I. — Influence sur la râleur des biens productifs
Pour notre étude de l'influence exercée par les trusts et les monopoles sur la valeur des biens productifs, nous trouvons de précieux matériaux dans une discussion datant d'une douzaine d'années et à laquelle prirent part plusieurs représentants des trusts et de la haute finance d'Amérique.
Cette discussion, qui avait trait aux fusions (Consolidations) industrielles et ferroviaires, parut en mai 1901 dans la yorth American Revieic de New-York et les économistes d'Europe et d'Amérique la suivirent avec le plus graud intérêt (1).
Un financier, vieux connaisseur des afi'aires de Bourse, Kussell Sage, avait émis l'opinion que les combinaisons industrielles constituent vraiment pour le pays « un grave danger ». Il justifiait son opinion comme suit :
« Il me paraît, à moi, qu'il y a quelque chose de très semblable à un tour de passe-passe dans la manière dont les industries
1) Voir dans la Xorth American Review, New-York, mai 1901, l'article intitulé : Industrial and Railroad Consolidations, par Russell Sage, James J. Hill, président àwGreat Northern iîai/twat/, Charles M. Schwab, président de la United States Steel Corporation, Charles R. Flint, trésorier de la United States Bubber Compatit/, F. B. Thurber, président de la United States Export Association et James Logan, directeur général de la United States Envelope Company.
doublent de valeur, comme par l'uttoiicliement d'une baguette magique. Voilà une fabrique — constituant un bon placement de fonds, solide et bien productif — qui pourrait produire toutes sortes d'objct.s, depuis des jouets d'enfants jusqu'à des locomotives. Elle tombe entre les mains des fusionneurs ; hier elle avait une valeur de 50,000 dollars, aujourd'hui elle en vaudrait 150,000, — du moins sur le papier. Des actions sont émises ; des obligations placées et des prêts demandés avec ces actions comme garantie. L'industriel qui possédait la fabrique, n'aurait pu emprunter, probablement, plus de 10,000 dollars sur elle. Mais, lorsque l'établissement de 50,000 dollars est transformé en une masse de titres de 150,000 dollars, les banquiers et les financiers sont sollicités en vue de prêter tO ou 70,000 dollars sur ce qui est, en fait, la même propriété que précédemment, et beaucoup d'entre eux, selon toute vraisemblance, y consentiront.
« Dans ces circonstances, un écrasement me semble inévitable. La Clearing Hoiise annonce, de semaine en semaine, une expansion des emprunts dépassant de beaucoup tout ce que nous avons pu rêver jusqu'ici. Cela ne peut pas continuer éternellement, et cependant il semble très probable que l'ère des fusions n'a fait que commencer.
« Une réaction doit se produire aussitôt que les banques réaliseront la situation. Une propriété n'a pas une valeur de 30,000 dollars un jour et de 150,000 dollars le lendemain, simplement parce qu'une société d'hommes, si grands et importants qu'ils soient, l'affirme...
<( Personne ne peut estimer le montant des sommes qui ont été avancées sur des garanties de ce genre ; mais c'est une estimation modérée de dire que les emprunts industriels ont décuplé par rapport aux conditions d'il y a peu d'années. « (1).
On voit immédiatement ici en présence de quel problème grave nous mettent les trusts modernes : c'est le problème de
(1) North American Revietv, loc. cit., p. 642.
CHAP. XVUl. INFLUENCE DES TRUSTS ET MONOPOLES 413
l'influence exercée par les fusions sur la valeur des biens et notamnnent sur celle des biens productifs. Il est évident aussi que les objections faites par un financier habile et expérimenté coDQme l'était feu Russell Sage, révèlent un vice général dans l'organisation des combinaisons industrielles et commerciales.
La capitalisation de celles-ci, le montant total des actions ordinaires et actions de préférence ainsi que des obligations, dépasse très souvent de beaucoup l'estimation réelle du sol, des bâtiments, des machines et des valeurs que possède la combinaison. Quelquefois ce montant est trois ou quatre fois [)lus fort que la valeur d'inventaire. C'est le problème de « l'arrosage » arbitraire du capital (stock watering) qui se présente ici à nos yeux 1).
Russell Sage, dans le même numéro de la revue, fut combattu par toute une escouade de représentants du grand capital américain. Nous trouvons, chez ces contradicteurs, une re'ponse claire et catégorique à la question qui nous occupe.
Avant de discuter les objections de Russell Sage, nous avons à y opposer quelques lignes de James J. Hill :
« Une propriété n'a pas nécessairement pour valeur que ce qu'elle représente en immeubles, en bâtiments et en matériel de construction. Elle vaut plutôt ce qu'elle représente en capacité de profit {earning capacity) ; si, dans une combinaison, sa capacité de profit se trouve triplée, à cause des économies faites dans la production, il n'est pas déraisonnable de dire que sa valeur a été triplée, bien que rien de tangible n'ait été ajouté à son inventaire matériel. Il n'y a pour aucun bien de règles d^évaluation rigides et fixes. Une propriété ayant aujourd'hui
(1 Ce vice doit être considéré comme accidentel et comme sans influence sur la domination croissante exercée par les trusts. Si plusieurs de ces combinaisons ont fait et feront encore faillite à cause de ce vice, en somme, cela ne signifie qu'une chose : c'est que leur inventaire a pu ou pourra être encore racheté au plus bas prix par les grands financiers intéressés. C'est précisément après cet événement inévitable que certains trusts d'existence jusqu'ici précaire peuvent établir définitivement leur domination sur le marché national ou international.
une valeur de l,O0O dollars peut en avoir une de 2,000 dollars demain, simplement parce qu'une amélioration quelconque introduite dans le voisinage augmente le rendement de la propriété en question. Des terres dont on présume qu'elles contiennent du fer et qui, une dizaine d'années auparavant, auraient été vendues dix dollars l'acre, ou même moins, ont maintenant une valeur de 50,000,000 de dollars. Ce ne sont pas les frais de production, mais c'est la puissance de profit [earning power) qui mesure la valeur. Il s'en présente des exemples tous les jours dans presque toutes les communes du pays, et personne ne songerait à protester contre l'augmentation de valeur ni n'hésiterait à prêter de l'argent en prenant pour base cette augmentation. C'est une affaire de commerce et elle doit être traitée comme telle.
« D'autre part, bien des propriétés ne valent plus leur prix d'achat, bien qu'elles se soient notablement améliorées. Dé nos jours, les terres arables anglaises présentent un type de culture beaucoup plus élevé que jamais, mais elles n'ont pas la valeur qu'elles possédaient il y a vingt-cinq ou cinquante ans. L'entrée en scène de l'immense Ouest américain a donné au cultivateur anglais un concurrent qu'il ne peut combattre à armes égales. Par conséquent, sans que sa terre ait rien perdu de sa productivité, elle vaut beaucoup moins, parce que la valeur vénale de ses produits est moindre. » (1).
Les deux théories ayant cours dans la science économique moderne, la théorie du coût de production et la théorie utilitaire^ s'opposent une fois de plus ici, dans la question de savoir comment se fixe la valeur réelle d'une entreprise industrielle ou commerciale.
Cette valeur doit-elle être estimée d'après les frais de reproduction du capital fixe, — bâtiments, machines, etc.. — calculés en supposant que ce capital doive être reproduit dans sa situation actuelle, frais augmentés encore du capital circulant dis-
(1) James J. Hill, loc. cit., p. 649.