‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 35 sur 184 · CHAPITRE IV. LA VALEUR d'usAGE PKKSONNELLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. LA VALEUR d'usAGE PKKSONNELLE

sonnelles des biens par leurs valeurs de production el d'écliange est tellement intense qu'il se crée, pour tous les biens tongibles, une sorte de deuxième valeur d'usage qui se maintient à côté de la valeur d'usage momentanée de ces biens, la remplace bien souvent et, non moins souvent, est confondue avec elle.

Quand nous perdons un objet de valeur, nous sommes ordinairement enclins à taxer notre perte non pas d'après le plaisir ou l'avantage que l'objet même aurait pi] nous procurer et dont nous sommes maintenant privés, mais d'après le plaisir ou l'avantage auquel nous devrons renoncer en remplaçant cet objet par un autre. Cela veut dire, pour la plus grande partie des articles de consommation journalière, que nous taxerons la perte d'un objet ou d'une quantité déterminée de quelque bien d'après le prix de marché que coûtera leur remplacement.

Ce fait a amené certains représentants de la doctrine utilitaire à imaginer la notion de l'utilité de substitution [Suhstitutionsnutzen). Disons en passant que, dans le cadre de la théorie de Vutilité- limite, cette notion ne potivait que rendre plus confuses encore les idées qu'elle était appelée à éclaircir.

D'après ce qui a été dit plus baut, il est évident que le « pardessus d'hiver volé » dont nous parle par exemple M. Bohm- Bawerk peut, en effet, être évalué par quatre personnes différente-; de quatre manières différentes : par le riche, comme le privant de. quelques dépenses de luxe ; par un moins riche, comme nécessitant, pendant quelques mois, certaines épargnes dans le ménage ; par un homme pauvre comme l'obligeant à engager ou à vendre un meuble ; et seulement {>ar le plus pauvre, d'après le service immédiat que lui rendait le pardessus d'hiver en le défendant contre le froid (1).

En réalité, il n'est directement question, pour aucune de ces quatre personnes, de Vutilité des choses qu'elles sacrifient pour remplacer par un autre le vêlement volé. Contrairement à ce que pense M. Bôhm-Bawerk, on ne songe pas d'abord à Vutilité de

(1) Voir Bôhm-Bawerk, loc. cit., livre III, chap. I, iv, p. 262.

Cornélissen 6

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.nl^lUution .l'une « catégorie étrangère de biens » (fremde Gu- ]er,auung), mais on pense en réalité au prix de marché qu a coùl. le pardessus volé ou au prix probable de celui qui le remplacera Si l'on a porté le vêlement volé pendant plusieurs ann.'-es, on n'évaluera plus la perte de cet objet d'après le prix de marché pur et simple d'un nouveau pardessus ; en homme pratique, on tiendra compte de l'usure qui diminuait la valeur de l'objet volé et on considérera cette diminution de valeur comme une circonstance atténuante de la perte qu'on a faite. On pense donc tout de suite à l'objet perdu et à sa propre valeur de marché ; ce n'est qu'ensuite et indirectement qu'on peut penser aux conséquences de la perle et dire, par exemple : « Ça me coûte deux mois de privation de tabac et de vin » ; mais il est évident que les locutions de cette espèce ne sont que des expressions figurées, derrière lesquelles se cache toujours le prix de marché d'un pardessus d'hiver (1).

(1) Dans la troisième édition de son livre, M. Bôhm-Ba^^erk admet que les facilit^'S de l'échange peuvent amener celui qui perd un pardessus a évaluer cet objet d'après son coût d'achat. Se rendant compte de toute la portée de cette concession dans le cadre de sa théorie subjectiviste, 1 économiste autrichien se demande : « Cette doctrine ne nous égare-t-elle pas dans un cercle vicieux? Nous expliquons ici le prix de marché par les évaluations que font les parties contractantes et, traitant du pardessus volé, nous avons également expliqué - au moins pour un nombre considérable de cas - l'évaluation subjective que font les gens, par le prix du marché : n'est-ce pas là un cercle? » (i).

M. Rôhm-Bawerk prétend qu'il n'en est rien. Car, dit-il, l'évaluation d'après le coût d'achat ne se fait pas sans réserves ni exceptions, mais sous certaines conditions : « Quiconque, ayant la certitude de pouvoir acheter toujours un pardessus d'hiver au prix de 40 florins, l'évalue d'après ce prix d'achat présumé, au lieu de l'évaluer d'après son utt- Uté-limite immédiate, dix fois plus grande peut-être, fonde, son évaluation sur une supposition préalable, qui ne se réalisera qu'au marché. Naturellement cette évaluation elle-même devient par là conditionnée et hypothétique et son existence dépend de l'exactitude et du bien-fondé de la supposition. » (2).

L'auteur traite en conséquence les évaluations subjectives qui se basent

(1) Bù«h-Bawrbk, Ioc. cit., livre III, oliap. II, m, p. 391. (8) Uc. cit., p. 398.

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Toutes nos observations sur l'influence que les valeurs de production et d'échange peuvent exercer sur la valeur d'usage s'appliquent, avons-nous dit, à la plus grande partie des bien» fongibles qui servent à notre usage journalier.

Il en est autrement des biens non-fongibles, c'est-à-dire de tous ceux qui possèdent une certaine valeur que la substitution d'un bien semblable ne saurait remplacer. Ici la valeur d'usage disparait partiellement ou entièrement avec l'objet même, bijou ou tableau de famille, souvenir d'amis ou d'un certain événement de la vie, ou encore chef-d'œuvre de l'art, em.pruntant sa haute valeur au maître qui l'a créé ou aux conditions dans lesquelles il a été produit. Précisément parce qu'on ne saurait parler, en général, d'une libre production et reproduction de

sur la supposition de pouvoir acheter un objet voulu à un prix déterminé comme étant « tout au plus une étape psycliologique intermédiaire, mais jamais la ligne de conduite définitive ». C'est à V utilité-limite immédiate que resterait toujours réservée cette dernière fonction (1).

Nous objecterons à ce raisonnement que toute science présente un caractère plus ou moins « hypothétique ». Rien n'est fait par elle sans « réserves ». Quand le monde périra, nous mouri'ons peut-être tous, dit un dicton populaire ! Malgré cela, l'économiste recherche la solution des problèmes sociaux en admettant que le monde ne périra pas et qu'un autre désastre non prévu ne viendra pas non plus renverser tous nos calculs. Si l'économiste se met à étudier la valeur objective et le prix de marché des marchandises, dans la vie si compliquée et développée de nos jours, il doit aller au marché dans la « supposition » que ce dernier restera un marché capitaliste et ne deviendra pas, par exemple, un marché précapitaliste, un marché boehm-baiverkien. Il doit supposer, en effet, qu'on pourra à tout instant se procurer sur ce marché un pardessus d'hiver à son prix d'achat de 40 florins. C'est précisément ca prix d'achat qu'il faut expliquer, car c'est derrière lui que se cache la valeur objective (valeur d'échange; du pardessus. M.Bôlim-Bawerk, au contraire, cherche toujours des cas particuliers et exceptionnels pour sauver sa théorie générale de la valeur.

Dans notre critique de la théorie utilitaire (voir notre chapitre VII), nous reviendrons encore et au caractère précapitaliste qui, chez M. Bôhm- Bawerk, distingue toujours le marché, et aux i-ectifications apportées par cet économiste à sa théorie générale dans la dernière édition de son livre, rectifications qui sont autant de concessions à la théorie objectiviste.

(1) Loc. cit., p. 401.

^\ l'ARTll'; 11. — l'A VALEUR SUHJ liCTlVK

tels l)ien3. leur valeur d'usage ne peiil pas être induencée par les valeurs de production et d'échange au point d'être rabaissée au niveau de leurs prix de marché ou de leurs frais de production. Au contraire, lorsque, relativement à certains de ces biens, comme par exemple aux œuvres d'art des grands maîtres, nous pouvons parler en effet d'un prix de marché spécial, celui-ci esl, sans aucun doute, régi justement par la valeur d'usage particulière et par la concurrence parmi les amateurs d'art.

Lorsque cette valeur d'usage particulière existeexclusivement pour la personne du consommateur et dépend des préférences spéciales de celui-ci pour icn exemplaire déterminé d'une catégorie quelconque de biens, nous voyons disparaître ordinairement l'idée même que cette valeur d'usage exceptionnelle se réfléchisse dans un prix de marciié spécial. C'est pour cette raison que Knies a prétendu à bon droit que la valeur d'affection comme telle « manque absolument du caractère de la fongibilité » (1).

Si nous résumons en quelques mots ce que nous avons dit sur les principes généraux qui régissent la valeur d'usage personnelle, il sera évident pour nous que l'on ne saurait ni exprimer des formules définitives, ni déterminer un ordre quelconque pour la classification des articles de consommation d'après leur valeur d'usage. La raison en est que toute évaluation se présente à nous avec un caractère purement individuel et comme réglée par des circonstances personnelles. Ce que nous appelons la valeur d'usage des biens s'est manifesté comme le produit de toutes sortes de facteurs, non seulement matériels et économiques,

(1) '< D'autre part, la valeur d'affection, comme telle, manque absolument du caractère de la fongibilité ; elle n'est donc nullement mesurable par une somme d'argent, même lorsque juridiquement l'on en tient compte. » (Kabl Knies, Das Geld, 2e édit., Berlin, 1885, ch. iv, p. 164.) Knies donne l'exemple suivant : « Quiconque doit sacrifier la « maison do ses pères » à une nouvelle voie ferrée, ne se reconnaîtra pas entièrement dédommagé par les <> pleins dommages-intérêts » qu'on lui accorde, bien que le voisin, traité de la même façon, s'estime richement payé pour sa propre maison. »

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mais aussi psychologiques, de la nature Ja plus différente, ensemble tellement complexe qu'il ne peut être question d'une loi universelle pour mesurer cette valeur. On ne peut que const.iter les résultats finals et objectifs des évaluations personnelles.

La valeur d'usage personnelle d'un bien quelconque se manifeste, comme nous l'avons vu, sous la forme de l'égalisation de ce bien à une quantité déterminée d'un autre bien ayant un autre usage et que le consommateur voudrait céder pour acquérir le premier bien. Il s'agit toujours ici pour lui d'une taxation purement individuelle et dépourvue de tout caractère objectif.

Il est vrai qu'à la fin de ce chapitre, en traitant de l'influence qu'exercent \q?, valeurs de production et d'échange des biens sur leur valeur d'usage, nous avons vu la valeur d'usage personnelle de la plus grande partie des richesses montrer une tendance vers un niveau fixe et prendre, par suite, un caractèie plus ou moins objectif. En y ri^gardant de près, cependant, nous devons reconnaître que nous avions quitté là, a proprement parler, le domaine de la valeur d'usage personnelle, que nous connaissons comme valeur subjective. Notons bien que, dans le même passage, nous avons examiné particulièrement l'action des rapports d'échange objectifs sur les évaluations subjectives des biens. Tout bien considéré, nous avions toujours sous les yeux la valeur d'usage subjective des biens en question, mais elle était sous l'influence de leurs valeurs de production et d'échange.

L'action des valeurs de production et d'échange sur la valeur d'usage n'est pas un phénomène social d'un caractère universel, susceptible de se manifester dans toute société humaine : c'est, au contraire, un phénomène social dépendant d'une organisation déterminée de la société. Dans la société capitaliste actuelle, où la vie sociale repose, du coté des non-possédants, sur la vente du travail et des produits du travail et, du côte des possédants, sur l'exploitation de la force de travail et de? dons naturels, toutes les évaluations économiques et personnelles des difl^érentes epèces de biens seront, en règle gêné-

raie, influencées par les rapporlsdu marché, c'est-à-dire par les prix d'achat.

Chez les peuples demi-civilisés où se rencot)lrent des formes de possession ou de propriété en commun, ainsi que dans la société communiste d'organisation supérieure, dont l'avènement semble se préparer de nos jours, la valeur d'usage peut présenter un caractère bien plus prononcé.

Sous le système d'une possession ou propriété en commun, le coût de travail, exigé pour l'acquisition de certaines richesses, peut exceptionnellement influer encore sur les évaluations personnelles de ces richesses, mais le prix de marché ne le peut pas. Le marché proprement dit manque. Partout où règne la production communiste et où le travail individuel ne se manifeste que comme quote-part du travail social total, il ne peut être question, pour évaluer individuellement les richesses, ni de l'inlluence de la valeur d'échange, ni même, généralement, de celle de la valeur de production. La production dépend directement de la communauté et non pas précisément de l'ind vidu, qui n'en tiendra pas compte dans ses évaluations. Plus que la société capitaliste, le communisme, comme forme générale de civilisation, permet un jeu compliqué d'évaluations s'attachant directement à l'usage des biens et à leur utilité personnelle ou sociale.

C'est déjà un tait des plus caractéristiques que tous les représentants de la doctrine utilitaire dans la science économique aient négligé l'action que les rapports de valeur objectifs exercent sur les évaluations subjectives des bieus. Mais il est plus singulier encore de voir les économistes modernes officiels — économistes d'université qui, en qualité de fonctionnaires, soutiennent par leur science l'ordre social actuel — adhérer maintenant de préférence à cette doctrine qui réduit, en définitive, toute valeur à des évaluations personnelles dont la place et l'importance sont si restreintes dans la société capitaliste de nos jours.

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