‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 37 sur 184 · CHAPITRE V. LA VALEUR d'uSAGE SOCIALE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. LA VALEUR d'uSAGE SOCIALE

Ceci est assurément d'autant plus iniportant que, dans la vie sociale, un individu agit fréquemment au nom d'un autre ou même de beaucoup d'aulres, exerçant ainsi une influence décisive sur les intérêts d'autrui : les parents et les professeurs décident pour leurs enfants et pour leurs élèves ; le représentant d'un groupe d'individus, pour chacun de ces individus; le rédacteur d'un journal, pour ses lecteurs, et ainsi de suite. Certaines questions pratiques relatives à l'intervention ou à la non-intervention de l'Etat, le monopole des boissons alcooliques et de l'opium, les taxes sur les articles de consommation, etc., sont étroitement liées à l'opinion courante que l'on se fait, dans les classes dirigeantes d'un pays, de la valeur d'usage sociale des biens.

Précisément à cause de cette importance pratique, nous voulons encore mettre en évidence la différence essentielle existant entre les valeurs d'usage personnelle et sociale.

C'est un des réels mérites d'Adam Smith d'avoir soumis à l'examen la question des différents usages qu'une personne peut faire de sa part de la richesse sociale. Smith a fait ainsi quelques pas dans un domaine où, malheureusement, il n'a pas été suivi par ses successeurs. Ceux-ci, à commencer par Ricardo, ont été par trop enclins à se jeter dans les spéculations abstraites, alors qu'il s'agissait d'une question aussi purement pratique. Ce n'est que trop récemment qu'on a fait de nouvelles recherches sur ce point.

Supposons que deux biens différents soient estimés à la même valeur par un consommateur quelconque, de sorte qu'il accepterait de se priver de l'un pour posséder l'autre ; dans ce cas, il n'est indifférent ni pour lui, ni pour la société, de savoir lequel de ces biens il consommera en sacrifiant l'autre. Dans sa Richesse des nations, Adam Smith a t'ait remarquer qu'un homme riche pourrait dépenser son revenu en tenant une table abondante et somptueuse, en entretenant un grand nombre de domestiques, en ayant une multitude de chiens et de chevaux ; qu'il pourrait dépenser ce revenu en

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chos'-s frivoles : bijoux, colilichels, magnifiques vêLentenls ; ou iiien employer la plus grande partie de ses ressources à embellir ses maisons en ville et à la campagne, à acheter des meubles de luxe, à faire des collections de livres, de statues, de tableaux.

« O'ie deux hommes égaux en forlune dépensent chacun leur revenu, l'un de la première manière, l'autre de la seconde, la magniticence de celui dont la dépense aurait consisté surtout en choses durables, irait continuellement en augmentant, parce que la dépense de chaque jour contribuerait à rehausser et à agrandir l'eflel de la dépense du jour suivant ; la magnificence de l'autre, au contraire, ne serait pas plus grande à la fin de la période qu'au commencement. Le premier se trouverait aussi, à la fin, le plus riche des deux... Et, de même que l'une de ces deux manières de dépenser est plus favorable que l'autre a l'opulence d'un individu, elle l'est pareillement à celle d'une nation. » (1).

Dans le cas supposé, la conclusion nous semble plus juste encore relativement à la nation et à la société en général, qu'à l'iudividu en question. Un peut admettre que le dernier, par ses dispositions personiielles, — dispositions physiques, intellectuelles, morales, — ait jugé que la dernière manière de dépenser ses ressources concorde mieux avec son bien-être et son bonheur personnel ; il peut penser que, malgré la dissipation d'une partie de sa fortune, il est devenu plus riche par les jouissances qu'il s'est procurées. Pour la communauté, pourtant, c'est autre chose d'hériter d'habits usés, de bouteilles de vin vidées ou même de perles ou de diamants, que d'acquérir par la mort d'un de ses membres une bibliothèque, un hôpital, une collection d'œuvres d'art. En termes généraux, nous pouvons constater ceci : pour la société, le résultat n'est pas le même selon que la plus grande partie du travail social sera

(1) Adam Smith, Wealth of Nations, livre II, chap.iii, édit. Me Culloch, London, p. 278; cf. trad. Garnier, tome I, Edit. 1881, pages 419-420.

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