‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 150 sur 184 · CHAP. XVIII. — INFLUENCE DES TRUSTS ET MONOPOLES · texte numérisé non relu

CHAP. XVIII. — INFLUENCE DES TRUSTS ET MONOPOLES

pénible ? Ou bien la valeur d'une entreprise indiislrielle ou commerciale esl-elle mesurée par sa capacité de production, par Vgarning poioer, ou Vearning capacity doûi nous parle M. Hill, c'est-à-dire par la capacité pour l'établissement de donner un certain profit net par an à ses possesseurs ?

Chacune de ces deux opinions trouve des défenseurs en Amérique comme en Europe. C'est la première qui est plus ou moins catégoriquement représentée par M.Russell Sage, lorsqu'il prétend qu'un établissement industriel « n'a pas une valeur de 50,000 dollars un jour et de 150,000 dollars le jour suivant », simplement parce qu'il vient d'entrer dans une combinaison, et bien que, — comme Sage le dira à propos de la combinaison de l'acier, — a pas un seul four n'ait été ajouté » à rétablissement en question. « Lorsque la richesse est créée par ce procédé, s'écrie-t-il, quelle sécurité y a-t-il pour le système entier ? »

C'est là une opinion fort répandue ; elle a servi de base à la législation dans quelques Etats de l'Amérique du Nord (1).

D'après elle, pour juger de la solidité d'une entreprise industrielle ou commerciale, on se demande si la capitalisation est bien et dûment faite d'après la « valeur réelle » des bâtiments, machines, etc., c'est-à-dire d'après les frais de la reconstruction éventuelle de l'établissement et le capital qui est en caisse sous la forme d'argent monnayé ou de papier. C'est là ce qu'on comprend en Amérique sous le nom de actual cash value ou valeur d'inveyitaire actuelle.

D'autre part, la formule de M. Hill : « ce ne sont pas les frais de production, mais c'est la puissance de profit, qui mesure la

(1) Voir le Bulletin n° 29 du Département du Travail, pages 670-671. Cf. pour la législation de l'Etat de Massachusetts à ce propos, par exemple, Jer. \V. Jenks, The Trust Problem., ch. vi, p. 99. Un recueil complet de toutes les lois et décisions judiciaires concernant les trusts dans les différents Etats de l'Union qui existaient au moment de la grande enquête se trouve dans les rapports de VIndustrial Commis- SÎ071, — volume II, Washington, 1900.

valeur », celte formule exprime parfaitement l'opinion de plusieurs industriels et hommes d'affaires, qui, en basant la capitalisation d'une entreprise industrielle ou commerciale sur sa puissance de production, mettent ainsi en lumière certaines particularités telles qu'une direction habile des affaires, la possession de brevets et de marques de fabrique, une clientèle excellente et des relations de commerce particulières, tous éléments immatériels.

Qu'un établissement puisse payer des dividendes de 6 0/0, par exemple, sur une capitalisation de 1,000,000 de dollars, ces personnes diront : « Mettons la capitalisation à 1,000,000 de dollars, même si l'établissement pouvait être reconstruit avec 200,000 dollars ». C'est en ces termes que le bulletin du Département du Travail à Washington, que nous avons cité plus haut, formule la deuxième opinion en question (1).

Nous démontrerons que les deux théories contiennent chacune une part de vérité, tandis qu'à certains égards elles sont toutes les deux fausses.

La théorie d'après laquelle la valeur d'une entreprise industrielle serait déterminée par les frais de production (ou de reproduction) des établissements qui la composent, nous ramène à la vieille théorie de Ricardo-Marx, qui confondait la valeur d'échange avec la valeur de prodtictioti.

C'est spécialement en ce qui concerne les biens productifs que celte théorie se montre insoutenable. En effet, un ensemble de biens servant à un bat productif, par exemple une entreprise industrielle ou commerciale en pleine exploitation, est tout autre chose que le simple amas des matériaux qui en forment les éléments palpables. C'est une combinaison en pleine action, prise au milieu des circonstances particulières, techniques, etc., dans lesquelles elle fonctionne et qu'il faut juger comme telle (2).

La valeur d'échange des biens se produit — c'est notre théorie

(1) Loc. cit., p. 671.

(2) Voir notre chapitre sur « la valeur des biens complémentaires », pages 375-376 et 381-383.

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générale de la valeur — sous la double intluence de la valeur de prodicction et de la valeur d'usage. Or la valeur d'usage des biens productifs dépend des services que ces biens rendent dans la production ; et la valeur d'usage d'une entreprise industrielle ou commerciale n'est autre chose, au fond, que cette puissance de production dont nous venons de parler, — puissance qui se traduit dans notre société capitaliste par la capacité de donner certains profits à ses possesseurs, c'est-à-dire par l'enrniiig caj^acity.

De l'autre côté, la théorie qui mesure la valeur des entreprises industrielles ou commerciales d'après leur seule capacité éventuelle dç profit annuel commet une autre erreur non moins essentielle, — c'est d'identifier absolument et sans réserves la valeur d'échange et la valeur d'usage des biens productifs. Celte théorie assimile donc les services rendus dans la production par les biens productifs avec la propre valeur de ces biens (1). Par exemple, en séparant entièrement la valeur d'échange d'une charrue des frais de production de celte charrue, la théorie en question estime que cette valeur repose uniquement sur les services que la charrue rendra prochainement à son possesseur éventuel.

Cette théorie se montre dans toute sa faiblesse si nous voulons l'appliquer à quelque instrument de travail simple comme une charrue, un fourneau de cuisine, ou une machine à battre; mais elle se présente, cependant, sous une forme toute particulière lorsqu'on l'applique à un ensemble de biens productifs, tel qu'un établissement industriel ou commercial, ou plutôt encore à une combinaison de plusieurs établissements unis dans un trust moderne.

En principe, la théorie générale de la valeur se maintient toujours, quel que soit le cas envisagé. Le possesseur d'une charrue pourra dire : « Cet instrument vaut pour moi le gain

^1) Voir ie chapitre » Observations complémentaires, etc. », pages 257 et suiv.

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qu'il me permet de faire », mais cela n'empèchc pas qu'il se gardera bien, quand il ira aclieter une cliarrue, de confondre la valeur d'échange et le prix-courant de cet instrument avec la haute valeur d'usage qu'éventuellement il pourra y attacher.

De même, les propriétaires d'un établissement ont beau dire : (f Nous attribuons à notre entreprise une valeur de 1,000,000 de dollars, parce qu'elle nous fournit l'occasion de faire un profit annuel de lanl pour cent sur un capital de l ,000,000 de dollars » ; en définitive, une pareille évaluation reste forcément subjective et la questiou est toujours de savoir si la valeur cVusage person;2eZ/e qui s'exprime ici par 1,000,000 de dollars, pourra se réaliser entièrement et sans réserves au marché dans \divaleur d'échange réelle de l'établissement en question — c'est-à-dire si les actions de celte entreprise seront cotées à la Bourse suivant une capitalisation d'un million de dollars. C'est là une question qui ne dépend pas exclusivement des propriétaires de l'établissement.

Mais il y a une différence essentielle entre les deux catégories de biens productifs dont nous venons de parler. L'estimation personnelle de la valeur d'usage d'une charrue ou d'une machine à battre, par un agriculteur, n'a pas, sur la valeur d'échange de ces instruments de travail, la même influence que l'évaluation de la capacité productive d'une entreprise ou d'une combinaison d'entreprises sur leur valeur de marché. En d'autres termes, les deux espèces de biens productifs peuvent différer infiniment en ce qui concerne la proportion dans laquelle les valeurs de production et d'usage collaborent à la création de la valeur d'échange objective.

Si l'on considère les simples instruments de travail, — comme aussi la très grande partie des articles d'industrie en général, — cette valeur d'échange objective montre ordinairement une plus forte tendance à coïncider avec la valeur de production que dans le cas oîi il s'agit d'entreprises isolées ou groupées entre elles. Si l'on considère un établissement industriel ou commercial, — une fabrique de machines à vapeur, une mine de charbon, ou

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mieux encore un ensemble d'établissements tel que le présente un trust moderne, — la puissance de production et la valeur d^isage que possèdent ces moyens productifs dans les mains de leurs propriétaires ont généralement une influence beaucoup plus grande que dans le cas précédent.

Gela devient évident lorsque nous considérons un établissement ou bien un trust qui domine plus ou moins le marché et qui possède ainsi un monopole plus ou moins complet. Dans ce cas, la situation privilégiée dans laquelle se trouvent les possesseurs et les exploitants de ces biens pourra les mettre à même de maintenir les cours normaux de la Bourse sur la base de l'estimation personnelle qu'ils font de la capacité productive de leur entreprise. Ainsi un ensemble de biens productifs peut alors se ranger dans les catégories de biens ayant une forte tendance à régler la valeur d'échange sur la valeur d'usage.

Revenons un moment — avant de rechercher plus profondément l'influence que le monopole peut exercer sur la valeur objective des biens productifs — aux deux théories que nous avons posées l'une en face de l'antre, celle de Russell Sage et celle de James J. Hill.

Sans contredit, le second a raison de soutenir qu'une entreprise industrielle peut doubler ou tripler de valeur du fait de son entrée dans un trust, de même qu'une propriété valant aujourd'hui 1,000 dollars peut en valoir demain 2,000 à cause d'une amélioration quelconque introduite dans son voisinage. Pour qu'il en soit ainsi, il suffit que l'entrée dans la combinaison ait vraiment fait doubler ou tripler — d'une façon quelque peu stable — la puissance de production de cette entreprise.

Mais est-ce que la critique que soulève l'organisation des combinaisons modernes — critique qui se dirige particulièrement contre le mal de l' a arrosage du capital » [stock icatering) — est suffisamment repoussée par cette réponse générale ? Est-ce que cette réponse fait disparaître toutes les observations que le critique peut faire lorsqu'il prédit la faillite prochaine déplu-

sieurs des trusts, ou prévoit même une crise générale pour les industries américaines, dès que la période de prospérité relative sera suivie par une période de stagnation (1) ? Et même, ce que demande llussell Sage, est-ce autre chose, en définitive, que les garanties nécessaires pour que les organisateurs des trusts modernes n'élèvent pas la somme de la capitalisation de leurs établissements beaucoup au-dessus, non-seulement de leur valeur d'inventaire, mais encore au-dessus de toute la valeur qui peut résulter des améliorations et économies réalisées par la combinaison?

Quiconque a étudié sérieuseinenl les combinaisons industrielles et commerciales devra reconnaître que ces garanties ne font que trop défaut. C'est une habitude assez fréquente aux Etats-Unis d'émettre des actions de préférence et des obligations jusqu'à concurrence du montant total de la valeur d'inventaire des établissements et d'y ajouter un capital plus ou moins considérable en actions ordinaires exprimant la valeur qui est attribuée plus particulièrement à la combinaison des entreprises. Et on peut dire en général que les organisateurs des trusts modernes, grands financiers et industriels, se sont servis des améliorations et des économies devant résulter de la fusion des capitaux comme d'un argument pour la défense de leurs spéculations plutôt qu'ils ne les ont considérées comme une base fixe et solide pour leurs calculs lorsqu'ils chiffraient souvent le capital à plusieurs fois la valeur d'inventaire. C'est là une critique dont la justesse est maintenant généralement reconnue. Les fondateurs des grands trusts se sont plutôt révélés comme des agioteurs que comme des organisateurs consciencieux d'une industrie nationale ou internationale (2).

(1) La vérité que contient cette phrase écrite en 1902, a été prouvée, avant même que la grande crise commencée en octobre 1907 fît sombrer bon nombre de combinaisons américaines, par plusieurs faits saillants tels que la ruine (été 1904) du scandaleux trust des constructions navales, la United States; Shipbuilding Company, le contre-coup sévère qu'a dû subir à la Bourse le grand trust de l'acier, etc.

(2) Dans son livre sur les combinaisons anglaises, M. Macrosty dit, à

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