‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 36 sur 184 · LA VALEUR D USAGE SOCIALE · texte numérisé non relu

LA VALEUR D USAGE SOCIALE

« La chose utilisée, dit Hegel (1), est une chose particulière, de qualité et de quantité déterminées, et en rapport avec un besoin spécial. Mais, son aptitude à une utilisation spéciale la rend en même temps, en tant que quantitativement déterminée, comparaJ^e à d'autres choses, ayant la même aptitude; de même, le besoin spécial auquel elle sert, est un besoin d'une façon générale e\, en même temps, un besoiri particulier, comparable par conséquent à d'autres besoins ; d'où il suit que la chose ellemême est à son tour comparable à d'autres choses qui peuvent servir à d'autres besoins. »

Les articles de consommation, en effet, si différents par leur nature, peuvent être comparés les uns aux autres et estimés, selon des quantités déterminées, comme équivalents, par la seule raison que tout besoin ou tout désir spécifique satisfait par chacun d'eux est aussi un besoin en général pour le consommateur éventuel. C'est ce trait commun qui rend les biens les plus différents comparables entre eux comme des grandeurs de la même espèce ; ce sont tous des articles de consommation individuelle.

(1) Hegel, Philosophie des Rechts, § 63.

yy l'AUTIK II. — LA VALEUR SUBJECTIVE

Ce qui est vrai, pourtant, [xtiir le consommateur isolé, ne l'esl pas moins pour la communauté des consommateurs. Les besoins et désirs personnels de cfiaqiie consommateur sont en même temps des besoins et désirs humams en général, comme le consommateur, lui-même, est un membre de la société. Les besoins et désirs de la société ne sont autre chose que l'ensemble des besoins et désirs individuels de tous ses membres.

Tandis que les biens de diverses espèces satisfont des besoins et désirs spéciaux d'individus particuliers et possèdent ainsi une valeur d'usage personnelle, ils obtiennent en même temps nwe valeur d'usage socî'aZe, valeur « qui en constitue le caractère générique » (Gebrauchswerth in génère), comme l'a dit Knies (1).

Nous avons désigié celte valeur d'usage de caractère générique, cette valeur d'usage sociale, par le nom de valeur subjective corisidérée dans un sens général. Elle est restée valeur subjective parce qu'elle exprime toujours un rapport entre les biens et le sujet qui les consomme et qu'elle représente toujours l'intérêt de ces biens par rapport au bien-être de ce sujet. Mais cette valeur subjective est considérée dans un sens général, parce que les consommateurs sont pris ici en tant que membres de la société ; c'est donc la valeur subjective considérée du point de vue de la vie sociale en général.

Ce changement de point de vue influence immédiatement le jugement que nous portons sur la valeur subjective. Dans nos considérations générales sur la valeur d'usage, nous avons remarqué qu'elle ne supposait pas nécessairement des propriétés rendant les biens utiles au consommateur, mais simplement des caractères qui les rendent propres à son usage. Aussi avons-nous vu, dans notre chapitre sur la valeur

(1) « Les diverses espèces de biens, en satisfaisant diverses espèces de besoins, satisfont en même temps, les uns avec les autres, la totalité d'une somme donnée de besoins humains. Il en résulte que les diverses espèces de biens contiennent une valeur d'usage qui en constitue le caractère générique. » (Karl Knies, Das Geld, chap. iv, p. 160.)

CHAFITRE V. LA. VALEUR d'uSAGE SOCIALE 89

d'usage personnelle, qu'une cliose peut avoir une valeur d'usage parce qu'elle peut satisfaire un désir personnel, sans qu'il y ait à se demander si ce désir est moralement légitime ou simplement raisonnable, c'est à-dire si la chose en question possède de « l'utilité » dans le sens rigoureux du mol.

Cependant, nous avons fait remarquer déjà que, pour l'estimation de la quantité de la valeur d'usage, Vutilité des choses peut exercer une influence essentielle. Les biens peuvent diminuer en même temps en utilité et en valeur d'usage tout en ne variant pas dans leur aptitude à être employés.

Plus encore que dans la valeur d'usage personnelle, ce même phénomène se révélera à nous dans la valeur d'usage sociale. Ici l'élément de moralité — la légitimité ou non-légitimité des besoins ou désirs en question — constitue un élément important de la valeur, précisément parce que cette valeur est considérée du point de vue du bien-être social et général et non pas de celui du bien-être personnel de quelque consommateur en particulier.

Notons bien que la notion générale, à laquelle nous aurons ' à retourner en dernière analyse, reste toujours — même pour la valeur d'usage sociale — la simple aptitude des biens à servir à l'usage des consommateurs et même à leur usage personnel. Les biens n'ont une valeur d'usage sociale que parce qu'ils satisfont et seulement lorsqu'ils satisfont des besoins ou des désirs particuliers et pourvoient ainsi, chacun pour sa catégorie spéciale, à une partie de la totalité des besoins et désirs sociaux. Pourtant, lors de l'évaluation de la quantité de celte dernière valeur d'usage, apparaît le caractère qui la distingue de la valeur d'usage personnelle.

Pour la valeur d'usage personnelle, c'était, en détînitive, le consommateur qui décidait. Son opinion particulière sur son propre bien-être et sur l'intérêt à attribuer au.\ biens à ce point de vue, pouvait même différer de celle de toute autre personne ; c'est sa décision qui, en réalité, créait la valeur d'usage personnelle. Il ne reste à la science économique qu'à

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exan»iner el les; principes d'après lesquels le consommateur prendra celte décision et les influences qui agissent sur elle, — influences économiques, sociales, politiques et surtout [)sychologiques. La science économique analyse ensuite celles de ces influences particulières qui la concernent.

D'après le môme principe, il appartiendra à la société, à la communauté, de décider de la valeur d'usage sociale. Mais la société n'est pas une personnalité comme l'individu. La communauté c'est nous ttjus, et l'estimation de la valeur d'usage sociale est réduite, en fait, au jugement de tous ceux, parmi nous, qui s'intéressent à ces questions économiques et sociales.

Ce jugement difi'ère nécessairement d'après la région et l'état de la civilisation. C'est essentiellement une notion historique. Puis, même dans une civilisation donnée, il pourra différer selon les individus.

On peut supposer toutefois qu'il ne différera guère pour les biens dont la valeur d'usage sociale est généralement admise, tels que le bois, le fer, le blé, le charbon, etc. Pour ces biens, la difl'érence dans l'évaluation dépendra moins des opinions diverses sur leurs propriétés et qualités particulières que de celles que l'on a de leurs quantités disponibles. Cependant, il est incontestable que ce même jugement différera beaucoup plus pour d'autres espèces de biens, telles que les articles de luxe : diamants, perles, ornements d'or et d'argent, fleurs, etc. ; ensuite pour certains aliments et certaines boissons, — eu général pour tous les biens qui ne sunt pas rigoureusement indispensables, ou qui sont même considérés parfois comme nuisibles, tels que l'opium, l'absinthe, etc.

Tout jugement définitif à ce sujet est aussi difficile qu'important. La différence d'opinion sur les caractères utiles ou nuisibles des biens nous amènera, dans l'application pratique de nos idées, à favoriser la consommation des choses qui sont considérées comme essentiellement utiles et à combattre celles dont l'usage nous parait peu utile ou même dangereux.

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