CHAPITRE VII. LA THEORIE UTILITAIRE
en particulier ; aussi la juge-t-il d'après les résultats finaux, par le débit qu'ont ses maichandises, plutôt que d'après des calculs et des évaluations préétablies. En tout cas, il est évident que cette utilité dans la consomniation ne saurait lui servir de base pour déterminer la valeur qu'il attache à ses marchandises en tant que producteur, bien qu'elle puisse influer sur la grandeur de cette valeur.
Etant Convaincu de l'utilité générale qu'auront ses marchandises pour l'usage humain, le producteur n'a plus à se préoccuper de ce que les acheteurs-consommateurs en feront. Le marchand de chevaux, par exemple, s'occupe fort peu de savoir si le client emploiera un cheval nouvellement acheté pour le lourd travail agricole ou industriel, ou bien si l'animal, en qualité de « cheval de régiment », végétera dans l'inaction derrière un râtelier de casertic.
Du côté du producteur, la théorie de V utilité- limite manque donc en général son effet , elle n'atteint pas le but pour lequel on l'a développée. Lorsque, malgré toute sa théorie utilitaire, M. Bohm-Bawerk prêle enfin attention à cette « particularité très remarquable » que la plupart des ventes se font de nos jours par des « producteurs de métier et des commerçants »,il doit naturellement reconnaître que, pour ce.- personnes-là, la valeur d'usage subjective se fixe « le plus souvent tout près de zéro » {meistens ganz nahe a?i Null).
Par cette découverte, M. Bohm-Bawerk se dislingue essentiellement de la plupart des utilitaristes, vraiment aveugles sur ce point. Au lieu cependant d'être entraîné par là à revoir sérieusement sa théorie de la valeur objective, basée sur un jeu de pures évaluations personnelles, il n'en tire que cette conséquence singulière : dans les cas admis plus haut, « les prix sont limités et fixés réellement par les seules évaluations du côté des acheteurs » (1). Ce seraient donc ici les acheteurs qui feraient tout seuls les prix, les producteurs-vendeurs n'auraient qu"à se taire et à attendre.
(t) Bohm-Bawerk, loc. cit., chap. II, m, pages 405-406.
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En outre, rcgarduiis un peu la descriplioii (Hirenient abstraite et fausse que cette théorie de l'échange donne des rapports de marché et de la nature des marcliandises. Nous en avons déjà parlé en passant ; maintenant, nous examinerons d'un peu plus près cette description en commençant [)ar ce qui concerne le vendeur.
Pour que le train des affaires soit régulier au marché, M. Bohm-Bawerk pose les restrictions suivantes :
« Comme complément nécessaire de notie exposé de la situation, il faut encore ajouter que tous les concurrents doivent paraître simultanément sur le même marché, que tous les chevaux soient de la même qualité et, enfin, que ceux qui viennent au marché pour faire des échanges, ne se trompent pas tellement sur la situation réelle du marché qu'ils en soient empêchés de suivre essentiellement leurs intérêts égoïstes, » (1).
Ce marché philoso'phique nous montrant des chevaux purement métaphysiques ne saurait nous donner une représentation exacte de ce qui se passe au marché aux chevaux réel.
Il serait par trop absurde, assurément, de supposer que deux marchands de chevaux, — Bi , et Bs, — évalueront leurs chevaux successivement, Bi le sien à 100 florins, B» le sien à 260 flo-
(i) Voir Bôhm-Bawerk, loc. cit., chap. II. ii, D, pages 365-366. Cf. également notre chapitre sur la valeur d'usage, note à la page 45. Nous faisons remarquer en passant que la série des restrictions ne se borne pas ici à celles que M. Bôhm-Bawerk a indiquées. En effet, pour que le marclié aux chevaux mis en scène par l'économiste autrichien suive son cours régulier, il faut admettre encore tacitement bien d'autres conditions. Pour que les deux parties, — Aj A5 d'un côté, Bj B^ de l'autre, — échangent docilement dans les limites que leur pose la théorie de M. Bôhm-Bawerk, il faut encore supposer, par exemple : 1° que Bg, B7 ou Bg ne soient pas contraints par manque d'argent de vendre leurs chevaux à tout prix ou du moins très au-dessous du prix qu'ils leur attribuent eux-mêmes, comme cela arrive parfois dans notre société actuelle ; 2° que, d'autre part, certaines des personnes venues pour vendre leur cheval, ne croient pas, par hasard, avoir la possibilité de faire la vente, à une époque peu éloignée, au-dessus du prix posé par eux-mêmes, circonstance dans laquelle ils n'auraient qu'à compter leur journée perdue aux frais de vente. Et ainsi de suite.