CHAPITRE V. LA VALEUR d'lSAGE SOCIALE
3" Le nombre de personnes aux besoiyis et aux désirs desquelles pourvoit une richesse {les deux autres facteurs restant invariables).
Il s'ensuit que les richesses en général et surtout les articles de première nécessité : blé, bois, charbon, laine, coton, etc., pourront continuellement croître en valeur d'usage sociale', aussi longtemps que tous les hommes ne seront pas suffisamment habillés, nourris, logés, etc., et considéreront comme non-satisfaits leurs premiers besoins matériels.
Il s'ensuit encore qu'à certaines espèces d'articles nécessaires àtous nous devons attribuer une valeur d'usage sociale bien plus élevée que, par exemple, aux articles de luxe ne servant qu'à nne petite minorité de gens, — abstraction faite encore de ce que les besoins et désirs auxquels ces derniers articles pourvoient sont d'une nécessité moins pressante. Si nous tenons compte de ces divers facteurs, il est évident que, de deux articles dp consommation de nature différente, pourvoyant, l^un aux premières exigences de la vie humaine, l'autre, au contraire, à des besoins de luxe, la valeur d'usage sociale du premier article sera généralement beaucoup plus grande que celle du dernier, — et il en sera ainsi tant que les principes fondamentaux exposés ici seront valables, c'est-à-dire tant que les besoins primordiaux de milliers et de millions de nos semblables ne seront pas suffisamment satisfaits. On n'a pas à se demander ici si, pour un consommateur particulier quelconque, la valeur d'usage momentanément attribuée par lui à la deuxième catégorie d'articles (articles de luxe) est plus élevée que celle qu'il attribue à la première. Ici, la valeur d'usage sociale s'oppose à la valeur d'usage personnelle qu'attache à une richesse un consommateur particulier.
Dans une civilisation plus élevée que la nôtre, on pourra considérer qu'un individu fait un faux pas en dépensant son propre travail ou le travail d'autrui à la production d'articles de luxe, tant que d'autres membres de la société manquent encore de nourriture, d'habits ou de logement. Le fait que la civilisatioa
\{){) PAIiTll': II. — l.A VALEUR SUliJECTlVE
mmlerne prêle si peu d'attention à de semblables méprises, tandis qu'elle considère le vol comme un crime sérieux, témoigne d'un manque de connaissance profonde de la vie sociale même cb^z les esprits les mieux doués de notre génération, ainsi que de «entiments moraux encore peu développés chez la grande majorité des hommes.
Nous venons de remarquer que l'intensité des besoins et des désirs humains est un facteur essentiel de la valeur d'usage sociale des richesses. Arrêtons-nous un moment encore sur ce point.
Etant donnée la quantité d'une richesse quelconque, — la durée du plaisir ou de l'avantage qu'elle procure restant invariable, — la valeur d'usage sociale peut croître ou décroître avec l'intensité des besoins ou des désirs que cette richesse satisfait.
Cette intensité des besoins dépend nalurellemeni en premier lieu des qualités particulières de la richesse et de l'idée qu'on s'en fait ; mais des influences extérieures entrent aussi en jeu. Les besoins humains peuvent être intîuencés par le climat ou la saison. Certaines espèces de fruits ou de boissons rafraîchissantes peuvent, dans les pays chauds, répondre à des besoins plus intenses et représenter, par suite, une valeur d'usage sociale plus importa:ite que dans les zones tempérées. Dans une même contrée, la valeur d'usage sociale des combustibles comme le bois et le charbon varie avec la saison.
Celte intensité peut dépendre aussi de certaines mœurs et coutumes nationales, créées par tilusieurs générations de consommateurs, c'est-à-dire de la civilisation générale. Nous avons déjà constalé que, parmi certains peuples orientaux, les bijoux, pierres précieuses, etc., constituent une partie relativement plus importante de Li richesse sociale que dans les nations de civilisation occidentale. Cela prouve seulement que, dans les pays orientaux, les articles de consommation de cette espèce répondent à des besoins et à des désirs plus profondément ressentis que chez nous ; aussi quiconque étudiera sérieusement
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sur ce point le développement de notre civilisalion moderne constatera une baisse continuelle de la valeur d'usage sociale de ces biens par rapport aux siècles passés et à l'état antérieur de notre civilisation ; ils ne sont plus ou fort peu demandés par les hommes et la demande de la part des femmes a en même temps beaucoup diminué. Les besoins et les désirs satisfaits par ces richesses disparaissent lentement, et sont remplacés par d'autres besoins, créés, ceux-ci, par le développement intellectuel : la lecture de journaux et de livres, les voyages, etc. ; ces derniers besoins, au contraire, étaient moins vivement ressentis dans les siècles antérieurs et parmi les peuples anciens qu'ils ne le sont à notre époque et dans les pays modernes.
iNous avons à examiner de plus près encore l'intensité des besoins : dans une forme de civilisation donnée, et tous les autres facteurs mentionnés ici restant invariables, on ne saurait pourtant considérer comme une grandeur déterminée l'intensité des besoins que satisfait un article quelconque. Il y a encore un facteur important qui influe essentiellement sur les besoins et les désirs de tous les consommateurs et, par suite, sur la valeur d'usage sociale des richesses ; c'est la surabondance ou, au coutraire, la rareté de ces dernières. Par ces mots, nous entendons la quantité disponible des richesse?, ou — dans notre société capitaliste — les quantités apportées au marché, par rapport à la masse totale des besoins et des désirs qui entrent en jeu.
IXotous bien que nous ne parlons plus ici du troisième facteur analysé plus haut. Il ne s'agit nullement de la question de savoir si certains membres de la société, ou même la plus grande partie de la population, ?ont pourvus ou dépourvus des richesses en question. Tout bien considéré, il n'est même plus question de la valeur cTusage sociale am sens large du mot, mais de cette valeur dans un sens capitaliste. Il s'agit de la valeur d'usage sociale telle qu'elle se manifeste sous l'influence d'une forme déterminée de la société et de l'Etat et de la force coercitive que ceux-ci peuvent exercer.
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Par exemple, dans notre socie'té capitaliste, au comnnencemenldii xx' siècle, des milliers et même des millions d'hommes laissent voir assez clairement qu''ils ont besoin et môme grand besoin de vêtements et qu'ils sont dans l'impossibilité de s'en procurer. Le nombre d'hommes qui, dans l'état actuel des rapports sociaux, possèdent des vêlements de rechange est même limité : parmi ceux qui ne sont pas absolument indigents, le plus grand nombre ne dépense qu'une partie très modeste de son revenu à l'achat de vêlements, parce que nombre d'autres besoins et d'autres désirs plus ou moins intenses demandent aussi des sacrifices.
La question qui se pose aiaintenanl est celle-ci : Quelle influence exerce la surabondance ou la rareté des vêtements apportés au marché sur l'intensité des besoins généraux de vêtements et, par suite, sur la valeur d'usage sociale de ces articles de consommation ? Nous ne tenons plus compte ici du fait précédemment démontré, qu'une partie seulement des besoins et des désirs non-satisfaits de vêlements entrent en jeu. Nous n'examinons que la demande totale et effective de cet article (i).
La même question se pose évidemment pour tout autre article de consommation, quelle qu'en soit la nature ; mais on doit toujours remarquer que la hausse et la baisse accidentelle de la valeur d'échange et des prix de marché réagissent en quelque mesure sur la grandeur définitive de la demande totale et effective. Nous développerons ce point dans notre chapitre sur les principes de la fixation des prix de marché.
Dans le chapitre précédent, il a été démontré que le plus ou moins de rareté des richesses en peut augmenter essentiellement la valeur d'usage personnelle et que, d'autre part, cette valeur diminue par la surabondance des richesses en question, jusqu'à
(1) Cf. la diflérence déjà établie par Adam Smith entre ce qu'il appelle absolute demand et effectuai demand. [Wealth of Nations, livre I, chap, VII, p. 58: trad. franc., t. I, p. 69.)