CHAPITRE XVI. LA VALEUR POTENTIELLE
grande que les biens futurs de la même espèce et du môme nombre. Et puisque la valeur d'e'change objective est une résultante des évaluations subjectives, les biens présents ont aussi, en bonne règle, une plus haute valeur d'échange et un plus haut prix que les biens futurs de la même espèce et du même nombre. » (1).
Examinons de près cette formule et relevons dès maintenant quelques confusions de termes dont nous retrouverons plus tard l'influence malheureuse dans la théorie de Tintérêt proposée par M. Bohm-Bawerk. L'auteur parle ici de la valeur (présente) d'un bien futur et non — comme on le devrait — de la valeur (pre'sente) de la perspective (présente) de l'existence future dece bien. On verra, quand le moment sera venu, que nous n'avons pas soulevé une simple querelle de mots ^2).
Des biens futurs ne peuvent pas posséder de la valeur présente. Ils ne possèdent pas plus de valeur actuellement que de couleur ou de poids. Cela s'applique à la valeur sous toutes ses formes. Actuellement les biens qui seront produits dans des jours, des années ou des siècles futurs, ne possèdent pas de
(1 Bohm-Bawerk, Iûc. cit., page 439.
(2) M. Bôhin-Bawerk ne pose pas la question de savoir si la possibilité de l'existence d'une valeur future peut avoir elle-même une valeur présente ; il traite nettement de la valeur présente qu'auraient, selon lui, les biens futurs eux-mêmes. « Tout tourne, dit-il, autour de ce simple fait que, d'après les lois ordinaires de la valeur, les articles de consommation présents, par la liaison casuistique des circonstances que nous venons d'exposer, accordent régulièrement une plus grande utilité-limite et obtiennent ainsi une plus haute valeur que les articles de consommatioQ futurs » [loc. cit., pages 472-473 ). L'auteur reproche précisément à Jevons — et cela à bon droit — de n'avoir pas distingué dans son terme de présent anticipated feeliny les deux notions suivantes : « Que l'on se représente dans l'esprit un plaisir futur ou une douleur l'uture en évaluant par cette représentation son intensité j)robable » et <■ que l'on éprouve par cette représentation même un plaisir et une joie anticipée, réelle et présente ». Kapital U7id Kapitaliitis, tome H, Exhurs. XI, p. 311 : pour la deuxième édition du livre, voir la note à la p. 251.) M. Bohm-Bawerk fait observer qu'il s'agit pour la valeur dîs richesses de « Vintensité de la joie principale faiiire (ou de la douleur future à éviter telle qu'elle est évaluée d'après sa représentation » (loc. cit., p. 312).
388 PARTIE V. LA VALEUR u'ÉCHANGE
valeur de production pour la simple raison qu'ils ne sont pas encore produits ; ni de valeur d'usage puisqu'ils ne peuvent pas servir à l'usage humain ; par suite, ils ne peuvent pas davantage posséder de valeur d'échange (1).
Quiconque veut, eu ce moment, donner ou demander des biens présents en échange d'autres biens qui seront produits dans un avenir plus ou moins long, se livre à ce qu'on appelle une spéculation. Il échange des richesses existantes contre des possibilités de richesses. Ses spéculations peuvent lui apporter assurément quelque avantage présent. Cette valeur de spéculation, si l'on veut l'appe'er ainsi, peut être l'objet d'études particulières qui feront ressortir la nature de ces possibilités de richesses, — ce qui est autre chose que la nature des biens futurs eux-mêmes. Cette valeur n'entre pas dans le cadre de notre ouvrage que nous limitons à l'étude de la valeur des richesses réelles. Nous faisons remarquer seulement qu'il dépend essentiellement de la nature spéciale des biens, ainsi que de la mentalité particulière des hommes qui désirent se les procurer, que nous puissions dire en règle générale que les biens présents sont plus estimés que les biens futurs, ou que ce soit l'inverse qui se rapproche de la vérité. A notre avis, M. BOhm-Bawerk s'est hasardé ici sur un terrain où nous pataugeons encore en plein inconnu et où les psychologues ont encore tout à faire pour aplanir le chemin aux études proprement économiques i2).
(1) L'erreur que commet l'économiste autrichien est d'autant plus remarquable qu'il fait, dans le courant de son exposition, l'observation suivante relativement au travail qui doit être exécuté dans l'avenir : « Evidemment, un mois de travail à fournir en 1910, ne donne pas de produit du tout pour l'année 1909. » (Loc. cit., livre IV, chap. i, p. 456). Si M. Bôhm-Bawerk admet cette proposition, il aurait dû admettre aussi qu'un produit disponible en 1910 ne possède pas de valeur du tout en 1909.
(2) Notons encore que l'hypothèse posée par M. Bôhm-Bawerk est loin d'être généralement admise par les représentants de la doctrine subjectiviste et utilitariste. Ainsi un économiste qui a essayé de formuler une théorie de la valeur nettement subjectiviste, M. Robert Liefmann, dit de M. Buhm-Bawerk : « Sa thèse principale, selon laquelle les biens présents sont appréciés plus haut que les biens futurs, n'est certainement