‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 139 sur 184 · CHAPITRE XVI. — VALEL'R DES FilENS « CO.M PLKMENTAIRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. — VALEL'R DES FilENS « CO.M PLKMENTAIRES

Dans celte dernière série, la production d'uu article néces=ite souvent, en même temps, celle de l'article complémentaire en quantité proportionnée. Comme les deux articles peuvent satisfaire des besoins ou désirs humains différents et que la demande du marché peut différer beaucoup pour l'un et pour l'autre, il est possible qu'ils obtiennent une valeur d'échange et un prix très différents.

Nous ne cousacrerions pas un chapitre spécial à l'analyse de la valeur que peut représenter un ensemble de biens et nous nous serions contentés — conformément à nos observations précédentes sur la valeur des « biens productifs » (1) -^d'examiner brièvement la question de la valeur à attribuer rationnellement à chacune des parties d'un ensemble de biens productifs, si l'importance particulière que la question a prise de nos jours dans la science ne nous obligeait pas à nous y arrêter. 11 n'y a guère de problème économique qui, dans les dernières dizaines d'années, ail donné lieu à plus d'abus pratiques que celui de la valeur des biens complémentaires en général et des bie7is productifs en particulier.

Abstraction faite de la question de savoir comment la valeur des richesses est déterminée, il est toujours évident qu'un ensemble de biens, s'il représente dans sa totalité une valeur plus grande que la somme des éléments constitulifs pris isolément, ou s'il peut créer une valeur supérieure à cette dernière, devra être jugé en tant qu'ensemble, c'est-à-direcomme un tout. Nous devrons juger, dans ce cas, la valeur de l'ensemble en dehors de la valeur que chacun de ses éléments représenterait s'il était pris à part. Ceci, du reste, s'accorde parfaitement avec nos remarques antérieures sur la création des richesses el la constitution de leur valeur. Nous ne pouvons pas les attribuer exclusivement au travail humain, ni exclusivement à l'aide des agents naturels, mais à la collaboration de l'un et de l'autre facteur.

(1) Voir la fin du chapitre:* Obserrations complémentaires sur la valeur de production sociale ».

370 PARTIR V. LA VALi:iTR I)'kciian(;i;

Ensiiile il importe de savoir si nous pouvons indiquer la quolepart altribuable k chacun des éléments constilulifs d'un eusemble de biens, à cause des conséquences pratiques de celte question.

Ce problème n'existe pas pour les économistes qui ont posé a priori ce principe qu'un ensemble de biens ne peut jamais avoir une valeur supérieure à la sotnme des valeurs représentées par chacun des éléments constitutifs pris à part.

Pour l'école de Karl Marx, par exemple, qui identifie la valeur d'échange avec la valeur de production, ce problème est très simple. Pour la constitution de la valeur d'une fabrique [ne pas la confondre dans la théorie marxiste avec les prix de production (Produk(ionspreise) auxquels les parties constitutives peuvent se vendre au marché capitaliste], cette école ne s'occupe que de chercher la totalité des années, jours, heures, etc. de travail « socialement nécessaire » pour fonder ou pour « reproduire « cette fabrique, c'est-à-dire les bâtiments, les machines, les outils, etc., qui la composent.

Pour nous, au contraire, qui savons par notre analyse précédente qu'on ne peut identifier tout simplement la valeur de production, bien qu'élément essentiel et souvent prédominant dans la constitution de la valeur d'échange, avec cette dernière valeur, — pour nous, une entreprise industrielle est un ensemble pouvant, comme tel, posséder une valeur d'échange tout autre que celle des éléments qui la composent ou que la valeur de production de ces éléments. Pour nous, la combinaison synthétique des éléments est un nouveau facteur pour l'estimation duquel nous devons tenir compte de plusieurs conditions : le plus ou moins d'harmonie dans l'action coordonnée des membres constitutifs, l'emplacement plus ou moins heureux de la fabrique, la clientèle établie sous des influences historiques, géographiques ou personnelles très particulières, etc.

Quelle est, d'autre part, notre position, dans ce problème, vis-à-vis de la doctrine utilitaire dont le représentant le plus au-

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torisé, M. Bohm-Bawerk, a traité la question avec un grand luxe de détails (1).

Lorsqu'aucun des éléments d'un ensennble de biens ne peut être employé à un but indépendant, l'existence de chacun de ses membres en tant qu'objet de valeur dépend de l'existence de l'ensemble. Si, dans ce cas, la liaison entre les éléments constitutifs vient à se rompre, ces éléments perdent tous leur valeur d'usage et par suite aussi leur valeur cVéchatige.

Si aucune des parties constitutives ne peut être remplacée dans l'ensemble par une autre, il est clair que la perte d'une seule de ces parties peut entraîner la perte de la valeur de l'ensemble. Quiconque perd un soulier ou un gant perdra par là, d'ordinaire, la valeur d'une paire de souliers ou de gants. Mais on ne saurait en conclure, comme le fait M. Bôhm-Bawerk que, dans ce cas, une seule partie du groupe représente la valeur du groupe entier (2). Du fait que la valeur entière d'un ensemble de biens peut être annulée par l'absence d'un de ses membres, on ne peut pas déduire que, dans ce même ensemble, la valeur d'une seule partie représe:ite, sous tous les rapports, la valeur du tout. La conclusion serait fausse à plusieurs points de vue. Quiconque veut s'en persuader, n'a qu'à tâcher de substituer la partie au tout en se plaçant à un point de vue autre que celui de la perte (3). Cette substitution

(l) Voir Kapital und Kapitatzins, tome II, livre III, chap. 1, vi : « La valeur des biens complémentaires ».

(2;: « Lorsqu'aucun des membres ne tolère aucune autre utilisation que l'utilisation en commun et qu'en même temps aucun membre ne peut être remplacé dans sa collaboration à l'utilité commune, alors une seule pièce possède déjà la valeur entière du groupe, tandis que les autres pièces n'ont aucune valeur. » (Bôhm-Bawerk, loc. cit., p. 278.)

(3; Wieser a raison quand il fait à la théorie de Bôhm-Bawerk et de Menger l'objection suivante : « L'hypothèse régulière et décisive d'après laquelle on suppute la valeur d'un bien, n'est pas celle de sa perte, mais celle de sa possession tranquille et de son usage conformément à son but ». (Wieser, Der natilrliche Wert, Wien, 1889, p. 82.)

M. Bôh.m-Bawerk (loc. cit., tome II, Exhurs VII, p. 192) lui a répondu que cette « antithèse dialectique » ne correspond pas à une « antithèse

378 PARTIE V. LA VALIÎUR d'iÉCUANGE

échouera généralement. L'élément ne tiendra pas lieu de l'ensemble et, pour l'usage, il faudra y joindre les autres éléments, en les unissant dans la même combinaison, c'est-à-dire qu'il faudra revenir à l'ensemble même. Aussi n'admeltrons-nous pa?, avec M. Bôhm-Bawerk, que dans un ensemble de biens, dont aucun membre ne peut être remplacé et utilisé en dehors de la combinaison, la valeur du membre pris à part est ou « rien », ou « tout ».

Lorsqu'une pièce détachée d'un ensemble peut être utilisée séparément sans atteindre toutefois le même degré d'utilité qu'auparavant, nous ne serons pas autorisés davantage à considérer la valeur réelle de cette pièce comme oscillant entre un « minimum », représenté par V utilité-limite moindre qu'elle possède isolément, et un « maximum » égal à V utilité -limite de l'ensemble dont elle est détachée, diminuée de celle des parties restantes prises isolément (1).

Même si l'on veut se placer absolument au point de vue de M. Bôhm-Bawerk en ne prêtant attention qu'à la valeur d'usage et au Grenznutzen des biens, il est certain que, dans le cas supposé, le « minimum » est bien indiqué mais non le « maximum ». En eflet, la valeur possédée par l'ensemble ne saurait être séparée de celui-ci pour être attribuée à une seule de ses parties, — pas plus cette fois et après diminution des valeurs représentées par les parties restantes que tout à l'heure. C'est pour la même

réelle ». « Ce qui se perd par la perte d'un bien, dit-il, est toujours et nécessairement identique à ce qui est obtenu par sa possession » {was durch seÂnen Besits erreicht ivird).

C'est là une erreur évidente de la part de M. Bôhm-Ba^verk, et une erreur grosse de conséquences pour sa théorie. En effet, si ce qu'on perd est « toujours et nécessairement identique » à ce qu'on jyosséde, ce n'est ni toujours, ni nécessairement identique à ce qu'on aurait obtenu [erreicht] par cette possession, si la perle n'avait pas eu lieu. Au contraire, toute la production et toute accumulation de richesses dans la société repose précisément sur le principe à'obtenir par l'usage qu'on fait de ses biens une valeur supplémentaire, un excédent en plus de la valeur représentée par les choses possédées.

(1) Bôhm-Baaverk, loc. cit., chap. I, vi, p. 278.

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