influent, nous de-