CHAPITRE IV. LA VALEUR u'uSAGE PERSONNELLE
absolument nécessaires pour achever la construction d'une maison, ces dernières pierres peuvent atteindre dans ce cas une valeur d'usage personnelle beaucoup plus grande que les autres pierres. Il en est ainsi précisément parce que ces dernières pierres, rendant possible la satisfaction d'un besoin essentiel, ont un intérêt particulièrement important. Il peut donc, en effet, se présenter des circonstances dans lesquelles la valeur d'usage du seul exemplaire ou bien celle d'un seul mètre, kilogramme, litre, etc., d'un bien augmente en raison directe de la quantité de ce bien et même dans une progression plus rapide. Pensons seulement aux prix fabuleux que des collectionneurs sont souvent disposés à payer pour les derniers spécimens d'une série qui leur manquent, et nous réduisons ainsi à l'absurde toute la théorie d'économistes comme M. Bobm-Bawerk sur l'utilité diminuée du « dernier exemplaire d'un bien ».
Ici encore, ce sont la nature particulière et la destination spéciale des divers biens qui sont décisives. Si nous voulions apporter à des colons isolés un fusil de chasse, de la poudre et du plomb, il pourrait arriver, soit qu'une lutte fût engagée pour l'acquisition de ce seul objet, soit que celui-ci atteignît, en qualité de « fusil de la colonie », une valeur d'usage particulière ; valeur plus élevée, assurément, qu'elle ne serait, si tous les colons, sans distinction, pouvaient se procurer une arme semblable.
Au fur et à mesure que l'on pénètre plus profondément dans l'étude des cas particuliers qui peuvent se présenter, nous voyons toujours plus clairement que les économistes utUilaristes modernes ont eu tort en voulant formuler une seule loi générale et uniforme là précisément où la vie sociale si complexe montre au contraire les tendances les plus diverses.
L'exposition des principes généraux formulés plus haut nous montre quelle influence essentielle peut exercer suiL^la valeur d'usage personnelle la quantité disponible d'un bien et sa rareté par rapport à la quantité exigée.
Dans notre vie sociale, un tableau ou un autre objet d'art peut déjà obtenir une valeur d'usage considérable pour un ama-
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leur quelconque et le rendre heureux, par le seul fait qu'il est dîl a la main d'un maître dont les œuvres sont rares et recherchées. C'est là un phénomène analogue à celui que nous venons de constater pour les colons qui, placés en dehors de la vie sociale, attribuent à une arme à feu une valeur excessivement élevée parre que cette arme est la seule de sou espèce. L'eau potable, qui, dans des circonstances normales, est considérée comme n'ayant pas de valeur, et que l'on gaspille, par juite, en grandes quantités, peut accidentellement, comme nous l'avons fait remarquer, obtenir une valeur d'usage presque infiniment grande, lorsque les hommes en ont seulement à leur disposition, pour la satisfaction de leurs besoins les plus pressants, une quantité excessivement limitée.
D'autre part, de grandes quantités d'un bien quelconque peuvent partiellement ou entièrement perdre leur valeur d'usage dès que ce bien est à notre disposition en telle proportion que non seulement les premiers et les plus urgents, mais aussi les moindres besoins des consommateurs sont satisfaits, sans que pourtant la demande épuise la provision. Les quantités superflues, comme nous l'avons fail remarquer déjà, peuvent même occasionnellement prendre une valeur d'usage négative, c'est-àdire qu'elles peuvent devenir désagréables et nuisibles aux hommes.
C'est à la clarté de ce phénomène que nous devons nous expliquer pourquoi Ton n'attribue généralenaent aucune valeur d'usage à de petites quantités de certains biens non-économiques, comme l'air et l'eau, malgré les besoins essentiellement pressants que satisfont quelques portions de ces mêmes biens, qui ont ainsi, pour chacun de nous, une valeur d'usage très élevée. Pour les mêmes raisons, enfin, nous nous expliquons cet autre fail au sujet de certains biens, comme le bois, les pierres de construction, le fer, le blé, etc., qui pourvoient à des besoins humains essentiellement pressants, mais qui sont encore faciles à remplacer, dans les conditions actuelles du travail : il arrive ordinairement que de grandes quantités de ces biens