CHAP. XVIU. INFLUENCE DES TRUSTS ET MONOPOLES
manifester, non seulement de façon directe, par la hausse des prix, mais aussi indirectement, par une diminution dans la qualité des marchandises fournies. Ainsi, lors de l'enquête sur le Syndicat des cokes de Westphalie {Weslfalisches Kokssyndilmt) il fut généralement reconnu, même par les représentants de cette combinaison, que la qualité des cokes avait sensiblement diminué depuis la fondation du Syndicat, malgré le mouvement ascendantdes prix. Le renche'rissement des cokes se montrait ainsi à l'usage — surtout dans l'industrie du fiT — plus grand que ne le laissait croire une simple comparaison des [>rix. Certaines compagnies de mines qui avaient auparavant, sous le régime de la libre concurrence, garanti une certaine qualité moyenne de leurs produits, refusaient de le faire depuis qu'elles se sentaient soutenues par la puissance économique de la combinaison (1).
Le jugement final auquel nous sommes arrivés par l'élude de la politique des grandes combinaisons industrielles et commerciales, correspond entièrement à leur nature et cela d'autant plus qu'elles présentent davantage un caractère de mono()olisalion.
Prenons tout d'abord comme exemple un monopole dont l'existence est incontestable, un soi-disant « monopole légal >. comme celui que possède une compagnie de cbemins de (et.
Une compagnie n'exploite pas pour son plaisir, ni par sentiment d'humanité. « Les affaires ne sont pas de la philanthropie », disait M. Havemeyer, président du Trust du sucre, devant V hidiistrial Commission. N'étant pas arrêtée dans son exploitation par la concurrence, une compagnie de chemins de fer prend d'abord ses propres frais d'exploitation — ce que nous avons appelé en général pour l'industrie les frais de production — comme base pour la fixation de ses tarifs ; mais ce niveau
(1) Voir Kontradlktorische Verhandlun'jen, Uefi 3, i.ages 710 et suiv.
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peut être dépassé plus facilement que sous le système <le la concurrence. En somme, la fixation des prix de monopole est régie ici par la règle générale de l'obtention du plus grand revenu net, pour autant, du moins, que tes monopoleurs ne rencontrent pas d'obstacles du côté du Gouvernement (1).
Les frais d'exploitation restant invariables, il s'agit avant tout, pour les direcleijrs d'une ligne de chemins de fer, de résoudre la question suivante : Les revenus nets augmenteront-ils par une diminution des tarifs qui multiplierait le nombre des voyageurs et accroîtrait la masse des marchandises à transporter? Augmenteront-ils au contraire par le relèvement des tarifs? On ne saurait oublier que ce relèvement pocrra se heurter à l'hostilité du public et faire diminuer la masse des voyageurs et des marchandises. La qupstion de savoir quelle influence exercent sur l'intensité de la demande les variations des prix de l'offre, voilà le problème qui se pose ici. Nous devrons y revenir lorsque, tout à l'heure, nous traiterons particulièrement des articles de consommation pour lesquels la demande ne peut notablement décroître.
La puissance monopolisalrice que nous venons de constater est parfois non moins incontestable — bien qu'elle soit moins complète — dans les industries où certains entrepreneurs jouissent d'avantages naturels ou techniques tels que des relations de commerce et une clientèle acquise par de longues années d'expérience ou que la possession de brevets d'invention. L\4.merica}i Steel and Wire Company, par exemple, obtint en Amérique un monopole réel pour la fabrication des fils de fer épineux {barb ivire) grâce à ses brevets d'invention.
(1) Voici une opinion émise par Vlnterstate Commerce Commission des Etats-Unis et citée par le Rapport de Y Industrial Commission : « La nature humaine et la leçon de l'Histoire montrent toutes les deux qu'un pouvoir sans limite mène à l'abus de ce pouvoir. Les chemins de fer n'ont pas été combines dans le but d'extorsion et d'abus, mais néanmoins le peuple devrait s'assurer une certaine protection contre ces résultats possibles de la combinaison. » {Final Report, Transportation^ p. 323.)
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Parmi ces sortes de monopoles on peut classer aussi celui d'un journal soutenu par un grand parti politique.
Lorsque, dans de tels cas, le monopole est plus ou moins complet et absolu, ce sont les frais d'exploitation qui serviront, comme toujours, de base à la fixation des prix de veute ; mais les entrepreneurs peuvent plus facilement hausser ces prix que sous le régime de la concarrence libre. Daus tous ces cas, la règle des plus grands revenus nets s'impose.
Dans le cas d'un journal politique où le monopole ne se heurte pas à une influence gouvernementale, cette règle mène à la question suivante : le journal donnera-t-il les profils les plus élevés avec un prix d'abonnement peu élevé et un cercle de lecteurs très étendu, ou bien, au contraire, avec un prix élevé et un nombre plus restreint d'abonnés ? De même, est-ce que les revenus augmenteront en diminuant le prix des annonces ou, au contraire, en lélevanl ?
De tout ce qui précède, il résulte que la possession d'un capital considérable, assez grand pour dominer le marché, peut attribuer à certains entrepreneurs une puissance mouopolisatrice proportionnelle au capital mis en œuvre.
Examinons les conditions dans lesquelles se trouve placée une combinaison « contrôlant », comme on dit aux Etals-Unis, 70 ou 80 0/0, sinon plus, de la production nationale dans une branche déterminée d'industrie. Par exemple, regardons de près la situation dans laquelle se trouvaient au moment delà grande enquête américaine les combinaisons suivantes : VAmerican Sugar Refining Company fabriquant, d'après le témoignage de son président devant Vhidustrial Commission, 90 0 0 de tout le sucre produit aux Etats-Unis, et pouvant fabriquer fîO 0 0 audessus de la demande totale du sucre dans ce pays (1) ; la Standard OU Compati]], « contrôlant » de 82.3 à 95 O/Q — les évaluations des témoius devant V hidusUial C<mimission diflerent à ce sujet — de tout le pétrole raffiné aux Etats-Unis (2) ; les
(i) Prelim. Report, Part II, p. 107.
- (2) Loc. cit., pages 286, 402 et 560.
Cornélissen 29
450 TAIITIK VI. — [iE HKGIML: du MONOl'OLE
deux combinai S071S du ichiskey dominant en octobre 1S9'J, d'après les témoignages des présidents, 85 à 90 0/0 de la production totale des spiritueux (1); V American Tin Plaie Com- 23anv avec 05 0 0 de la production totale du fer blanc, ou bien, au moment du témoignage de son président devant Y Induslrial Commission et d'après ce témoignage même, 90 0/0 environ de la production (2). Et ainsi de suite.
De telles combinaisons, évidemment, possèdent une tout autre influence sur le marché qu'aucun de leurs concurrents, une tout autre influence aussi que celle que pourrait posséder, sous le régime de la libre concurrence, un entrepreneur quelconque, même s'il fabriquait 3 ou S ou même 10 0/0 de la production totale. L'influence particulière qu'exercent de pareils trusts consiste précisément eu ceci que la très grande partie des consommateurs se trouvent à la fin, bon gré mal gré, renvoyés à eux. Même dans le cas où le trust ferait hausser les prix bien audessus du niveau de la concurrence, les consommateurs, néanmoins, ne pourraient s'adresser que pour une partie peu importante aux rivaux du trust qui ne sauraient satisfaire à la demande totale. Il est vrai que, en pareils cas, de nouveaux concurrents peuvent entrer en scène, mais nous savons par tout ce qui précède quels moyens coercitifs possèdent les grands trusts pour décourager leurs adversaires éventuels.
La dépendance du public trouve quelque atténuation, tant que les consommateurs peuvent, dans une sphère voisine de la production, satisfaire à leurs besoins, en remplaçant par exemple les spiritueux par la bière, le thé ou le vin par le café ou le lait, la viande par les œufs, et ainsi de suite. Ce remplacement ne peut avoir lieu, cependant, que jusqu'à une limite déterminée, et une hausse des prix dans une sphère de production et de consommation, occasionne, immédiatement d'ordinaire, — par l'accroissement de la demande, — une hausse analogue dans les
(Ij Loc. cit., pages 814 et 835.
(2) Loc. cit., p. 882.
ClIAP. XVIll. — INFLUtNCE DbiS TRUSTS ET MONOPOLES 431
spl.ères voisines (i . Tout ce que la science e'conomique nous apprend sur la rigueur des besoins sociaux dans certaines sphères de la production où la demande totale n'est plus susceptible de resserrement, reçoit une signification particulière du fait que les trusts modernes ont monopolisé surtout les branches de production d'articles de première nécessité. Le besoin qu'un peuple peut avoir d'un article quelconque n'est pas une grandeur fixe et invariable, mais ses fluctuations se meuvent généralement, nousl'avons vu, entre un certain minimum et un certain maximum. La dépendance des populations vis-à-vis des grandes combinaisons modernes ne devient que trop aisément intolérable et elle augmente encore à mesure que les combinaisons, dans des sphères voisines d'industrie, commencent à concerter ensemble les prix de leurs produits.
11 est évident que les quelques entrepreneurs indépendants qui peuvent se maintenir à cùté des grandes combinaisons n'ont point, pour hausser arbitrairement leurs prix, la même puissance que ces trusts. Dans le cas où ils le tenteraient ils verraient immédiatement leur clientèle passer à leurs rivaux, les entre-
nt) 11 faut compter à ce sujet avec les pratiques des trusts, qui, loin de rester inactifs lorsqu'il s'agit de vaincre leurs concurrents et le public, se montrent au contraire sans pitié en matière d' « affaires ».
tJn rédacteur du Temps, chargé en 1902, par les ministères des Finances, de la Marine et du Commerce de France, d'une mission d'études aux Etats-Unis, raconte l'histoire suivante : « Le premier résultat du Beef Trust a été une hausse excessive de la viande provoquée par les Stockyards de Clùcago. Les bouchers de New-York prirent mal la chose et résolurent un jour de fermer boutique. Un matin, les ménagères trouvèrent les boucheries closes et sur les devantures, cette pancarte : «. N'achetez plus que des œufs. Cela vous coûtera moins cher que nos bœufs. »
« Le lendemain, la maison Armour, de Chicago, télégraphiait à ses représentants de raflier tous les œufs qu'ils pourraient trouver. Elle en achetait cinquante millions. Les œufs devenaient plus chers que la viande et les bouchers de New- York se résignèrent à rouvrir leurs boutiques. » {Temps du 2 juillet 1902). On pourrait ajouter à cet exemple nombre d'autres pris de tous côtés dans le monde des trusts luttant pour la do* minatlon du marché.
432 PARTŒ VI. LE RÉGIMIi DU MONOPOLE
preneurs unis dans la combinaison étant à peu près à même de pourvoir à tous les besoins du marché.
De même, en ce qui concerne la tactique d'abaissement des prix dans certains cas spéciaux, les trusts que nous avons nommés n'ont pas à subir les mêmes difficultés que les entrepreneurs indépendants. « Lorsque [les trusts] abaissent les prix {tohen they make a eut in ihe price), dit l'enquête de V Indiistrial Commission,\es autres doivent suivre et l'action [des trusts] est réellement arbitraire. Eux-mêmes, au contraire, exerçant un si large contrôle sur le marché, n'ont pas besoin de suivre l'abaissement du prix lorsqiie cet abaissement est opéré par un concurrent sur un marché relativement petit ; toutefois ih ne peuvent pas permettre à ce concurrent d'élargir notablement sa clientèle, si» du moins, ils désirent conserver le contrôle du marché. » (1).
Dans les branches principales de l'industrie, du commerce et des transports qui ont été monopolisées par les grandes combinaisons, la situation, aux Etats-Unis, est donc généralement celle-ci : la combinaison fixe les prix de marché, tandis que les entrepreneurs indépendants, qui se maintiennent encore à côté d'eux, acceptent les prix qui leur sont imposés (2).
(1) Preliminary Report, Part I, p. 19. Cf. aussi l'esquisse excellente donnée de cette puissance monopolisatrice par Jer. W. Jenks, loc cit., ch. IV, pages 60 et 63.
(2) « Depuis quelques années la Standard OU Company a pris l'habitude d'annoncer journelleaient le prix qu'elle veut payer pour le pétrole brut et le prix auquel elle veut vendre le pétrole raffiné. Ce prix est généralement accepté comme le prix du marché et les concurrents le suivent.
« De la même manière V American Sugar Refining Company afliclie les prix du jour et est suivie par ses concurrents qui affichent les leurs...
« Les fonctionnaires de V American Tin Plate Company reconnaissent que leur prix fonctionne comme prix américain... La compagnie fixe le prix, que ses concurrents suivent en général... » (Prelitn. Report, Part I, pages i8-19.)
Une situation pareille existe souvent en fait avant la formation des trusts proprement dits. Voir, par exemple, pour les cartels allemands, l'enquête officielle sur le Syndicat rhénan-westphalien des houilles (Rheinisoh-Westfiilisches Kohleiisyndikat) dans Kontradiktorische Verhandlungen iiber Deutsche Karlelle, Heft 1, p. 71. La clientèle du cartel d»
CHAI'. XVllI. INFLUliNCl-: DliS TRUSTS ET MONOPOLES 453
Mais c'est là le monopole, au sens le plus absolu du mot ! Non pas, il est vrrti, le monopole établi et sanctionné légalement d'une compagnie de chemins de fer ou d'une industrie d'Etat, mais, ce qui revient au même ou ce qui est pis (faute d'un fort contrôle de la part de l'Etat), c'est un monopole réel dérivant des fait?, un monopole particulier sans frein.
Lorsque les grandes combinaisons portent leurs marchandises au marché à un prix plus bas que ne pourraient le faire les entrepreneurs {jarliculiers agissant chacun pour soi sous le régime de la libie concurrence, ces prix moins élevés n'existent cependant que grâce à la bonne volonté des directeurs de ces combinaisons dont, en définitive, les consommateurs dépendent pour la satisfacliou de leurs besoins.
Kn étudiant de près la production capitaliste sous le régime de la iibre concurrence, nous avons vu, au plus haut degré de développement de celle production, que les prix de marché de la très grande parlie des articles de consommation journalière tendent à prendre la forme : frais de productioti sociaux -+profit moyen. La valeur de production reste, pour la grande masse des marchandises, l'élément essentiel de leur valeur de marché. La même concurrence entre les entrepreneurs indépendants, qui lie continuellement le prix de marché des marchandises à leur valeur de production sociale et qui nivelle ainsi les prix de marché montre, en même temps, une tendance plus ou moins prononcée au nivellement des profits d'entreprise.
De même que l'artisan indépendant ou le maître de métier du Moyen Age lievaii juger la valeur de marché de s^s produits d'après le travail dépensé à leur production et tâcher de réaliser
l'alcool (Zentrale fiir Spiritusverwertung) en Allemagne prétend de même que les prix des alcools de la " Centrale » servent de base à ceux des producteurs restés en dehors du cartel (Voir loc. cit., Heft 12, Berlin, 1906, p. 597.)
451' rARTlE VI. LE UÉGlMIi UU MONOPuLIi
ce travail dans le prix du marché, de même l'entrepreneur capitaliste moderne doit évaluer ses produits, sous le régime de la libre concurrence, d'après les frais de production (au sens large du mot) augmentés du profil d'entreprise ayant cours dans sa sphère particulière de production.
Pour l'artisan indépendant et le maître de métier du Moyen Age, comme pour le capitaliste moderne, c'est là le prix que vaut leur marchandise, puisqu'ils ne peuvent continuer à la fabriquer que si ce dédommagement leur est accordé. « Les affaires ne sont pas de la philanthropie. »
Il résulte de tout ce qui précède que, sous le régime de la combinaison, la valeur de production reste encore, jusqu'à une certaine hauteur, la base sur laquelle les entrepreneurs doivent fixer les prix de marché. Aussi avons-nous vu que ce sont précisément les représentants des trusts modernes qui mettent in cessamment en lumière la nécessité que cette base soit maintenue. Ce sont eux qui défendent précisément l'existence des combinaisons en rappelant les prix excessivement bas que leurs corporations sont à même de faire, étant donnés leurs frais de production et de transport excessivement modérés.
Mais nous avons vu, d'autre part, que la puissance monopolisatrice que les combinaisons réalisent de plus en plus dans l'industrie, le commerce et les transports, les met à même d'élever leur prix au-dessus, et même parfois beaucoup au-dessus, de leurs propres frais de production et de circulation. Ce fait explique — mieux que toutes les améliorations et tous les perfectionnements techniques, mieux que toutes les économies que peuvent faire les trusts — pourquoi plusieurs combinaisons ont pu réaliser des profits tels qu'ils rappellent ceux de la première période de la production capitaliste ; et encore, pendant cette période, de tels profits n'existaient-ils que pour des capitaux exceptionnels.
Tant que les prix des marchandises se règlent encore, sous le régime des trusts modernes, sur les frais réels de la production, le système de la combinaison apparaît comme un perfectionne-
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ment technique de la production et de la circulation, perfectionnement qui résulte de toutes les améliorations et de toutes les épargnes introduites. Il apparaît ensuite comme une réaction naturelle contre le nivellement primitif et grossier des profits par la concurrence.
Les trusts modernes ont remplacé, dans la production, la lutte de tous contre tous — lutte irrégulière et inorganisée, aboutissant partout à la ruine d'un grand nombre de petits entrepreneurs indépendants — par la guerre d'extermination systématique et grandiose dans sa cruauté, que les grands capitalistes coalisés entreprennent contre tous leurs rivaux, grands et petits, restés indépendants. En transformant coo^plètement l'aspect de la lutte économique, les combinaisons ont réussi avant tout à niveler absolument le profit d'entreprise au sein de leur corporation : le grand entrepreneur capitaliste entré dans un trust est devenu en effet l'actionnaire d'une société qui lui paye ses dividendes — tant pour cent du capital placé par lui dans l'entreprise commune.
Cependant, en dehors de leur cercle les combinaisons ont brisé complètement la tendance primitive au nivellement des profits dans les différentes sphères de la production, — tendance, du reste, que nous n'avons vu que très imparfaitement agir, même au plus haut degré de développement de la concurrence capitaliste. Cette tendance primitive est brisée comme sont brisées les lois de la concurrence capitaliste et de la fixation des prix de marché sous le régime de cette môme concurrence.
Au fur et à nriesure que les Pierpont Morgan, Hill, Carnegie, Schwab, Rockefeller et Vanderbilt répartissent leurs formidables capitaux sur les branches principales de l'industrie, du commerce et des transports et qu'ils parviennent, pour l'ensemble de ces industries nationales ou internationale-, aux mêmes résultats que le système de la simple combinaison a déjà produits dans plusieurs branches en particulier, une nouvelle tendance au nivellement général des profits pourra se faire jour de plus en plus dans l'avenir ; alors, cependant, il s'agira d'une tendance
45() l'AHTlIi VI. — LE KKGIMF': DU MONOPOLE
agissant à un tout autre degré, à un degré beaucoup plus développé de la production, que celui où se manifestait la tendance primitive au nivellement des profits sous le régime d'une concurrence libre et elïrénée entre plusieurs milliers d'entrepreneurs indépendants.
Nous devons faire remarquer en outre que, pendant toute cette période d'élargissement et de développement du système des trusts et monopoles, on ne pourra pas parler d'une tendance immédiate au nivellement desprofits entre les industries monopolisées, d'une part, et d'autre part toutes celles qui ne le sont pas.
Le contact immédiat entre ces sphères de production est rompu. Lorsque, dans l'avenir, les capitau.; pourront affluer plus facilement d'une sphère à l'autre, — les branches non monopolisées de la production, telles que les branches agricoles, commençant à manifester une tendance à la combinaison, — ce contact pourra se rétablir lentement. Pour le présent, pourtant, les deux sphères de production que nous venons de distinguer, celle des industries? monopolisées et celle des non-monopolisées, se séparent nettement l'une de l'autre et appartiennent déjà en réalité à des périodes historiques différentes. Ces périodes se distinguent aussi nettement que celles que représentent, d'une part, la fabrication des meubles, chaussures, etc., dans la grande fabrique capitaliste et, d'autre part, la réparation de ces articles dans l'atelier de l'artisan indépendant ou du petit patron. Ces différentes catégories d'industrie tombent, comme nous l'avons vu, sous des conditions tout autres eu égard à la fixation de la valeur des produits.
En examinant ensuite jusqu''à quel point les prix des marchandises dépendent encore, sous le système de la combinaison moderne, de leur valeur de production, nous voyons, dans la lutte des trusts pour obtenir la domination du marché, que le mouvement des prix prend en général le cours suivant.
D'abord, il existe une période pendant laquelle les prix de marché tombent au-dessous— et parfois dans des proportions considérables — de ceux auxquels pouvaient antérieurement
CHAP. XVIII. INFLUENCE DES TRUSTS ET MONOPOLES 4o7
descenilre les entrepreneurs isolés. Prenons comme exemple la tactique suivie par la Standard OU Companij, aux Etals-Unis, dans sa lutte pour accaparer le marché mondial du pétrole. Pour arriver à son but, elle vendait parfois en Europe !e pétrole raffiné à des prix auxquels ou ne pouvait pas même importer d'Amérique du pétrole brut (1).
Dans ces conditions, les petits entrepreneurs indépendants, après avoir été obligés pendant quelque temps de produire et de livrer leurs marchandises au-dessous de leurs propres frais de fabrication, ne tardent pas à disparaître, ruinés, ou bien ils entrent dans la combinaison.
Alors s'auvre généralement une période dans laquelle le trust conserve la domination du marché et peut hausser les prix, souvent bien au-dessus du niveau qu'ils atteignaient sous le régime de la libre concurrence.
Si alors d'autres concurrents surgissent sur le marché, le jeu se répète : Une baisse des prix soutlaine et formidable se [«roduit, du moins là où les nouveaux adversaires peuvent arriver au marché ; les marchandises obtiennent un « prix d'occasion » pouvant tomber au-dessous des frais de production de plusieurs, sinon de tous les rivaux du trust, jusqu'à ce que la victoire reste de nouveau au plus fort ou qu'un accord mette fin à la lutte (2j.
(1) La Pall Mail Gazette du i8 juin 1894, par exemple, annonçait que le trust vendait à cette époque de l'huile ratfinée en Europe à des prix plus bas que ceux auxquels l'huile brute pouvait être importée d'Amérique. ^'oir ensuite les déclarations de plusieurs témoins devant Vlndustrial Commission, par exemple celles d'Archbold, vice-président de la Standard-Oil-Company. (Frelim. Report, Part II, pages 571-572.)
(2) Pour un mouvement pareil des prix, M. Jenks donne comme exemple l'histoire du Trust du sucre à laquelle nous avons nous-mêmes renvoyé plus haut aux 7 âges 437-438 (voir Jer. W. Jenks, loc. cit , ch. viii, pages 141 et 142 . Un autre exemple caractéristique se présente dans les différents pools des grands distillateurs des Etats-Unis de 1881-1887. D'une consultation attentive, pour cette période, des cartes et tableaux de prix que nous connaissons, il résulte clairement que, durant l'existence de chacune de ces combinaisons temporaires, les prix des spiritueux étaient élevés et que les prolits sans doute y correspondaient. Toutes les
4oo rAiniF, vi. — i.i: hkgimi-: du MONnnir.E
Bien que, pendant toute celte périoile de guerre industrielle, la valeur de production ne puisse pas toujours servir de base aux prix des marchandises, on pourrait affirmer que les frais de production restent toujours, en dernière analyse, l'élément prédominant dans la lixation des prix. N'oublions pas à ce sujet: premièrement, que la somme de ces frais est variable et qu'elle varie, sous le régime des trusts, avec le développement technique et l'organisation de l'industrie ; deuxièmement, que nous pouvons chercher toujours le prix de marché moyen pour une période de plusieurs années, durant laquelle les oscillitions au-dessus et au-dessous du niveau indiqué par la valeur de production sociale peuvent se contrebalancer partiellement.
Cependant, fixons notre attention sur ce qui se produit après une période de lutte alors qu'une combinaison a réussi à accaparer plus ou moins complètement le marché, comme cela est arrivé dans plusieurs branches de l'industrie, nationalement ou même internationalement.
Dans ces conditions, — nous l'avons déjà appris par la pratique — les prix de marché peuvent surpasser les frais de production et de circulation beaucoup plus que sous le régime antérieur de la libre concurrence, avec sa tendance à la formation d'un profit moyen.
La valeur de production des marchandises est mise à l'arrière-plan, bien que, naturellement, elle ne perde jamais toute son influence. Ce qui domine, c'est de nouveau la valeur d'usage. Nous avons pu observer ce fait, quand nous avons cherché si la valeur d'un ensemble de biens productifs doit être estimée d'après la valeur d'inventaire, ou bien d'après la puissance de production des établissements. Maintenant, le même phénomène nous apparaît par rapport au prix de marché des produits finaux prêts à la consommation.
Au fur et à mesure que les prix de marché de ces produits se
fois, cependant, qu'un de ces pooh s'écroula, les prix tombèrent jusqu'à un minimum et le margin diminua excessivement, de sorte que souvent le prix n'égalait pas même les simples frais de fabrication.
CIIAP. XVlll. INFLUENCE DES TRUSTS ET MONOPOLES 459
détachent de leur valeur de production, la loi des plus grands revenus nets que nous avons formulée commence à imposer rigoureusement son action aux capitalistes coalisés. Cette loi n'exprime autre chose, en dernier lieu, que la prédominance de la valeur d'usage. Dans des cas spéciaux, nous avons déjà constaté l'action de cette loi en traitant la question de savoir s'il serait préférable pour ua producteur de faire des prix élevés en vue d'ui^e clientèle restreinte ou, au contraire, des prix modérés en vue d'une clientèle plus large.
Du fait précisément que, dans certaines industries, les monopoleurs se trouvent au marché dans une situation de supériorité réelle vis-à-vis des consommateurs, ils peuvent élever arbitrairement les prix jusqu'à un certain niveau. C'est jusqu'à ce niveau que les prix de marché peuvent s'écarter du niveau indiqué par les frais de production.
Les monopoleurs dune industrie n'ont pas besoin de présenter au marché la masse entière des produits dont ils disposent. Dès qu'ils ont réussi, en tant que producteurs, à étouffer toute concurrence, ils dominent au marché l'ofTre des marchandises. Eu limitant celle ofTre, ils peuvent accroître l'intensité de la demande et faire augmenter ainsi la valeur d'usage que leurs produits possèdent pour les consommateurs.
Dans l'histoire de la Standard OU Company, comme dans celle de plusieurs autres trusts, la fermeture et le « démantèlement » {dismanlling) aussi bien des établissements rivaux vaincus par la combinaison que des établissements entrés dans le trust et qui sont les moins favorablement situés ou équipés, sont d'une pratique fréquemment employée pour diminuer l'offre au marché. Et nous savons ce que signifie, dans la production des métaux précieux, la domination de l'offre du côté des propriétaires de mines et des grands financiers. L'or, comme nous l'avons remarqué au commencement de cet ouvrage, possède déjà une valeur d'échange vraiment fictive, et la fixation d'un rapport entre la valeur de l'or et celle de l'argent : x d'or ^// d'argent, est au pouvoir des capitalistes qui monopolisent ces métaux.
4(>U r.UVUE VI. LIi HÉGlMIi DU MuNOPOLE
Par noire élude des combinaisons, nous avons déjà appris que le problème delà monopolisation n'esl pas si facile à résoudre de la part des grands capilalistes modernes pour la très grande masse des produits d'usage général et journalier qu'il l'est pour certains articles spéciaux, tels que les métaux précieux. Pour la très grande partie des articles de consommation journalière, l'arbitraire des producteurs est beaucoup plus limite', même lorsqu'ils possèiient un monopole effectif lians leur industrie.
Faisons encore abstraction du fait que tout monopole ne conserve sa force que jusqu'à une certaine limite et que la c concurrence potentielle », bien que peu à craindre pour certains trusts dans les conditions ordinaires de l'industrie, se dresse quand même à l'arrière-plan (l'une manière plus ou moins menaçante. L'Etat, par exemple, ayant lui-même une force monopolisatrice, pourrait se présenter en concurrent dans une industrie nouvelle, au cas où un trust abuserait trop de son monopole. Mais, en outre, et c'est là ce que nous voulions encore mettre en lumière, ce n'est qu'exceptionnellement que l'on peut parler d'une impuissance complète des consommateurs et de leur dépendance absolue par rapport aux grands monopoleurs.
Les consommateurs, tout comme les producteurs, quoique dans un sens bien diff"érent, se voient placés dans des alternatives particulières dérivant de la prédominance de la valeur d'usage qui se fait sentir pour eux aussi. Les consommateurs demandent toujours, les conditions du marché étant données, le plus grand avantage ou le plus grand plaisir dans la consommation, de même que les producteurs cherchent toujours le plus grand avantage à tirer de la production.
Cerlains articles de consommation peuvent être remplacés par des succédanés, ou bien parfois, comme nous lavons démontré, par des articles appartenant à des sphères voisines de la consommation. Vis-à-vis des producteurs de ces articles, les entrepreneurs d'une industrie monopolisée peuvent donc se trouver dans les mêmes conditions de concurrence que les en-
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trepreneurs isolés et indépendants le sont entre eux sous le régime de la libre concurrence capitaliste et dans une branche particulière d'industrie.
La restriction du débouché des produits monopolisés peut donc être effectuée par leur remplacement, sur une vaste échelle, au moyen d'autres produits, et la crainte d'un tel remplacement doit être considérée comme propre à tenir quelque peu en bride l'arbitraire des trusts.
Par exemple, la possibilité du remplacement de la lumière, du pétrole par la lumière du gaz, de l'électricité, de l'acétylène, ou de la chaleur du pétrole par celle du charbon, du bois de l'alcool à brûler, etc., pose toujours une limite à l'arbitraire de la grande combinaison du pétrole, si fort que soit le monopole possédé par cette corporation dans son industrie particulière (1).
Cependant, il faut tenir compte de ce que nous avons fait remarquer plus haut sur la possibilité d'une entente entre les monopoleurs capitalistes de sphères différentes, mais voisines, de la production, et aussi de ce que nous avons dit sur les sphères de production dont les produits satisfont les besoins de première nécessité d'un peuple (2).
fl) Voir, d'autre part, sur la nécessité où se trouve le cartel de l'alcool allemand, qui exerce pourtant une puissance de monopole assez forte, de tenir les prix de l'alcool à brûler en rapport avec ceux des autres combustibles nécessaires au chauflage et à l'éclairage : Kontra~ diktorische Verhandiungen, Heft 12, Anlage I, p. 484.
(2) Le mouvement général des prix sous le régime des trusts et l'influence qu'exercent ceux-ci par leur puissance monopolisatrice dans différentes sphères de la consommation, sont exprimés par le professeur Andrews dans les termes suivants :
« Lorsqu'une marchandise est fabriquée dans des conditions semblables, les frais ne règlent plus le prix. La fixation se fait arbitrairement pendant quelque temps, les caprices du vendeur étant peut-être tempérés un peu par sa mémoire des prix sous l'ancienne concurrence. Lentement le caprice donne place à une certaine loi, mais c'est une nouvelle loi, — celle du besoin des hommes. Les prix augmentent de plus en plus, jusqu'à ce que la demande et, par là, le profit, commencent à diminuer; ils oscillent ensuite autour du niveau que le marché peut supporter, comme
4G2 l'Ainii': vi. — le uégime du monopole
Voici, en termes géne'raux, la loi qui régit le iiiouvemenl îles prix sous le système des combinaisons et monopoles :
A côté de la valeur de production, nous voyons s'accroître, chez les consommateurs comme chez les |>roducteurs, rinfluence de la valeur d'usage sur les évaluations ef, par suite, l'influence de cette valeur d'usage sur la valeur d'échange objective et le prix de marché des marchandises. Lorsque, à un certain prix, la demande totale et effective égale l'offre totale, sans pourtant trop la surpasser, et que le marché peut absorber toute la provision apportée d'une marchandise, — alors, il n'y a pas de raison pour les fabricants monopoleurs de diminuer le prix de cette marchandise. Une raison seule pourrait les y conduire: c'est que la diminution du prix fut plus que compensée par une extension de la demande et par suite de la vente de la marchandise. Il n'y aurait pas de raison non plus pour élever le prix de marché, à moins que la demande ne puisse se restreindre davantage ou qu'elle se restreigne si peu par une élévation de prix que le profit des capitalistes monopoleurs augmenterait par la tactique employée.
Nommons q la quantité d'une marchandise monopolisée qui est apportée au marché à un moment donné ; p 'e pi'ix de marché d'une unité de cette marchandise (mètre, litre, ou kilogramme, etc.) au même moment ; les capitalistes monopoleurs lâcheront d'élever p jusqu'au point où /-^ leur donne un excédent sur les frais de production de la quantité 5' de leur marchandise, plus grand que celui qu'ils obtiendraient en portant au marché n'importe quelle autre quantité de leur marchandise, {q') à un prix variant en même temps (p').
Donc, lorsque les fabricants monopoleurs d'une industrie
ils l'ont fait autrefois autour de celui des trais. Le producteur peut être plus ou moins e.vigeant^ selon la nature du produit. Si c'est un article de luxe, la nouvelle loi, peut-être, n'élèvera pas les prix beaucoup au-dessus de l'ancien niveau. Si c'est un article de première nécessité, le producteur peut saigner le peuple à mort.» (K. Bemamin Andrews, The Quarterly Journal of Economies, jan. 1889. Article : T7^usts according ta Officiai Investigations, p. 143.)