‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 153 sur 184 · II. — Influence sur les prix des articles de consommation · texte numérisé non relu

II. — Influence sur les prix des articles de consommation

Le problème de l'inlluence exercée par les trusts et monopoles sur les prix courants des marchandises est théoriquement un des plus importants de la science. Pratiquement, c'est encore un des plus difficiles à résoudre à cause de la complexité des influences qui se fout sentir sur la fixation des prix. Les données statistiques applicables à de telles recherches sont jusqu'à présent assez rares et très incomplètes.

Dans l'examen de ce problème, nous devrons toujours considérer le but que se proposent les grands capitalistes en fondant des combinaisons industrielles ou commerciales : ce but est le maintien et, si possible, la hausse de leur profit. Nous en avons déjà parlé, au point de vue historique, dans un chapitre précédent.

Les entrepreneurs capitalistes atteindront ce but, soit par la diminution du coût de leurs matières premières et secondaires et de leurs frais de production en général ; soit par la hausse des prix de vente de leurs produits, leurs trais de production restant invariables ; soit encore par les deux procédés à la fois. Pour la diminution de leurs frais de production, ils ont recours à des économies dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment. Examinant simultanément les effets des deux sortes de procédés qu'appliquent les trusts, la statistique américaine

CHAP. XVllI. — LNFLUEXCE DES TRUSTS ET MONOPOLES 431

a donc de préférence basé ses calculs sur l'étude de la h marge » {margin) qui existe entre les prix des matières premières et ceux des produits finaux.

De ce que nous venons de dire, il résulte déjà que les variations de cette marge ne sont pas nécessairement les mômes que celles du profit proprement dit. En eiïet, la différence entre les deux prix indiqués, autrement dit la mar^e, comprend, en dehors du profil d'entreprise, les frais de production qui peuvent également subir des modifications sous le système des trusts. Ainsi, la marge restant invariable, les trusts peuvent souvent augmenter leurs profits en réalisant des économies et des perfectionnements de toute sorte qui font baisser leurs frais de production.

Il est évident, — et c'est là une observation que nous avons à faire de prime abord, — que les prix de monopole, tels que les grands trusts peuvent les fixer de nos jours, ne sont pas nécessairement des prix élevés.

Dans un tome suivant, nous parlerons spécialement des désavantages inhérents au vieux système de la concurrence et qui disparaissent, pour une très grande part, avec le système de la combinaison. On pourrait môme partir de là pour soutenir celte thèse qu'en général et par leur nature, les prix de monopole, tels que les combinaisons modernes sont à même de les établir, pourraient être comparativement plus modérés que les prix exigés sous le régime de la concurrence. A.ussi les affirmations de ce genre ne manquent-elles pas du côté des représentants des trusts.

Nous avons déjà fait observer combien cette théorie se vérifie peu dans la pratique, parce que le pouvoir monopolisateur que possèdent les combinaisons modernes fait naître en elles, à côté de la tendance à la concentration de la production, — avec tous les avantages et les économies qui en dérivent, — d'autres tendances non moins essentielles. Ces dernières, à leur tour, demandent maintenant un examen plus spécial.

Ce qui est pour nous d'une importance primordiale, c'est

432 PAKTIE VI. Lli KKGlMt: DU MONOPOLE

moins encore d'examiner ce que les combinaisons auraient pu faire dans certaines branches de l'industrie, du commerce et des trans[)orls, que de rechercher ce qu'elles ont fait en réalité.

Ces recherches, pratiques et historiques, sont — nous l'avons déjà dit — extrêmement difficiles. Par exemple, les représentants du grand capital moderne font grand bruit de ce qu'un gallon de pétrole raffiné d'exportation coûtait aux Etats-Unis 23.7 cents américains en 1871, tandis qu'en 1900, le prix en était tombé à 7.8 cents (1) ; mais il n'y a rien à conclure a 'priori de cette difTérence de prix en faveur de l'influence que la combinaison aurait exercée. L^industrie du pétrole s'est développée pendant les dernières dizaines d'années comme une industrie absolument nouvelle ; la production et le transport du pétrole ont été continuellement transformés par des révolutions techniques qui réduisaient incessamment la valeur de production représentée par un gallon de pétrole raffiné. Pour tirer une conclusion quelque peu exacte concernant l'influence que les trusts ont exercée sur le prix du pétrole, il faudrait autre chose qu'une simple comparaison des prix à différentes époques pendant les 30 ou 40 dernières années. A côté de l'étude spéciale des prix, il faudrait également étudier les frais de production qu'a coûtés un gallon de pétrole aux différents degrés de développement de la fabrication et du transport ; ces études devraient être étendues aux raffineries des entrepreneurs indépendants comme à celles de la Standard OU Compa7iy.

Ce n'est que sur des données suffisamment complètes ainsi recueillies que l'on pourrait déterminer jusqu'à quel point la diminution des prix du pétrole, depuis 1871, est due à certains perfectionnements dans la production ou le transport, qui doivent nécessairement être attribués à la combinaison, et jusqu'à quel point cette diminution s'explique, au contraire, par l'extension de la production et par des révolutions techniques

(1) Voir l'article de F.-B. Thurber dans la North American Revieiv de mai 1901, ainsi que celui de Russell Sagk.

CHAP. XV,n. INFU-GNCi DES THUSTS ET MONOPOLES i33

tajle du S3 sterne de la combinaison (1)

Voici un exemple en sens inverse : Aux E,a,s-Unis l.s prix dn fer blanc (Be.emer co,e Un ,to.,; livré à NewY rk s'é e ya.ent de 2.90 dollars la . box . de 108 livres anglaise en oc

reste de la même année 2) ^' ^ = '''^"-' ""^anl tout le

Est-ce que ces chiffres nous autorisent à mettre la hausse des pru au compte de l'organisation de r.i,„„.,ca« Tù, PlaeCom pany dont a fondation dé,I„itive avait eu lieu en décemb e?8rs e pouva.t être déjà prévue quelques mois auparavant? Ce trust e effet dommatt 9b 0/u de la production du fer blanc ux E ats-L„,s Quu.onque examine attentivement les listes sta " fques rela„veu,ent à cette industrie particulière, doit remarquer

évidence les difficiltés des rlb' " 1 '««'"'"'"• P'»P" à mettre e„

à propos du Trust d„ su re,;; '"■="'"",«' 0°--* P" M. Jents r.can Su,..- ne,ni,r^.„Zy^::^r::,^J't^^^''' '■^frais de ralfiaage soient an.si bas „„, i T\ '''<'""'"■« l"» !«

M. Jarvie, de la Cmpa'nfe trbuct,! f. "«"■"•="' '«^ concurrents, rafin. sans perte ^^C'^ZT^lTS-Z^^Î t Tr '""' '"' disant que le raffinaffe peut être fail 11 . "'"'' ' "PP">"««,

50 cents. .M. Post place la L.,'1 1" ' '"""' '" """•»* «" ■i»

trand établisseme' coJm;T t™."!"/""-,' " '"'' """^ '' '•'■°" l"'"» avantage de 3 à 5 ce s paV c „, i,res «""i,""" '"" " ™™"»=« "" considère 50 cents par cent ,.,:es ^oZ, IJ^^I "" '»"":'-• de raflinage et il déclare qu'il , ,a„, IZIH. '°"" '"'= tenir compte de la nécessité d'élev r le Teër/d " T T'"'' •'°"'' cela élé« 1. ,na,;je nécessaire pour r. Use;'' p,:»""' ° "" ' ""'°-par cent livres, au lieu de 50 à SO cents .-j"u-' ", """'°" '° """

des représentants' d'e^'In^:!,;,:! '.Ircrr". '^prort'T, ^T'"?

(2 Voir Preliminary Report, Part II n «îfi^ rr ■ ,

n- ^. du^,p„.,„„.. „„ ^„„;,,, ,, .v'asi;;n,?:„,^p^,:s"^3,':. '^""' Cornélissen

43 i PARTIE VI. — LK RÉGIME DU MONOPOLE

que pendant celle période de production, le margiyi des fabricants a décidément haussé. Mais on est obligé de tenir compte aussi de ce fait que, en vertu du contrat conclu avec VAmalgamated Association of Iron^ Steel and Tin Workers, les salaires des ouvriers dans l'industrie du fer blanc ont été augmentés de 15 à 20 0/0, et plus encore pour certaines catégories, après le 30 juin 1899(1).

Finalement, on trouve que la cause principale de la hausse des prix du fer blanc réside peut-être dans l'augmentation du prix des matières premières ; et la probabilité devient certitude dès que Ion examine quelle a été la hausse colossale des prix de l'acier et de l'étain brut. Les causes de cette dernière hausse, on les trouve en grande partie dans l'accroissement de la demands d'acier et d'étain, — accroissement s'expliquant, par exemple, pour l'industrie du fer et de l'acier, par la C(jnsiruction et le renouvellement de plusieurs grandes voies ferrées et de ponts métalliques, la construction de bâtiments en fer, etc. En somme, tout cela fait croire qu'il y aurait eu une hausse considérable dans les prix des produits finaux des deux industries, même si aucune combinaison n'eût existé ni dans l'industrie du fer et de l'acier ni dans celle du fer blanc. D'une comparaison minutieuse des prix, il résulte cependant que la combinaison a mis les entrepreneurs à même de tirer delà situation industrielle quelques avantages que l'entrepreneur isolé n'aurait pu en tirer (2).

Voilà donc, caractérisées par quelques exemples, les difficultés que rencontre celui qui examine, dans le domaine de la pratique, l'influence exercée sur les prix des marchandises par les combinaisons industrielles et commerciales.

(Ij Prelinxinary Report, Part I, p. 186.

(2) Voir pour ces deux industries les cartes et les tableaux des prix avec texte que contient le Preliminary Report de VIndustrial Commission, Part 1, pages 53 et suiv. Cf. ensuite pour l'industrie du fer blanc le Bulletin n° 29 du Département du Travail, loc. cit., et pour l'industrie du fer et de l'acier, ibidem, pages 738 et suiv. De même J. W. Jenks, loe. cit., pages 157 et suiv.

CHAP. XVIll. INFLUENCE DES TRUSTS ET MONOPOLES 435

Pour les Etals-Unis, nuiis possédons déjà des slalisliques assez volumineuses provenant d'enquêtes officielles. Elles sont, pour une grande partie, recueillies dans le Preliminanj Report de V Inchistrial Commission concernant les trusts et composant le premier volume de toute une remarquable série de rapports publiés par cette commission (1).Ge « Rapport préliminaire » traite de onze combinaisons industrielles des |)lt]s importantes aux Etats-Unis et donne pour quelques-unes d'entre elles appartenant aux industries du sucre, du whisky, du pétrole, du fer blanc, du fer et de l'acier bruts et travaillés, des cartes représentant clairement le mouvement des prix. Ces cartes et les tableaux des prix s'appliquent d'ordinaire à toute une suite d'années et sont accompagnés d'un texte explicatif dû au professeur Jer. W. Jenks.

On peut consulter aussi le Biclletin ti° 29 du Dêpnrtemefit du Travail à Washington que nous avons également cité à plusieurs reprises.

Il faut signaler encore les recherches faites par des particuliers. M. Jenks, dans son livre The Trust Prohlein, a consacré un ciiapitre fort remarquable aux prix de marché dans quelques branches principales de l'industrie américaine. 11 v a ajouté des cartes analogues à celles du PreUminarij Report de V Industrial Commission ; on y trouve à cùlé des hausses et baisses du prix moyen pour chaque mois, les variations dans les prix des matières premières : par exemple les prix moyens du blé à côté de ceux des spiritueux. Ensuite les cartes montrent encore la différence entre les deux prix, — le margin. Quand cela a été possible, les variations dans les prix européens sont également indiqués, de sorte que l'on peut suivre, au moins dans

(1) Nous renvoyons encore le lecteur au volume XIII, Washinirton, 1901, de la même série ; c'est le deuxième volume sur ce sujet comprenant les témoignages entendus après le 4 mars 1900, ainsi que différents rapports spéciaux concernant l'influence exercée par les combinaisons industrielles sur les prix des marciiandises, les bases de la capitalisation des trusts, etc. Ensuite le vol. XIX, Washington, lt02, contenant le « rapport final » de Vlnd ustrial Commission.

43G PAUTIK VI. — Li: iUÎdlMK 1)1" MONOPOLI'l

les grandes lignes, le mouvement des prix [>our un arlicle spécial.

De pareilles données slalisliques ne peuvent être employées qu'avec circonspection. Par rapport à la fabrication de plusieurs articles, par exemple, il faut reconnaître avec le Bulletin du Département du Travail que, trop souvent, la science d'un expert serait nécessaire pour tirer des chiflres donnés quelque conclusion absolue (1). En eiïet, la plus grande prudence doit toujours nous guider si nous voulons être certains de compter tous les facteurs capables d'influer sur les prix.

Pour riiurope, nous n'avons rien, sur celte question des prix, qui soit quelque peu digne de conliance. Le mystère que font nos grands industriels du. vieux monde de leurs alliances et de leurs conventions joue ici un rôle important (2j. Néanmoins, tout ce que nous possédons actuellement, nous permet de formuler quelques principes généraux sur les tendances que montrent les trusts et les monopoles dans la fixation des prix. -

(1) Loc. cit., p. 711.

(2) Etant donné que certains cartels allemands ont abouti déjà à des monopoles aussi fermes et aussi rigoureux que ceux que possèdent les plus forts trusts américains, nous nous appuierons de temps en temps, dans nos conclusions, sur la grande enquête oflicielle menée en Allemagne. Mais le mystère dont nous parlons ici offre toujours des difficultés réelles. A chaque pas, dans l'Enquête allemande, on est frappé par la mauvaise volonté des industriels qui se refusent à éclaircir le public et par l'impuissance du Gouvernement à y remédier.

Lors de l'enquête sur le cartel allemand du fer blanc, le Directeur Diether, de Rasselstein, en rappelant le désir exprimé par quelques témoins de « pénétrer dans le mystère des frais de revient », dit: « Ah ! certes, aucun de ces messieurs ne me croira assez puérilement naïf pour divulguer ces choses-là ». (Kontradiktorische Verhandlungen ûber Deutsche Kartelle, Heft 9 — Weiszblechverband — Berlin, 1905, p. 107.) Cette remarque exprime fidèlement l'état d'esprit des grands industriels allemands. Heureusement pour la science, leurs collègues américains pensent un peu autrement. Ils sont souvent assez « puérilement naïfs » non seulement pour ■ divulguer » leurs frais de revient ainsi que leurs profils, mais avec une franchise tout « américaine » ils sont même allés jusqu'à révéler les procédés par lesquels ils arrivaient à mettre leurs concurrents au pied du mur et à monopoliser le marché.

CHAP. XVm. INI'LUiiNCE DES TRUSTS ET MUNdl'oLI.S \M

Nos expériences à cet égard C(jncernent particulièrement certaines marchandises appartenant à des branches d'industrie dans lesquelles, aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis, se sont formées les premières grandes combinaisons. Ces articles de consommation sont d'usage général et de qualités plus ou moins uniformes ; aussi peuvent-ils nous servir de guide, non seulement parce que leurs frais de production et leurs prix de marché se prêtent le mieux à la comparaison, mais aussi parce que l'influence exercée par les monopoles sur les prix de marché se fait, pour eux, tout particulièrement sentir.

Dans les industries où certaines marques de fabrique recherchées par le public jouent un rAle important, les combinaisons se basent particulièrement .sur les économies à réaliser dans l'administration et, en général, elles sont d'une date relativement récente.

Une étude attentive des données statistiques disponibles fait voir en premier lieu que la formation d'une vaste combinaison dominant plu? ou moins le marché, a généralement pour conséquence de hausser immédiatement les prix de marché en même temps que le margin des entrepreneurs.

Lorsque la concurrence violente entre fabricants de sucre cessa aux Etats-Unis dans l'automne de 1887, après la fondation du premier trust du sucre, le margin monta tout de suite d'un peu plus d'un 1/2 cent par livre à 1 cent et parfois à 1 1 4 cent ou plus la livre ; i! dou!>lait donc et même faisait plus que doubler. Avec de petites oscillations journalières, le prix maintenait son niveau élevé pendant deux ans.

Cependant, à peine eut commencé vers la fin de 1889 la concurrence des raffineurs indépendants, — surtout celle des nouveaux établissements Claus Spreckels à Philadelphie, — que le margin retombait immédiatement au niveau d'avant la formation du trust. 11 y resta jusqu'à ce que, en février 1892, les établissements concurrents fussent achetés par la combinaison, pour remonter immédiatement à la hauteur de la période préce'dente alors que le trust n'avait pas de concurrence à craindre.

438 PARTIE VI. LE RÉGlMl!: DU MONOPOLE

La combinaison du sucre maintint ensuite ses prix pendant plus de six ans avec une très légère diminution du margin, attribuable, pense-l-on, à des perfectionnements dans le raffinage et des baisses correspondantes dans les frais de production, — pendant quelques mois seulement il y eut uno diminution importante du margin, — jusqu'à l'automne de 1898. Alors, le trust réorganisé (VAmerican Sugar Refining Company) dut accepter de nouveau la lutte avec plusieurs raflineurs indépendants et particulièrement avec les maisons Arbuckle frères et Claus Doscher. Le margin tombait alors de 0.9 12 cent en moyenne par livre en juillet et 0,8 1/4 cent en septembre 1898, à 0.5 cent et moins par livre pendant les trois derniers mois de l'année (moins de 0.4 12 cent en décembre) et même à 0.3 1/2 cent en avril 189tJ. Quoiqu'il .«oit ensuite remonté, nous voyons dans les tableaux des prix que nous avons sous les yeux — tableaux qui vont jusqu'à janvier 1900 — qu'il n'atteignit plus son ancien niveau (1).

Eu comparant ce mouvement général des pri.^ du sucre sur le marché américain avec les prix anglais, et le margin américain avec le margin anglais, M. Jenks conclut que, en général, le prix du sucre dans son pays a été plutôt au-dessus qu'audessous de ce qu'il eût été si la plupart des raftineurs s'étaient contentés de prendre seulement un petit profit sur les frais de raffinage, et « assurément bien au-dessus de ce qu'il eût été dans les conditions de la concurrence telles qu'elles ont existé pendant les deux dernières années. » (2).

Cet exemple caractéristique du mouvement des prix que présente la combinaison du sucre, pourrait être complété par des

(1) Voir les cartes et les tableaux de prix dans le rapport de Vlndustrial Commission, vol. I {Preliminary Report), part. I, pages 39 et suiv. Ensuite le Bulletin n" 29, pages 712-716, et Jer. W. Jenks, loc. cit., ch. VIII, pages 133146. Les chiffres des sources mentionnées ici, montrent de petites différences de prix qui, poi^r notre sujet, n'ont pas d'importance.

(2) Loc. cit., p. 142. Les recherches de l'auteur vont jusqu'au mois de juin 1900.

CHAP. XVIU. INFLUENCE DES THUSTS ET MONOPOLES i3'J

exemples empruntés aux autres combinaisons industrielles ou commerciales. Souvent la formation d'un cartel ou d'un pool disposant d'un capital important sur le marché national ou international peut déjà exercer pareille influence sur les [irix.

Lorsqu'en novembre 1887, le syndicat du cuivre fut fondé à Paris, les prix de ce métal, au marché de Londres, avaient oscillé, pendant les premiers mois de l'année, entre 38 1/2 et 40 1/2 livres sterling la tonne. Après la fondation du syndicat, les prix montaient subitement de 39 et 40 livres sterling (en octobre) jusqu'à 85 livres sterling au commencement de 1888. Le syndicat gouverna le marché international pendant toute l'année 1888 et put même élever les prix du cuivre de 80 à 92 livres sterling en août 1888 et à 115 livres sterling en septembre.

Lorsque, dans la période de 1895-1896, le -pool des pointes {Wire Nail Pool) posséda temporairement un monopole dans «a branche d'industrie, il fit hausser le prix des pointes de 0.9" dollar les cent livres en mai 1895 jusqu'à 1.68 dollars en juillet et 2.25 dollars en septembre, prix maintenu pendant six mois et qui monta encore à 2.40 dollars en mars 1896 et à 2.55 dollars en mai de cette même année. Le prix resta six mois à ce niveau particulièrement élevé, jusqu'au jour où le Wtre Nail Pool s'écroula et où le prix des pointes, par conséquent, retomba au niveau de la concurrence (1).

En pareils cas, lorsqu'une hausse des prix résulte de la pression d'une combinaison dominant temporairement, le marché, les grands capitalistes coalisés, menacés d'une concurrence qui va se dresser devant eux, tâcheront de profiter le plus possible de leur supériorité temporaire et de tirer tout l'avantage qu'ils pourront de leur monopole passager.

Les grands trusts, au contraire, organisés d'une façon plus solide, n'ayant pas à craindre une concurrence sérieuse ou es-

(i) Voir le tableau des prix et la carte A\i.Preliminary Report, Part.il, r- 56.

440 PARTlli VI. LE RKGl.MK DU MONOPOLE

péranl lui tenir léle viclorieuseinenl, ^uiveut souvent une tactique inverse. Pour eux, il s'agit plutôt de maintenir ou d'élever légèrement les prix du marché de manière à accroître leur prolii ; mais les grands trusts aiment à atteindre ce but sans imprimer au marché de ces secousses soudaines propres à éveiller l'hostilité du public et à nuire aux intérêts de la combinaison. Du reste, dans la phase moins développée drs cartels, il a déjà été prouvé que le système delà combinaison régulièrement établi peut favoriser essentiellement la stabilité des prix (1).

Une certaine diminution des prix de marché — le profit augmentant ou restant invariable — n'est pas exclue de cette politique.

Après la fondation, en ISS'i, de la Standard OU, la marge entre l'huile brute et l'huile raffinée ne subit pendant les premières années — sauf peut-être en 1884-1885 — qu'une petite augmentation. Ensuite elle se maintint six ans — jusqu'au commencement de 1892 — à un niveau légèrement plus bas ; puis se produisit, jusqu'au commencement de 1898, une période de baisse plus prononcée atteignant son point le plus bas dans le courant de 1894. A partir du commencement de 1898, cependant, et jusqu'en 1900 où la statistique américaine que nous suivons termine ses recherches, les prix du pétrole et le margmàn trust montent très sensiblement (2).

En général, la Sta7idard OU Company nous donne la preuve manifeste qu'un trust peut et même doit, dans son intérêt bien compris, combiner souvent des dividendes excessivement élevés avec des prix de marché quelque peu infléchis (3). Il en a été

(i) Voir par exemple à ce propos : Kontradiktorische Verhandlungen, Heft 4 (Druckpapiersyndikat), p. 185, Heft 12 {Spiritusindustrie) p. 326, etc.

(2) Voir le tableau des prix et la carte du Prelim. lieport. Pari. I, pages 48 et suiv. Ensuite Jer. W. Jenks, loc. cil., pages 150 ^et suiv. et le Bulletin n° 29, pages 723 et suiv.

(3) Voici les dividendes payés par le Trust du pétrole depuis son ori-

CHAP. XVllI. INFLUENCE DES THUSTS ET MONOPOLE?

ainsi, parce que le trust pouvait combiner des améliorations techniques et des épargnes réelles dans la production et le trans-

gine. Les chiffres sont extraits de Poor's Manual of Itidustrials and Public Utilities, 1912 (Third Annual Xumber], Netc-York, p. 2529

Années

dollars

Capital

Dividende

Mon tant

dollars

Le Rapport de VIndustrial Commission ivol. XIX, Final Report,

442 PARTIK VI. Llî RKGIMK DU MONOPOLE

port de ses nicirchandises avec une position particulièrement, privilégiée.

Dans de pareils cas, cependant, on peut se diîn)ander si la diminution des prix de marché a été proportionnée aux avantages que le trust a réalisés. Les témoignages de plusieurs raffineurs de pétrole, dit le rapport de VIndustrial Commissio7i, nous apprennent que le trust a pu beaucoup économiser, dans les dernières années, sur les produits accessoires, qui étaient considérés antérieurement comme des non-valeurs, de sorte que les profits faits sur ces produits accessoires égalaient souvent ceux que l'on tirait du pétrole. Dans ces conditions, pensent les auteurs du rapport, on aurait pu s^attendre peut-être à ce que le prix du pétrole raffiné, comparé à celui de l'huile brute, diminuât [ilus encore qu'il ne l'a fait en réalité (1).

p. 668), après avoii* noté quels dividendes les actionnaires de la Standard OU Company avaient touché de 1882 à 1901, ajoute :

« Il est impossible de déterminer le montant que les plus-values et les bénéfices non distribués ont pu atteindre ; mais d'après les dépositions faites, on peut tranquillement conclure qu'ils ont été grands. Les dividendes payés en 1894. 1895 et 1896 ont été respectivement de 12, 17 et 31 0/0. Cependant, il est probable qu'il n'y a pas eu d'accroissement soudain des profits correspondant à cet accroissement de dividendes. L'explication loyale de ce fait est que, dans les années antérieures à 1895, de larges bénéfices sont restés non-distribués. »

Pour se donner une idée de l'importance considérable des bénéfices non-distribués dans la Standard OU Company, non seulement pour les premières années, mais pendant toute son existence, cf. encore The Manual of Railroads and Corporation Secitrities [Moody's Manual, 13 th Edition), Netv-York, 1912, p. 3605.

(1) Voir Prelim. Report, Part. I, p. 52. Cf. aussi Jeb. W. Jiînks, loc. cit., ch. VIII, p. 154, et le Bulletin 71° S9, p. 724. Voici les termes dans lesquels Ylndicstrial Commission a résumé son opinion : <i II est vrai que riiuile raffinée se vend aujourd'hui à meilleur marché que dans la première période de l'industrie, mais le trust n'a pas concouru à déterminer ce bon marché relatif. Les plus grandes réductions de prix se sont produites avant l'organisation du trust (Cf. Vol. I, pages 48-52). Il n'a ni découvert ni introduit le système des pipe Unes, et il n'a découvert aucun nouveau bassin pétrolifère. Il n'est pas démontré qu'il ait inventé de nouveaux appareils de forage, ni aucune méthode pour raffiner l'huile à meilleur compte, tous facteurs qui ont largement contribué à rendre

CHAP. XVm. INFLLliNCE DKS THUSTS ET MONOPOLES H-i

Celte pulilique générale des trusts concernant les prix des produits prêts à la consommation, est complétée par une autre : c'est celle que les dirigeants .le plusieurs grandes comljinai-ons ont pratiquée relativement aux matières premières dont ils unt tâché de baisser les prix le pins possible; s'ils n'y parvenaient pas, ils cherchaient peu h peu à attirer dans leur combinaison des branches entières de la production des matières premières et secondaires.

Presque tous les concurrents de la Stayidard OU Company qui ont été entendus psir ]'InduslriaI Commission se sont plaints de ce que cette corporation, «contrôlant » les principales canalisutions en fer(pipe Unes) pour le transport du pétrole brut, et étant en mèmp temps le principal raffineur du pétrole, fixât dans la pratique les prix du pétrole brut. Ils prétendirent qi;e la combinaison faisait cela depuis plusieurs années au préjudice financier des autres producteurs d'huile qu'elle avait souvent complètement ruinés.

Partout où la Standard OU Company avait le contrôle exclusif des pipe Unes elle tenait le prix du pétrole brut à un niveau si bas que, <à la longue, elle pouvait acheter les sources d'huile aux producteurs et propriétaires ruinés à des conditions très avantageuses pour elle ; ceci fait, le prix de l'huile brute montait sur le champ à un niveau de production plus normal. En outre, la combinaison appliquait souvent un système particulier de primes pour le pétrole brut provenant des contrées où s'étaient établis les concurrents ; elle payait j>lus que le prix régulier

l'huile moins chère pour le consommateur. Cependant, il a l'ait des progrès dans le développement et la monopolisation des produits accessoires, ce qui aurait rendu l'huile ralfinée meilleur marché pour le consommateur.

« Les prix n'ont pas baissé autant qu'ils l'auraient fait sous la libre concurrence ou qu'ils l'ont fait par la concurrence pour d'autres marchandises. Il y a eu de grandes découvertes et de nouvelles économies dans la production de l'iiuile brute et c'est aux bénéfices réalisés sur ce point qu'il faut attribuer entièrement la réduction actuelle du coût de l'huile raffinée, » {Fitial Report, Indnstrial Combinatious, pa^'es 666- 667.)

444 l'AiniK VI. — LE Ri.GI.MI% DU MONOPOLE

l>oiir ce pétrole. Dans ces cas, les propriétaires de petites pipe Unes, se voyant privés d'huile, furent lentement ruinés et, à la fin, leurs canalisations furent achetées par le trust (I).

A cet exemple caractéristique, nous en ajouterons un autre concernant une branche particulière de production et de commerce. De même que les producteurs de pétrole brut et les proprie'taires de petites canalisations devaient se sentir impuissants et désarmés devant la Standard OU Company, de même les éleveurs de bestiaux, les [)etits marchands de bétail et les bouchers se sont trouvés et se trouvent encore sans défense devant le puissant Trust delà viande, qui règle absolument les prix de cet article dans presque tous les Etats-Unis. C'est ce même trust quia été tant de fois déjà la cause de troubles aux Etats-Unis, troubles qui ont montré combien est vrai, par rapport aux trusts, le mot que l'on a prononcé : « Les individus sont sans force contre eux et un peuple seulement peut conquérir et garder la liberté » (2).

Aux pratiques déjî mentionnées qu'appliquent plusieurs grands trusts comme acheteurs de matières premières et secondaires envers les producteurs de ces matières, il faut ajouter une tactique particulière suivie localement vis-à-vis des producteurs rivaux de produits finaux. C'est la diminution temporaire des prix, destinée soit à supplanter un adversaire déjà établi, soit à effrayer ceux qui voudraient entrer sur un terrain oîi le trust domine.

Le rapport de VIndustrial Commissio?i montre que les phis grandes combinaisons, comme la Standard OU Comp. et la

(1) Voir pour la tactique suivie par le trust du pétrole, outre le Rapport mentionné {Prelim. Report, Part I, pages 16 et 17), Henry-Dem. Lloyd, Wealth against Conimonioealth, cliap. viii, pages 84 et suiv., et chap. IX, pages 104 et suiv. ; ensuite surtout, la politique pratiquée par le trust contre la Tideioater Pipe Line, une vraie guerre industrielle, ibidem, pages 107 et suiv.

(2) Pour juger de l'influence monopolisatrice que les quatre grandes maisons de boucherie de Chicago (the Big Four) exerçaient déjà en 1890 sur le prix du bétail dans différents Etats de l'Union, voir Henry-Dem. Lloyd, loc. cit., ch. iv, pages 34 et suiv.

CIIAP. XVni. INFLUKNCE DES THUSTS KT MONOPOLES 41.*)

Sugav Re/îm7ig Comp., méritent pleinement les plaintes portées contre elles à ce propos (1).

Si difficile qu'il soit de prononcer un jugement général sur la politique suivie par les grandes combinaisons industrielles et commerciales en ce qui touche les prix des marchandises, il est sûr que plusieurs d'entre elles ont su obtenir, d'une manière temporaire ou durable, une puissance monopolisalrice ; il est non moins manifeste que, dans ce cas, elles ont généralement profité de leur position privilégiée pour augmenter la dideronce entre les frais d'acquisition de leurs matières premières et secondaires et les prix de leurs produits finaux et à faire hausser ainsi le margin et par suite leur profit d'entreprise.

Elles ont obtenu ce résultat soit en abaissant les prix de leurs matières, soit en haussant ceux des produits finaux, soit encore en combinant les deux moyens. Voilà l'opinion définitive à laquelle mènent les faits. C'est la conclusion à laquelle est arrivé aussi le rédacteur du rapport contenu dans \e Bullelin iS" 2'.) du Département du Travail à Washington pour a la plupart des cas » où les combinaisons pouvaient arriver à dominer le marché (2 .

Ce jugement est justifié partout par l'expérience ; il ne vaut pas seulement pour les combinaisons de l'Amérique du Nord; il peut être appliqué aux syndicats et cartels d'Europe. Souvent les chambres de commerce allemandes se sont plaintes de la politique suivie dans les industries coalisées par rapport aux prix du marché (3).

,1 A piusieui's endroits de ses rapports, Vlnduslrial Commission parle de ces diminutions locales des prix {cuts in local markets). Voir par exemple Prelim. Report, Part. I, p. 20, où la Comiuiâsion renvoie le lecteur à diverses déclarations de témoins, déclarations aussi bien de représentants des grands trusts que de leurs rivaux. En ce qui regarde la Standard OU Compamj, on trouve qu«lques exemples très remarquables de ce que signiiient réellement ces outs dans les prix chez IIbnry-Dem. Lloy», loc. cit., ch. XXX, pages 422 à 427, ch. xxxi, p. 439, etc.

(2) Loc. cit , p. 764.

(3) Voir Jahrbuoh fur Gesetzgebung... etc., publié par Gustav Sguuollbr,

Lors de l'enquête officielle sur les cartels allemands, un phe'nomène curieux se fil jour en ce qui concerne l'atlilude différente de certaines combinaisons en période d'expansion et de haute activité ou au contraire en période de contraction et de dépression économique. Il résulta des discussions que les combinaisons existant dans les industries de la houille et du coke avaient su modérer plus ou moins leurs eiForts vers le plus gros profit possible dans la périole de haute prospérité jusqu'en 1900 et que, obéissant à la pression de l'opinion publique, elles ont pu exercer alors une bonne intluence dans ce sens sur les propriétaires de mines les plus âpres au bénéfice. Mais il n'en était plus de même dans la période de crise qui suivit, -"^n 1901-1902 ; alors ces combinaisons se sont trop efforcées de maintenir les hauts prix obtenus dans les années de prospérité. L'appétit leur était venu en mangeant et leur puissance monopolisatrice leur permettait déjà de se montrer gourmandes (1).

Notons encore que le renchérissement des produits peut se

1901. Heft IV, p. 9. L'auteur de l'article auquel nous renvoyons le lecteur (H. Waentig) dit encore : « Les phénomènes les plus récents que nous montre le marché allemand du charbon, du fer et du sucre, ne sont guère propres à réconcilier le public avec la politique suivie par les cartels en matière de prix de marché.»

Mentionnons encore une statistique spéciale. Lors de l'enquête allemande sur les syndicats des aciéries (20 et 21 juin 1905), l'Office Impérial de l'Intérieur [Beichsa^nt des Innevn) avait préparé un tableau des prix de commerce moyens des différentes sortes de charbons et de cskes, des fontes et aciers demi-ouvrés, des poutrelles, lAles, etc., portant sur les divers trimestres des années 1885-1905. Ces prix, empruntés par la statistique officielle à la revue technique Stahl und Eisen, présentent dans leur ensemble un mouvement des plus intéressants pour quiconque veut étudier l'inHuence des cartels sur les prix de m-drché. {Kontradiktorische Verhandlungen, Heft 10— Stahlwerksvevbiinde — Anîage 1, pages 451 et suiv.)

(ly Pour les combinaisons anglaises, c'est à une conclusion analogue qu'est arrivé Al. Henry W. Macrosty dans son livre The Trust Movement in British Industnj: « Elle (la combinaison) peut plus rapidement profiter d'un marché ascendant et faire une opposition plus tenace à une baisse des prix que cela n'est possible quand l'industrie n"est pas organisée. » (Loc. cit., chap. xiv, Survey et Conclusions, p. 335.)

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