‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 55 sur 184 · CHAPITRE VU. LA XriÉORlE UTILITAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU. LA XriÉORlE UTILITAIRE

M. BtJhm-Bawerk se vend régulièrement 10 florins ou, au contraire, 2 florins, ou encore ^2 ou 15 florins. La valeur d'usage attribuée par l'acheteur aux 40 florins exigés, n'a assurément qu'une influence très modeste et très éloigne'e sur la valeur objective et le prix de vente de l'objet.

Notons encore que, selon M. Buhm-Bawerk lui-même, « une partie extrêmement importante » (em ausserordentlich grosser Teil) des évaluations pratiques se font, dans la vie sociale si développée de nos jours, selon le typec. Mais cela ne diminuera aucunement l'importance du type a, prétend-il, parce que ce dernier reste toujours et de façon active « à l'arrière-plan » {im Hintergrunde) des types b et c. On croirait entendre Marx ! Car, nous verrons que le maître classique du socialisme prétend également que sa loi de la vaieur-de-travail se trouve toujours à « l'arrière-plan » du prix de marché efl'ectif des marchandises.

Cependant, nous demandons ce qui reste ainsi, dans la vie sociale actuelle, de la Ihéorie fondamentale qui réduit toute valeur otijective à de pures évaluations d'utilité de la part des- producteurs et des consommateurs, ou même des consommateuis seuls !

Les représentants de la doctrine utilitaire ne nient point, on l'a vu, qu'il existe quelque chose comme une loi du coût-deproduction. Plus loin dans son livre, M. Bôhm-Bawerk reconnaît encore « que le prix de marché des marchandises que l'on peut reproduire à volonté tend à égaler à la longue le <'.oût de leur production » (1). Cette loi, cependant, n'occupe que fort peu ces économistes dans leurs recherches sur la valeur objective, et ils n'attribuent qu'une action secondaire au coût de production des biens (2). « La première condition, pense M. Bôhm-Bawerk, est que les biens produits soieut utiles, et la

(1) Bôhm-Bawerk, loc. cit., chap. II, iv, p, 411.

(2) Cf. Bôhm-Bawerk, loc. cit., tome I, deuxième édit., Innsbruck, 1900, cliap. XU, 2, B. (critique de Marx), p, 528, où la dépense de travail est considérée comme « une cause seconde et particulière » {parliculure Zwischenursache).

1152 pAirr. m. — valimm oimixtive. consiiikmations oknérales

seconrle qu'ils soient rarefi et restent rares relativement aux besoins, n Voilà, pour lui comme pour les économ\s\es utilitaristes en générai, les « motifs réellement décisifs » {die wahrhaft regierenden Besiiniyngrfmde) de la valeur. Que ces conditions aient en réalité cette importance, — (juoique « modestement » placées en arrière de la loi du coût de la production et que ce coût même ne décide pas en premier lieu, — .M. Bohm-Bawerk croit pouvoir le démontrer par la « preuve contraire » suivante :

Tant que l'on fait des frais, dit-i!, pour la production de choses proportionnellement utiles et rares, tant que le coût est ainsi en harmonie avec l'utilité et la rareté des biens, il se trouve de même en harmonie avec la valeur et paraît gouverner celle-ci. Dès que, cependant, ion fait des frais pour des cho?es qui ne sont pas assez utiles on assez rares, par exemple pour produire des horloges qui ne marchent pas, ou du bois dans une contrée naturellement très boisée, ou encore pour fabriquer en nombre excessif de bonnes montres, la valeur ne couvre plus les frais et on voit disparaître jusqu'à l'apparence d'une liaison causale entre les circonstances de la production des biens et la valeur de ceux-ci (1).

(1) Voir loc. cit., tome I, chap. vu {Die ProducUviUitstheorien) 2, p. 161. La <( jireuve contraire » que M. Bohm-Bawerk donne ici est comparable, au point de vue logique, au raisonnement suivant : X est connu comme chanteur. Ce talent paraît dépendre de sa belle voix, de son instruction musicale, etc. Détrompez-vous : Ces qualités lui appartiennent sous une seule condition, modestement placée, il est vrai, à l'arrière-plan, mais qui détermine néanmoins d'une façon décisive les capacités de chanteur de X. En etiet, il faut d'abord que M. X soit un homme vivant. Cela se démontre jusqu'à l'évidence par la preuve contraire suivante : supposons que ce M. X ne soit pas vivant ; en ce cas plus de bon chanteur, et l'on voit disparaître jusqu'à l'apparence d'une liaison causale entre le talent de X dune part et, de l'autre, sa belle voix et son instruction musicale.

Le fait d'être un homme vivant est en effet une condition nécessaire à tout homme pour qu'il fasse entendre sa voix. L'on voudra bien m'accorder, cependant, qu'il y a des causes plus directes de sa renommée comme ténor ou comme baryton.

CHAlMTRli; VII. LA TUKOIUE UTILITAIHH 133

Il est facile de comprendre, après une pareille exposition, pourquoi M. Botim-Bawerk, tout comme les autres représentants de la théorie utilitaire, néglige l'aaalyse scientifique du coût de production ; aussi existe-t-il la plus grande confusion à cet égard parmi ces économistes.

Dans l'école autrichienne de Menger-Bôhm, on examine, tout au plus, si la loi du coût-de-production doit être considérée comme contraire à celle de V utilité-limite, cjn a tâché de mettre d'accord, aussi bien que possible, les deux théories. Cette tentative — bien qu'elle n'ait pas toujours abouti, comme chez Stanley Jevons (1), aux contradictions les plus formelles — devait nécessairement échouer, après qu'on eût opposé catégoriquement une théorie à l'autre.

Lorsqu'on regarde de près la théorie utilitaire, — aussi bien dans l'école autrichienne que dans les écoles française et

(li W. Stahley Jevons commence l'introduction de sa Theory of Political Economy par cette assertion : « De longues réflexions et recherches m'ont amené à l'opinion quelque peu nouvelle que la valeur dépend e?itiérement de l'utilité. » — « Les opinions courantes, dit-il, font du travail, plutùt que de l'utilité, l'origine de la valeur », mais Jevons s'oppose de prime abord à ces théories.

Pourtant, le lecteur qui a eu la patience et la persévérance de lire tout ce livre, abondant en formules et en calculs sur la total utility, le final degree of utility et la ratio of exchange qui en est déduit, se trouvera à la page 164 (3e édition, cf. trad. fr. p. 243) subitement placé devant la phrase suivante bien propre à l'étonner au premier abord : « dépendant, bien que le travail ne soit jamais la cause de la valeur, dans une grande proportion des cas, il en est la circonstance déterminante. » Il sera frappé d'une stupéfaction complète en lisant à la page 186 (trad. fr. p. 267), le commencement du chapitre intitulé : Relation of the Théories of Labour and Ex^hange : « Ce qui pourra servir à donner au lecteur de la confiance dans les théories précédentes, c'est qu'il trouvera qu'elles mènent directement à la loi bien connue et formulée dans le langage ordinaire des économistes, à savoir : que la valeur est proportionnelle au coût de production. »

Cela sonne comme la condamnation en forme, prononcée par l'auteur, de ses propres théories 1 Dans son œuvre, en efiet, Jevons oscille toujours entre « l'utilité », parfois remplacée par la « rareté » iscarcityi, et le coût de la production, sans pouvoir formuler définilivement et catégoriquement ce qui détermine, au marché, la valeur et les prix.

i'M- l'ART. 111. — ■ VALKUR Olî.lKCTIVE. CONSl DKR AXIONS OKNÉRALES

anglaise, — on aboiilit, en définitive, à la tliéorie surannée de l'odre et de la demande. Dans l'œuvre de M. Buhm-Bawerk, par exemple, nous lisons après l'exposition entière de la théorie du Grenznuizen : « Le prix du marché se fixe dans la m(''me zone où l'ofjve et la demande s'équilibrent en quantité. « C'est bien, dit l'auteur, la formule de l'oHVe et la demande si connue depuis Mill ; mais lorsqu'on sait commenter celle formule « d'une façon bien délerminée », elle est « tout aussi juste » que celle du Grenznuizen (1). Dans la deuxième édilion de son livre, l'économiste autrichien avait même ajouté qu'il y a « un eus très spécial » pour lequel « la deuxième formule de notre loi des prix est la plus exacte ». Bien que presque toujours la zone dans laquelle l'offre et la demande s'égalent et la zone circonscrite par les évaluations des couples-limites, coïncident entièrement, il peut arriver cependant, dans certaines circonstances, que l'équilibre de l'oflVe et la demande ne se fassent pas dans la dernière zone tout entière mais seulement dans une partie restreinte de celle-ci. Or, dans ce cas, le prix se fixe toujours dans cette zone plus étroite (2).

bit nous voilà renvoyés ainsi, par l'œuvre qui représente le plus haut développement de la doctrine utilitaire, à la théorie primitive si vague et si incertaine de l'oflVe et de la demande. Cependant, après tout un siècle de développement de la science économique, on pouvait être éclairé sur la portée de cette théorie; elle ne nous explique qu'un phénomène : la valeur d'échange des marchandises subit l'influence de leur valeur d'usage, lorsque celle-ci augmente ou diminue avec le rapport existant au marché entre la quantité ofïerte et la quantité demandée de ces marchandises. Mais l'offre et la demande sont incapables de nous fournir toutes les causes qui déterminent le niveau atteint au marché par la valeur objective et le prix.

Le manque de toute base réelle, en ce qui concerne la valeur

(1) Voir Bohm-Bawerk, loc. cit., tome II, livre III, cliap. II, ii, p. 391.

(2) Loc. cit., deuxième édition, Innsbi-uck, 1902. p. 226.

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