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Nous avons vu, d'autre part, que si un établissement industriel ou commercial n'a pas nécessairement la simple valeur de ce qu'il représente en nchcal cash value, c'est-à-dire en inventaire : bâtiments, machines, etc., il ne vaut pas non plus absolument et sans réserve ce qu'il représente en puissance de production [earning power). Au contraire, l'influence que celte puissance et l'aptitude adonner un certain profit exercent sur la valeur de marché diffère beaucoup selon la nature de l'industrie et la situation particulière de l'établissement en question.
Nous allons examiner un exemple que l'on cite très souvent aux Etats-Unis, lorsqu'on veut prouver que V earning power d'une entreprise capitaliste doit rationnellement servir de base à sa capitalisation ; il s'agit d'une entreprise sur la valeur de laquelle la puissance de production a une influence essentiellement importante, — si importante que l'exemple peut nous prouver en même temps combien peu nous serion.s autorisés à en déduire quelque règle universelle s'appliquant à toutes les branches de l'industrie, du commerce et des transports nationales et internationales.
Un journal peut, avec un capital de 250,000 francs, donner facilement, dans certaines conditions, un profit net de 500,000 francs par an. Pourquoi ne fixerait-on pas, dans ce cas, la capitalisation sur la base de ce profit net, sans avoir égard aux frais qu'exigerait le recommencement de l'entreprise? Dans ce cas, le profil exct^ptionnellement élevé pourrait être dû à
propos des économies réalisées par la concentration de l'industrie : « Lorsqu'une société (amalga)nation) a commencé par capitaliser effectivement ses économies présumées, comme l'ont fait la Calieo Frinters' Association, la Bleachers' Association ou la Britlsh Cotton and Wool Dyers' Association, il lui est difficile d'arriver à une position satisfaisante, ainsi que le montrent les cotes de la Bourse... Les promoteurs ont cru ou ont amené le public à croire, que la valeur monétaire des perfectionnements réalisés pouvait être payée deux fois : une première fois par le prix d'achat touché par les vendeurs, et une seconde fois par l'accroissement des dividendes touchés par les actionnaires. » (Henry W. Ma- CROSTY, The Trust Movement in Bvitish Industnj, London, 1907, chap. XIV, Survey and Conclusions, p. .334.)
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l'habile direction du journal, ou bien à l'appui d'un parti politique ou encore à une clienlèie inébranlablemenl fidèle.
Cet exemple indique, par sa nature, les causes de l'influence particulière exercée ici sur la valeur de marche' de l'entreprise par sa puissance de production. La situation privilégiée de tel journal garantit, pour ainsi dire, cette entreprise contre la libre concurrence générale. C'est cette situation privilégiée qui accorde à la capacité productive et à Vearning power de cette entreprise assez de stabilité pour que la valeur d'usage éventuelle qu'elle possède dans les mains de ses propriétaires et directeurs puisse se maintenir entièrement et se refléter dans le cours des actions de celte entreprise à la Bourse.
Est-ce que la puissance de donner des profits, V earning power des trusts modernes montre la même stabilité? En général non ; et leur stabilité diminue d'autant plus qu'ils sont davantage basés sur des spéculations financières et moins exclusivement sur un calcul consciencieux des avantages qu'ils pourront procurer (1) ; ■ — d'autant plus aussi que la branche d'industrie ou de commerce à laquelle se rapporte le trust est flottante, instable et exposée à des crises périodiques, et que la combinaison n'a pas pu prouver suffisamment, pendant sa courte existence, qu'elle pourra braver les tempêtes (2).
(1,1 « Les prix auxquels la plupart des combinaisons [consolidations) de 1900-1901 ont été conclues, sont excessivement élevés. Ainsi le Central Railroad of New Jersey a été acheté au plus haut prix auquel les actions eussent été cotées depuis vingt ans. Le prix auquel la Pennsylvania Coal Coniiiany a été ti*ansférée à VErie Railroad dépasse considérablement toutes les cotes antérieures. Les sommes payées aux actionnaires originaires se sont élevées à environ 800 dollars par action, alors qu'ils avaient payé l'action 100 dollars au pair... Des transactions comme la vente du Central Railroad of Neio Jersey au Reading Railroad, où la même maison de banque possède la direction des deux lignes, invitent certainement à la spéculation et peuvent facilement conduire à la fraude...» {Final Report of the Industrial Commission, Transportation, pages 325 et 326.)
(2) Une preuve éclatante de ce qu'en général les combinaisons industrielles et commerciales modernes ne possèdent pas encore la stabilité dont nous parlons, est fournie par uu représentant d'un des trusts qui
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Nous revenons an phénomène que nous éludions particulièrement ici. En général, la stabilité dont nous avons parlé plus haut n'est acquise par les combinaisons modernes qu'à mesure qu'elles dominent plus complètement le marché et obtiennent un monopole plus ou moins stable dans leur brauche particulière de l'industrie, du commerce ou des transports. De même qu'ua journal soutenu par un parti politique exerce déjà un certain monopole, une combinaison peut obtenir un monopole pareil dans l'industrie, le commerce ou les transports, lorsque son capital est assez grand pour empêcher suffisamment la concur-
voulait prouver le contraire dans la North Americayi lievieio, mai 1901. M. Charles R. Flint {loc. cit., pages 666-667) a dressé une liste comprenant quarante-sept combinaisons des Etats-Unis, liste contenant, à ccité des noms des sociétés, leur capital (en actions ordinaires et actions de préférence), le profit net de chacune d'entre elles pour une période de six mois, le cours des actions à la Bourse à la date du 13 mars 1901, la valeur de marché totale des entreprises déduite des données précédentes et, enfin, les rapports du profit net à la valeur de marché et à la valeur nominale des entreprises.
De semblables listes sont toujours défectueuses ; et notamment une statistique comme celle que M. Flint a dressée du profit net de différentes combinaisons pour une période de six mois, est, sans doute, de celles qui méritent le moins de confiance. Dans les entreprises industrieller et commerciales gigantesques dont il s'agit ici, le contrôle n'est guère possible pour les statisticiens et une comparaison statistique du genre de celle-ci doit donc nécessairement rester infructueuse.
Voulant prouver que la capitalisation des trusts ne se base pas trop sur ce qu'on appelle en Amérique « de l'eau » i^ivater), mais qu'au contraire les organisateurs « opèrent sur une base très saine » {are trading on a very sound basis), M. Flint montre que les quarante-sept corporations comprises dans sa liste ont fait un profit net moyen par an de 7.44 0/0 de la somme de leur capitalisation aie pair {loc. cit., p. 665.)
L'auteur cependant ne s'est pas donné la peine de nous expliquer comment il a été possible — avec une pareille prospérité dans toutes ces industries — que, non seulement les actions ordinaires de quarantequatre corporations sur quarante-sejit restaient à la Bourse au-dessous du pair, mais qu'il en était de même des actions de préférence de trente et une de ces corporations. Nous pouvons d'ailleurs contrôler la vraie valeur de la grande majorité des trusts examinés en comparant leurs cours à ceux d'entre eux qui, comme celui du tabac et d'autres, passaient pour mériter la confiance des capitalistes et qui n'avaient pas subi une dépréciation semblable.
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rence. S'il en est ainsi, celle combinaison peut donner des profits aussi sûrs que le sont parfois les dividendes d'un journal soutenu par un parti politique.
Donc, au fur et à mesure que croit le pouvoir monopolisateur d'une combinaison industrielle ou commerciale, la valeur de marché de ses établissements — c'est-à-dire le cours de ses actions à la Bourse — augmentera ; ainsi s'accentuera la tendance qu'a la valeur de marché de ces établissements à coïncider avec la puissance de production qu'ils ont entre les mains de leurs propriétaires éventuels. Dans la même mesure aussi, les profits que rapportent les établissements entrés en combinaison serviront de base plus sûre à la capitalisation de l'entreprise.
Est-ce que les autres influences auxquelles se réfèrent les représentants des trusts, « perfectionnements techniques » et < économies » de toutes sortes, procurent la même sécurité à ce sujet? M. Hill, qui nous l'assure dans la revue américaine, nous prouve cependant dans le courant de sa réponse à Russell Sage que le contraire de cette assertion est plus près de la vérité. Il nous renvoie à l'agriculture anglaise : de nos jours, dit-il, les terres arables d'Angleterre présentent un type de culture plus élevé que jamais ; mais il reconnaît non moins catégoriquement que, malgré le perfectionnement technique de la culture, ces terres n'ont plus la valeur qu'elles possédaient il y a vingt-cinq ou cinquante ans. Le paysan anglaisa vraiment rencontré dans l'agriculture des Etats centraux et occidentaux de l'Amérique du Nord un rival qui lui est supérieur.
Il résulte de là un fait irréfutable : lorsque l'industrie des Etats-Unis d'Amérique, présentant le type le plus élevé du développement industriel, se heurtera dans l'avenir à des concurrents avec lesquels elle ne pourra se mesurer à chances égales, — par exemple à l'industrie naissante de certains nouveaux pays industriels comme l'Allemagne, la Russie, la Chine ou le Japon, pays pu le travail est moins rémunéré, et où, d'autre part, les entrepreneurs posséderont d'ici peu les machiues les plus perfectionnées, — alors, les avantages donnés par les
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améliorations techniques et les économies qu'ont apportées les trusts américains disparaîtront aussi sûrement qu'ont disparu ceux de ragricuUure perfectionnée de l'Angleterre ; en somme, le sort qui a été réservé à cette dernière et que M. Hill a si bien mis en lumière atteindra également l'industrie nord-américaine.
Cela arrivera à mesure qu'en Europe et en Asie se généralisera l'organisation moderne de l'industrie, et qu'une nouvelle combinaison capitaliste pourra être opposée à l'ancienne.
Ainsi les avantages qu'apportent les améliorations techniques et la direction particulièrement habile d'une industrie peuvent disparaître dans la concurrence ; de même, les périodes de prospérité industrielle et commerciale sont régulièrement suivies par des périodes de crise. Et la crise peut résulter de ce qu'une industrie, étant en plein développement et surpassant déjà la demande du marché national, éprouve des difficultés considérables à trouver de nouveaux débouchés.
Parmi tous les avantages dont peut jouir une industrie nationale ou internationale, l'un, assurément, est d'un caractère plus durable que l'autre, soit par sa nature générale, soit par son application à une industrie particulière. Sous le régime de la concurrence cî.pitaliste, nnJJe influence, en géne'ral, ne peut accorder la même stabilité que le monopole. Cela s'applique à toutes les branches de l'industrie, de l'agriculture, du commerce et des transports, et justement parce que le monopole fait, d'une façon plus ou moins absolue, cesser la concurrence elle-même.
On s'explique aisément par là pourquoi les combinaisons modernes se sont efforcées et s'efforceront dorénavant encore d'arriver en fait au monopole, soit uationalement, soit mondialement.
Aux Etats-Unis, les grands capitalistes commencent à comprendre la difficulté qui se pose ici : si la monopolisation ne peut s'opérer successivement dans toutes les grandes branches de l'industrie, du commerce et des transports, l'industrie américaine n'aura pas la stabilité nécessaire à son développement
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futur. Pendant les dernières années on a pu voir, spécialement parmi les grands industriels des Etats-Unis, un changement d'opinion tout à (ait remarquable concernant ce protectionnisme qui, dans le passé, avait l'ait la fortune de plus d'une industrie américaine. Cela prouve que la vérité que nous venons de découvrir s'impose avec une force essentielle.
Le régime de la protection commerciale a pu être utile aux grands ca[)ilalistes américains à une époque où les industries de leur pays étaient en voie de formation ; mais pour le développement ultérieur des Etats-Unis en tant que pays industriel, ils ont besoin maintenant de pouvoir tranquillement et librement monopoliser sous leur direction omnipotente ces mêmes industries, nationalement et internationalement (1).
Lorsque nous exposerons tout à l'heure ce que signifie le pouvoir monopolisateur que les trusts modernes exercent déjà à un degré fort considérable, lorsque nous verrons combien ce pouvoir peut mettre les entrepreneurs coalisés à môme d'élever les prix de leurs marchandises au-dessus du niveau qu'ils atteindraient sous le régime de la concurrence libre, alors le système de la capitalisation des entreprises industrielles ou commerciales d'après leur capacité de donner des profits — leur eai'ning capacity — nous apparaîtra sous un jour tout autre (2),
(1) L'élection, en novembre 1912, de M. Woodrow "Wilson à la Présidence des Etats-Unis, est un signe des temps et confirme les vues émises par nous dès 1902. En effet, M. AVilson était connu comme nettement libre-échangiste. Le rôle que le grand capital joue en Amérique dans les élections présidentielles ne peut que rendre l'élection de M. Wilson plus significative encore.
(2) Voir l'observation faite bien à propos, à ce sujet, par l'auteur du rapport statistique publié dans le Bulletin n° 29 du Département du Travail à Washington : « 1! faut se rappeler, cependant, que si les réclamations de bien des gens concernant le pouvoir des grandes combinaisons industrielles de faire hausser les prix au-dessus du niveau de concurrence étaient justifiées, ce principe de la capitalisation d'après Vearning capacity indiquerait simplement la capitalisation du pouvoir monopolisateur. Cela peut-être dissimulé, naturellement, par des expressions telles que « relations de commerce > (good ivill), « expérience d'affaires i, « habileté en affaires », ou tout ce que l'on voudra. » {Loc. cit., p. 671.)