CHAPITRE IV. LA VALEUR u'uSAGE PERSONNELLE
C'est particulièremenL l'école autrichienne de Mengeret Bohm- Bawerk, dont la doctrine atteint son plein développement dans l'œuvre de ce dernier économiste, qui a poursuivi des recherches assidues et détaillées à ce sujet. Si ces recherches s'appuient sur des principes psychologiques et économiques bien et dûment établis, il ne sera certainement pas sans intérêt pour nous de suivre ces auteurs dans leurs développements subtils, dont la valeur réelle au point de vue de la vie sociale reste cependant douteuse.
« Nous attribuons, dit M. Buhm-Bawerk, la plus haute importance aux besoins dont la non-satisfaction aurait notre mort comme conséquence ; à côté d'eux nous plaçons ceux dont la non-salisfaction causerait un préjudice sérieux et durable à notre santé, à notre honneur, au bonheur de notre vie ; au-dessous viennent tous ceux qui mettent en jeu des souffrances, des douleurs ou des privations plus pasî^agères ; enfin nous placerons tout en bas ceux de nos besoins dont la non-satisfaction ne nous coûte qu'un très léger désij^rément ou l'abandon d'une joie dont nous ne faisons que très peu de cas. D'après ces caractères, nous pouvons établir une véritable série ou échelle indiquant l'importance de nos besoins. » (1).
Admettons qu'en effet ces règles générales pour déterminer l'urgence des différents besoins humains correspondent à la réalité, ce qui, tout bien considéré, ne peut pas étie, pour la raison que ces règles fondameutales varient de consommateur à consommateur. Nous pourrions, par exemple, nous demander s'il n'y aurait pas lieu de réserver une place à certains besoins, supérieurs à ceux dont la non-satisfaction cause la mort ; évidemment, il y a des individus pour lesquels certains besoins moraux ou religieux, ou certains désirs qu'ils jugent étroitement liés à leur honneur, pèsent plus que les besoins de la vie matérielle.
Si nous acceptons cependant la classification que nous donne
(l) Bohm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, t. II, liv. III, chap. I, ni, pages 236-237.
l\2 l'AKTIi:. II. LA VALKUR SUBJECTIVE
M. lÎDhm-Hîiwerk, est-ce quelle nous apprend l'importance relative, non de certains besoins en général, niais des besoins réels et délinis que manifeste un individu donné à. une époque déterminée, dans des circonstances précises, besoins dans lesquels se révèle communément tout un jeu compliqué de diverses tendances et inclinations humaines?
•( Chaque réveil de la faim n'a pas la même intensité, ni chaque satisfaction de ce besoin la même importance », fait observer déjà M. Bohm-Bawerk dans le même passage : « Dans l'échelle des catégories de besoins, le « besoin de nourriture » dans son ensemble se place avant les besoins de tabac^ de boissons spiritueuses, de parures, et ainsi de suite ; ici, au contraire, s'entrecroisent les besoins des catégories les plus diverses. j> {Loc. cit., p, 238.)
Au lieu, pourtant, de se contenter de ces considérations générales sur la nature des besoins humains, telles que nous venons de les emprunter à l'un des meilleurs d'entre eux, leséconomistes de l'école utilitaire moderne ont cru devoir aller plus loin et nous mettre sous les yeux des formules et, dans des tableaux soigneusement élaborés, pour ainsi dire la cote des divers besoins humains, évaluant en chiffres leur degré d'importance et leur action réciproque. M. Bohm-Bawerk croit pouvoir représenter dans ce bulles besoins humains par les chiffres 10. 9. 8. etc., jusqu'à 0 (1), comme si la représentation d'un groupe de besoins par une série de chiffres arithmétiques, n'était pas déjà un procédé arbitraire que la science ne peut autoriser qu'après la preuve de sa légitimité. Ce n'est pas en général le droit de représenter en chiffres des phénomènes sociaux que nous contestons ici ; cela peut être, en certains cas, légitime et utile (que l'on pense à toute la science moderne de
(1) « A proprement parler, dit M. Bohm-Bawerk, qui, évidemment, a éprouvé plus vivement le « besoin » de clarté dans l'exposition que le désir d'examiner ce qu'est un besoin ou un désir humain, t la catégorie plus importante ne se distingue de la catégorie moins importante qu'en ceci :