CHAPITRE IV. — LA VALEUK d'USAGH; PERSONNELLE
Or lorsque ce colon voudra se défaire d'un seul de ces sacs de blé, — c'est l'économiste autricliien q(ù parle, — il choisira celui qu'il avait destiné à la pâture des perroquets. « Et c'est d'après cette utilité minime, — dit-il, les yeux toujours fixés sur son monde hypothétique, — qu'il évaluera doiic rationnellement un sac pris à part dans sa provision de blé. Et cela est vrai, bien entendu, de tout sac [»ris séparément... » (t).
Mettons un peu à l'essai celte conclusion singulière : puisque tout sac pris à part a une valeur de pâture de perroquets, valeur exprimée par le chiffre /, nous concluons, nous-mêmes, que cinq sacs semblables auront une valeur exprimée par le chiffre 5. (Nous nous plaçons pour cela au point de vue de M. Bohm- Bawerk, supposant que les besoins humains puissent être représentés par des chiffres, de s^rte que les valeurs d'usage s'appuyant sur les mêmes besoins puissent être multipliées, tout comme les grandeurs arithmétiques.)
Cependant, l'essai réussit fort mal. Le premier sac, seul, a déjà une valeur supérieure à celle des cinq sacs métaphysiques et équivalents de M. Bôhm-Bawerk ensemble. Le premier sac de blé est nécessaire à la vie matérielle la plus élémentaire et il est représenté, quant à sa valeur, par le chiffre le plus élevé (10).
Nous avons affaire ici à un problème non moins obscur dans sa signification que celui de la Trinité chrétienne, où trois personnes, dont chacune est en soi une divinité complète, ne sont pourtant, dans leur ensemble, qu'un seul dieu.
Mais la solution de l'énigme économique qui se dresse ici devant nous sera bien facile, si nous voulons suivre un moment l'argumentation qui l'accompagne. La valeur de chaque sac de blé, prétend M. Bohm-Bawefk, sera de'terminéepar celle du sac qui sert à nourrir les perroquets. Pourquoi ? «... parce que, si les sacs sont égaux entre eux, il sera aussi absolument égal, pour le colon, de perdre le sac A, ou le sac B, — pourvu
il) Loc. cit., p. 248.
6() PAiniK II. — l-A VALliUK bLlUKi.TlVI':
seuleinenl qu'il reste encore, derrière le sac perdu, quatre autres sacs, pour satisfaire les besoins plus importants. » (1).
Mais, loul bien considéré et vu surtout la restriction faite, il n'est donc^jas exact que chaque sac de blé ait incontestablement une valeur d'usage pouvant être représentée par le chiffre i ; ceci n'est vrai que pour chaque cinquième sac. i^'A puisque, parmi cinq sacs de blé, il n'y en a qu'un seul qui puisse arriver le cinquième, comme, parmi ies milliers de soldats d'une armée, il n'y en a qu'un seul qui porte réellement dans sa giberne le bâton de maréchal, il s'ensuit qu'un seul, parmi les cinq sacs de blé, aura en edel, pour le colon, une valeur de pâture de perroquets, valeur déterminée par l'utilité-limite (le Grenznutzen) du blé.
L'exactitude de cette ct)nclu3ion est facile à démontrer par la pratique. Demandons simplement au colon en question deux sacs de blé à la fois et nous nous apercevrons bien qu'il ies évaluera à des prix fort diflérents. Modifions un peu l'expérience : essayons de démontrer à l'intéressé que, pour son propre usage, il gagnera beaucoup à nous donner sans compensation deux de ses cinq sacs de blé ; en effet, auparavant, Vutilité-limite de son blé s'exprimait par le chiffre 1, tandis que pour chacun des trois sacs restants elle s'exprimerait par le chiffre 6. Il est permis de penser que la « casuistique » dont parle l'économiste autrichien, — casuistique d'après laquelle la valeur du blé diminue de plus des deux tiers par l'addition de deux nouveaux sacs, — sera sévèrement jugée dans la vie pratique. Notons bien, en passant, qu'une telle théorie a été considérée, au seuil du xx" siècle, comme une théorie « scientifique » et comme la base de toute la science économique.
Voilà ce qui se produit, lorsque la science perd contact avec la réalité et, partant de suppositions préétablies, se perd dans les abstractions (2) !
(1) Loc. cit., pages 249-250.
(2) Telle esl la conclusion à laquelle je suis personnellement arrivé en 1902. Cependant, dans la troisième édition de son livre, M. Bôhm- Bawerk ajoute un passage oii il rejette lui-même les conséquences de sa
CHAPITRK IV. LA VALEUR d'uSAGE J'KRSONNEM.IC ()T
La vérité qui s'impose à notre esprit, quanil il s'agit de l'évahiatiuo par rap[)()it à l'usage, est évidemment la suivante :
théorie. Tout en maintenant ses anciennes lonnules et le raisonnement « casuistique » que nous avons cité, il dit : « La valeur subjective d'une grande provision de biens n'est pas égale à Vutilité-liynite de l'unité de ces biens multipliée par le nombre des pièces contenues daos la provision ; elle se mesure d'après les utilités totales additionnées de ces dernières et ceci — aussi longtemps que la quantité à évaluer n'épuise pas encore complètement la provision totale disponible ou existante — dans le sens du principe de V utilité-limite, d'après la moindre utilité totale qui est encore économiquement admissible. » {Loc. cit., p. 256.) Ainsi la valeur de « trois sacs de blé » se mesurerait « d'après la somme des satisfactions résultant de l'élevage de perroquets, de la consommation de l'eau-de-vie et de la nourriture carnée ». (Ibid.)
Dans les annexes de son livre, polémiquant avec Wieser au sujet des « biens complémentaires », M. Bohm-Bawerk revient sur la même question : « Avec cinq sacs de blé ensemble, le colon ne s'assure pas cinq fois l'agrément de nourrir des perroquets, mais il assure par eux la conservation de sa vie -}- l'entretien de sa santé + l'obtention de la nourriture carnée -\- le plaisir procuré par l'eau-de-vie de grains -j- l'agrément d'avoir des perroquets. Pas plus que la satisfaction de tous ces besoins n'égale en importance l'agrément cinq lois additionné d'avoir des perroquets, la valeur de cinq sacs de blé pris ensemble, n'égale la valeur d'ien sac de blé cinq fois additionnée. » {Log. cit., Exkurs vu, p. 1*^2.) Voir aussi les pages suivantes où M. Bôhm-Bawerk précise encore sa tbéorie et notamment la page 185, où il constate lui-même que... « jamais les cinq sacs ne sauraient être cumulativement évalués comme « derniers » sacs, puisqu'il est impossible que tous les cinq sacs puissent être cumulativement réservés à la satisfaction du dernier groupe de besoins, celui qui détermine la valeur. »
J'avoue ne plus comprendre le raisonnement de M. Bôhm-Bawerk et ne pas voir la fin des contradictions qu'il recèle. De deux choses l'une : ou bien la valeur d'usage individuelle des trois ou des cinq sacs de blé se mesure, dans le système de M. Bohm-Bawerk, d'après les besoins ou désirs satisfaits successivement par eux, et on n'a alors qu'à « additionner » leurs chiffres d'utilité successils, — mais dans ce cas il n'est plus vrai que « tout sac pris séparément » soit évalué d'après « la moindre utilité » ou y utilité-limite, et tout l'édifice « casuistique » de l'économiste autrichien s'écroule; ou bien on admet, conformément au principe fondamental de M. Bùlira-Bawerk, que les cinq sacs de blé ont bien tous la même valeur, mesurée d'après Vutilité-limlte, — mais, dans ce cas, on ne peut plus « additionner » leurs valeurs d'après les ditiérents besoins ou désirs que les cinq sacs de blé satisfont successivement, chacun d'après son emploi. Dans un système économique sérieux comme dans une coméilie fameuse : « Il l'aut qu'une porte soit ouverte ou fermée ! ».
(iS PARTIR II. LA VALEUR SUBJECTIVE
différentes quantités égales d'un bien, se trouvant à la fois à la disposition d'un même consommateur, ont généralement pour lui des valeurs d'usage différentes.
Il est donc inexact de dire que la valeur d'usage personnelle d'un bien se détermine par « l'utilité de la dernière fraction infiniment petite » {the îitility of the last incrément, de W. Stanley Jevons) ou par celle de « l'utilité minima » {der kleinsle Nutzeii dans l'école autrichienne) s'appliquant à la quantité déterminée de ce bien qui est employée.
La valeur d'usage personnelle des quantités définies d'un bien se détermine, pour chacune d'elles en particulier, par le plaisir ou l'avantage que le consommateur peut en tirer personnellement et elle variera, ordinairement, à l'infini avec ces quantités.
Si la valeur d'usage personnelle, se basant sur la satisfaction de besoins et de désirs personnels et concrets, peut, d'une part, être infiniment grande, elle peut aussi diminuer jusqu'à zéro, jusqu'au point où elle cesse entièrement d'exister. Il se peut même qu'elle franchisse aussi ce point et que, tous les besoins et les désirs ayant été entièrement satisfaits, le plaisir fasse place à l'aversion, et que ce qui était avantageux devienne nuisible. Il se peut donc que la totalité disponible d'un bien ait depuis longtemps cpssé de posséder une valeur d'usage, ou même soit devenue nuisible relativement à une catégorie particulière de besoins, et que, néanmoins, une petite quantité déterminée du même bien, ou le bien entier considéré par rapport à d'autres besoins, possède encore une valeur d'usage personnelle plus ou moins considérable. La complexité de l'action des besoins et des désirs humains nous donne l'explication de ce phénomène.
Dans l'exemple de Stanley Jevons, l'eau, ayant perdu entièrement sa valeur d'usage par suite de sa trop grande abondance, peut même causer, en cas d'inondation, des malheurs, malgré l'utilité capitale que présente une quantité déterminée de la même eau qui étanche la soif et satisfait ainsi un de nos besoins es plus essentiels.