CHAPITRE VU. LA THÉORIE UTILITAIRE
objective Hes biens, est ainsi !e défaut essentiel de la théorie utilitaire, qui se caractérise en outre par un renversement Itizarre et naïf des rapports d'échange réels (1).
Le marché moderne, — et c'est là le phénomène auquel les économistes utilitaristes n'ont pas donné assez d'attention dans leur théorie de la valeur, — est le lieu où les évaluations subjectives d'acheteurs et de vendeurs se résolvent en rapports objectifs et forcés de proiluction et d'échange.
Le caractère essentiel de ces rapports objectifs ne consiste pas, comme le suppose par exemple M. Bôhm-Bawerk (2), dans le simple phénomène qu'au lieu de répondre immédiatement aux besoins subjectifs, ils répondent à l'argent, comme intermédiaire ; au contraire, ce caractère consiste en ceci qu'à la place des besoins et désirs personnels de chaque consommateur en particulier, entrent en jeu les besoins et désirs généraux et sociaux qui correspondent à la collectivité de tous les consommateurs d'un article dans une contrée quelconque. Ces besoins et désirs expriment la demande effective et totale en face de laquelle s'élève l'offre totale.
Les évaluations personnelles comme certaines pratiques du commerce : la ruse, la force de persuasion, la spéculation, etc., n'y tiennent place que dans les limites résultant des rapports objectifs que présente le marché.
Sur ce point, l'organisation moderne de presque toutes les grandes industries rend encore particulièrement faible la position qu'occupe, dans la science économique, la théorie utilitaire.
Happelons-nous que tous les économistes utilitaristes admettent l'existence au marché de la libre concurrence des producteurs et des consommateurs, — concurrence autant dans l'intérieur des deux groupes qu'entre eux. C'est seulement sous la
(l! Très caractéristique à ce point de vue est la descriptiomfque M. Bôhm-Bawerk a donnée du marché du fer, compris d'après sa théorie. Voir Bôhm-Bawerk, tome II, livre III, chap. II, iv, pages 413-425.
(2) Loc. cit., pages 415-416.
1;5(i l'Ain'. III. V.VLEL'K OIUIXTIVI':. COiNSIDIvHATIONS GKNKHALES
condition de l'exislence de cette concurrence libre que leur exposé des évaluations subjectives d'utilité peut avoir une raison d'être. Or, dans tous les pays de production capitaliste moderne et dans les industries les plus ditlérenles.les producteurs ont loriné, depuis environ un quart de siècle, toutes sortes de coalitions : cartels et trusts, dont le but est précisément d'écarter la concurrence. Loin de se disputer partout la clientèle — comme le suppose encore la doctrine utilitarisle — ils s'entendent de plus en plus entre eux pour pouvoir agir sur le marché d'un commun accord. Dans plusieurs sphères, les consommateurs Commencent à se conduire de façon analogue en s'unissant dans des coopératives de consommation. . Ainsi, la théorie utilitaire, avec son exposé naïf et arbitraire des conditions de l'achat et de la vente, se trouvera dans quelques années tellement éloignée de la vie réelle qu'elle sera écartée en fait de la science économique. Elle le sera du moins sous sa forme actuelle et avec l'importance fondamentale qu'elle attribue aux évaluations personnelles, notamment à celle des consommateurs dont les appréciations sont tellement sacrifiées de nos jours dans la lutte contre les producteurs coalisés.
H. — La Théorie de la V aleur-de- Travail.
La Théorie de la valeur-de-travail a mis, à boa droit, au premier plan, pour expliquer l'origine et la grandeur de la valeur objective (valeur d'échange), la détermination du plus ou moins de travail exigé par la production des richesses. A bon droit également, ce travail est considéré par elle d'abord comme une dépense de temps et de force qui, une fois employée à la production d'une certaine richesse, ne saurait être appliquée en même temps à l'acquisition d'une autre; — en deuxième lieu, comme un Sficrifice de liberté; ce qui, tout ensemble, fait que l'homme envisage ce travail comme le coût né-
CHAPlTRi: Vil. LA THEORIE DE LA VA LEUR-UE-TRAVAIL \M
cessaire à la pro<luclion des richesses qu'il délire. La théorie de la valeur-de-travail Q. Aonc fort bien marqué dans la civilisation humaine une tendance naturelle qui s'exprime essentiellement par l'e'change des marchandises, la tendance à estimer la valeur objective des biens, non pas d'après les besoins qu'ils satisfont, mais d'après le coût de production qu'ils exigent.
Seulement, la Théorie de la valeur-de-travail a trop négligé tout autre facteur que le travail, et uolaramenl la différence qui existe entre les richesses au point de vue de Vutilité ; elle n'a donc pas assez remarque l'inÛuence exercée par la valeur d'usage, influence qui, agissant comme une deuxième tendance, modifie incessamment la valeur objective des richesses. En identifiant les moyens nécessaires pour obtenir les résultats finals (les richesses propres à la consommation humaine) avec ces résultats mêmes, elle a tout simplement considéré la valeur d'échange des biens comme égale à leur coût de production, dans lequel on a fini par trouver le travail socialement nécessaire à leur production (ou à leur reproduction). Pour cette dernière analyse, nous pensons particulièrement aux théories de Karl Marx.
Il va sans dire que les théoriciens de la valeur-de-travail n'omettent pas entièrement, dans leur exposé, l'utilité et la valeur d'usage éventuelles des biens. Ils sont loin d'admettre qne le seul fait d'avoir coûté du travail au cours de la production — et d'en devoir couler pareillement au cours de la reproduction — suffise pour conférer de la valeur aux biens. Au contraire, ils avancent, comme une condition sine qua non, que les denrées, portées au marché, doive?it avoir une valeur d'usage. « Enfin, dit Marx, aucun objet ne peut être une valeur s'il n'est un objet d'usage. S'il est inuiile, le travail qu'il renferme est dépensé inutilement, ne compte pas comme travail, et conséquemmenl ne crée pas de valeur » (1).
(1) Karl Marx, Dai' Kapital, lome I, chap. i, p. 8 ; cf. trad. Roy , p. 16, col. 1.
I ;f<S TART. m. VALEUR OBJECTIVE. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Rodberlus, tl(! son côté, en exposant la théorie que les pro-, duils s'échangent au marché proportionnellement .m travail qu'a coiUé leur production, ne considère cette valeur d'échange que comme « la valeur d'échange naturelle et par conséquent juste » (ivie der natnrliche so aitch der gereclUe Tauschuerth), dont « la valeur d'échange réelle » peut différer, restant, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous d'elle, mais en gravitant toujours vers ce point (1).
Cependant, — et voilà le côté faible de la théorie de la valeur-de-travail et son défaut ca['ilal, — ni Rodbertus, ni Marx, n'ont suffisamment tenu compte de la valeur d'usage ei de l'utilité éventuelle des richesses humaines et n'ont reconnu cette deuxième tendance fondamentale qui fait que les biens peuvent être objectivement estimés comme égaux et traités eu équivalents au marché des denrées, d'après un autre principe que celui du travail nécessaire à leur production. Tous deux ont refusé catégoriquement de tenir compte de cet autre principe.
« Economiquement, dit par exemple Rodbertus, tout produit qui nous parvient en qualité de richesse par le canal du travail, passe uniquement au compte du travail humain, et cela pour la raison qu'il est la seule force originale et aussi la seule dépense originale avec laquelle compte l'économie humaine. C'est pour cette raison que là où le travail est plus secondé qu'ailleurs par la nature, le travail est seulement plus productif, considéré d'un point de vue économique ; mais on ne sauraii mettre uue partie du produit du travail sur le compte des forces naturelles » (2).
Karl Marx n'est pas moins catégorique : en principe, il ne reconnaît de valeur qu'aux biens qui sont le produit du travail humain, u Une valeur d'usage, ou un article quelconque, n'a
(1) Rodbrrtus-Jagetzow, Zur Beleuehtung der Socialen Fixage, Berlin, 1875, p. 107.
(2) Rodbertus, Zur Erklcirung und Abhulfc der heutigen Creditnoth des Grundbesitzes, 2^ édition, Berlin, 1893, 2^= partie, note à la p. 174.
CHAPITRK Vil. LA THEORIE DE LA VALEUR-DE-TKAVAIL 13'J
de valeur qu'autant que du travail humain est ntiatérialisé en lui » (1). Aux purs dons de la nature (connnne le sol, les prairies naturelles, les bois sauvages) il n'aitribue pas la moindre valeur, si utiles et même si nécessaires que soient ces richesses pour les hommes et si recherchées qu'elles soient à cause de leur rareté.
Dans le troisième tome du Capital, Marx part de cette proposition : « La chule d'eau, comme la terre en général, comme toute force naturelle, n'a pas de valeur, parce qu'elle ne représente pas de travail matérialisé en elle: et par suite elle n'a pas non plus un prix, car le prix, normalement, n'est que la valeur exprimée en monnaie. Là où il n'y a pas de valeur, il n'y a, eo ipso, rien à exprimer en monnaie. Le prix, ici, n'est autre chose que la rente capitalisée » (2).
Il est évident que, par cette hypothèse, nous nous trouvons devant une erreur fondamentale qui met la théorie de la valeur-de-travail en contradiction directe avec notre vie sociale réelle.
La réalité montre : à Kodbertus, que — « dépense originale » ou non — le travail humain n'est pas, assurément, le seul facteur avec lequel compte « l'économie humaine » ; à Marx,
(1) Karl Mabx, Dus Kapi'nl, t. I, chap. i, p. 5 ; cf. trad. franc., p. 15, col. 1,
2) Karl Marx, Dus Kapital, tome III, deuxième partie, ch. xxxviii, p. 188 ; cf. trad. fraoç., p. 230. Voir de même loc. cit., cti. xxxvii, p. 173, trad. franc., p. 213, où Marx veut voir t maintenir » le principe « que le prix des choses, qui, par elles-mêmes, n'ont pas de valeur, c'est-à-dire qui ne sont pas le produit du travail, comme le sol, ou qui, du moins, ne sauraient être reproduites par le travail, comme les antiquités, les œuvres d'art d'un maître donné, etc., peut être déterminé par des combinaisons très accidentelles ». Les « combinaisons très accidentelles » dont Marx parle ici, caractérisent à merveille l'embarras accidentel dans lequel il devait se trouver à chaque instant par l'application conséquente de son hypothèse.
Que l'on compare de même Rodbertus : « Les biens fonds, au contraire, ne sont pas encore eux-mêmes des produits, et n'ont point, par suite, une valeur par eux-mêmes, indépendamment du revenu. » (Creditnoth, Impartie, p. 6.)
1 K) l'AKT. 111. VALlilJK OI'.lKirJIVK. CONSIDKH ATIONS GKNKR ALES
<jue souvent des rioliesses (jui ne coulent pas de travail ou très peu de travail sont estimées au marché à la même valeur que d'autres richesses qui en représentent beaucoup. Au marché à fourrage, on ne s'occupe pas de savoir si le foin provient d'une « prairie naturelle » ou d'un pré cultivé ; et de même au marché au bois, on ne s'occupe pas de savoir si le bois apporté a été coupé daris un bois sauvage ou dans un parc de luxe. Il y a un proverbe qui dit qu'au marché l'argent ne sent jamais mauvais : or, toutes les marchandises y sentent également bon, pourvu qu'elles soient recherchée-^. Ici apparaît l'influence que la valeur d'usage exerce sur la valeur d'échange ; c'est une influence continuelle et dont on ne saurait faire abstraction un seul instant dans la science économique, sans se perdre avec ses théories dans le bleu.
Déprime abord, il doit nous paraître parfaitement naturel que des marchandises représentant des quantités inégales de travail humain pui>sent être traitées comme équivalentes. Car, en définitive, comme nous le disions plus haut, ce sont les résultats du travail, les produits prêts à être consommés, qui se comparent et s'échangent au marché, et non pas les moyens qui les ont créés. Si, d'autre part, ce sont les frais de production qui, au marché, forment l'élément prédominant de la valeur pour la plupart des articles de consommation journalière, il est tout naturel que là où la nature a libéralement prêté son concours à l'homme, de manière à lui faire oblenir, avec les mêmes frais, une plus grande valeur d'usage qu'ailleurs, cette dernière devra nécessairement se traduire de même en une plus grande valeur d'échange. Il n'importe si, dans les deux cas, ks frais de production s'expriment de façon primitive en travail ou bien en argent.
La production d'un tonneau du plus ordinaire petit vin exigeant toujours des frais de production, ceux-ci devront être payés par le consommateur, tant que le vin possède assez de valeur d'usage pour être recherché. Si, d'autre p:>rt, un tonneau de bon vin de Champagne ou du Rhin exigeait seulement les
CHAPITRK VU. LA THFORIE DK LA VALEUR-DE-TRAVAIL 141
mêmes frais que le tonneau de petit vin, l<i valeur d'échange du meilleur cru serait néanmoins bien supérieure à la simple somme des frais de production qui, sous ce rapport, l'identifiaient au vin ordinaire (1).
De même, le défrichement et la culture, ou bien la simple mise en exploitation d'une terre peu fertile ou mal située, exigeant nécessairement un certain coût de travail ou de capital, il est naturel que les terres fertiles et bien situées puissent donner, avec le même coût, des produits tout à fait différents, représentant également des valeurs d'échange différentes. La nature épargne ici à l'homme le travail qu'il devrait dépenser ailleurs. Marx n'a pas envisagé celte vérité si simple pourtant. Ce phénomène est d'autant plus curieux que toute la théorie de la rente foncière de Ricardo-Marx (voir ce que Marx dit sur la rente différentielle) fe base précisément sur le fait, qu'avec la même quantité de cafdtal et de travail et sur la même surface de sol, on peut obtenir différentes quantités de blé, qui, vendues au
(Ij M. Bohm-Bawkrk a choisi ce phénomène si naturel pour illustrer la théorie fausse, que ce ne sont, pas les frais de production qui donnent leur valeur aux produits, mais que c'est tout le contraire. « Personne ne croira, dit-il, que le vin de Tokay a une haute valeur parce que les vignobles de Tokay en ont une ; mais, au contraire, ces vignobles possèdent une haute valeur parce que la valeur de leurs produits est considérable. « [Kapital und Kapitalsins , tome II, livre III, chap. I, vu, p. 299.)
Il nous semble que le lecteur perspicace devra immédiatement s'élever contre une telle logique, en ne cherchant dans le raisonnement de M. Bôhm-Bawerk qu'un jeu de mots, peu propre à nous séduire, malgré sa forme séduisante. Car, s'il est vrai que le vin de Tokay n'a pas une haute valeur parce que les vignobles de Tokay en ont une, il est non moins vrai q>ie cette haute valeur dérive pourtant — en dernière instance, pour parler comme M. Bôhm-Bawerk — des vignobles, c'est-à-dire des lorces naturelles exceptionnelles qui soutiennent à Tokay le travail humain. Dans les théories de M. Bohm-Bawerk, la haute valeur du vin de Tokay, pour autant qu'elle dérive des agents naturels, manque de base; ces agents ne sont pas considérés comme une source primitive de valeur, pas plus que le travail humain. On a vu que les évaluatious personnelles du marciiand de chevaux ne sont pas rapportées à leurs causes dernières dans l'exposé qu'en donne cet auteur. C'est le même phénomène qui se présente ici.
\\'2 PAHT. m. VAM:IK Oli.ll'.CTIVK. CDNSIDKKATIONS GENERALES
môme prix, donnent au produclenr des résultats inégaux. Marx n'a pas su éviter la contradiction qui règne, sur ce point, dans la théorie de llicardo ; bien au contraire, il l'a empruntée au maître classique sans la moindre he'sitation.
Démontrons maintenant, avant tout, que l'explication donnée par la théorie de la valeur-de-travail pour justifier l'hypothèse du travail créateur unique de la valeur, est évidemment défectueuse.
Hodhertus, en alléguant que le travail, là où il est exceptionnellement soutenu par la nature, est « plus productif» sans que, au point de vue économique, on puisse mettre une partie de son produit sur le compte des forces naturelles, s'est basé sur le raisonnement suivant :
« Même au degré de la moindre productivité des forces de la nature, dit-il,... les forces naturelles donnent déjà leur collaboration. Et comment donc discernerait-on combien, aux divers degrés, il faudrait mettre sur le compte des forces naturelles et combien sur celui du travail ? » (1).
Cependant, peut-on se fonder raisonnablement sur de tels motifs pour justifier l'hypothèse que nous discutons ici ? Avec autant de raison nous pourrions observer que, pour l'acquisition de tout bien, économique ou non-économique, même pour celle de l'air que nous respirons ou de l'eau que nous puisons à la source, nous avons besoin d'un certain travail, a La sueur humaine et le travail humain procurent à l'homme les moyens de satisfaire à ses besoins », dit Hegel. Même l'acquisition de biens non-économiques, de biens dénués communément de valeur d'échange parce qu'abondants et librement accessibles, exige
(1) « Denn auch auf der wenigst productiven Stufe der in wirthschaftlicher Action be/îndlichen Naturkrufte, von der aufwlirts sich also ùberhaupt erst die « naturl-îche Productivitdt » differentiirt, wirken ia schon die natiirlichen Krûfte mit. Und toie soll auch nur unterschieden werdeîi, was auf diesen verschiedenen Stufen auf die natiirlichen Krnfte und was auf die Arbeit kommt 1 » (Rodbertus, Creditnoth, note à la p. 174.)