CHAPITRE VII. LA THKORIE DE LA VALEUR-DE-TRAVAIL
encore un certain travail. On n'ira pas en conclure que le travail est sans importance pour la détermination de la valeur, et pourtant Kodberlus a conclu, de ce que Icis forces naturelles sont parfois considérées comme négligeables dans certaines exploitations, à l'hypothèse générale qu'elles sont indifférentes dans la détermination de la valeur. En dépit de notre observalion sur le travail dépensé pour acquérir des biens sans valeur échangeable, nous reconnaissons que, pour les biens économiques qui ne sont pas librement accessibles, le travail peut se présenter comme un créateur de valeur d'échange : si faible que soit le travail dans certains cas, nous reconnaissons qu'il existe une tendance qui conduit les hommes à évaluer la valeur objective (valeur d'échange) de nombreuses catégories de marchandises d'après leur coût de production.
La deuxième objection de Hodbertus ne prouve rien contre le fait que la collaboration exceptionnelle des agents naturels peut en effet avoir pour résultat une plus haute valeur d'échange. Là où les facteurs des deux catégories collaborent à la création de la valeur objective, il devient difficile de discerner, comme le fait remarquer l'auteur, « combien il faudrait mettre sur le compte des forces naturelles et combien sur celui du travail », mais il est évident qu'il serait inexact, dans le cas supposé, de mettre toute la valeur objective au compte d'une seule catégorie de facteurs.
Karl Marx traite la question à la légère. Chez lui, il n'est pas question, à proprement parler, d'arguments pour justifier l'hypothèse. Il fait « abstraction », tout simplement, de la valeur d'usage des richesses, en abordant la question de l'analyse de leur valeur d'échange, au commencement de son livre sur le Capital. 11 le fait sous le prétexte suivant, dont la légitimité était précisément à prouver : « Mais d'un autre côté, dit-il, il est évident que ce qui caractérise le rapport d'échange des marchandises, c'est précisément qu'on fait abstraction de leur valeur d'usage. » (1). 11 fait suivre cette phrase de la justification sui-
(1) Ayidererseits aber ist es grade die Abstraktion von ihren Gebrauchs-
1 i t l'Airr. m. — vai.ekr objective, considérations générales
vante : « Dans l'échange, dit-il, une valeur d'usage vaut précisément autant que toute autre, pourvu qu'elle se trouve en proportion convenable. » Cette idée de Marx, qui devient, grâce à la restriction, d'une évidence un peu naïve, ne saurait guère être acceptée comme une preuve de sa thèse et serait même plus propre à nous démontrer que, dans l'échange, on ne fait nulieinent « abstraction » de la valeur d'usage particulière des marchandises, — du moins, de la « proportion » dans laquelle elle se présente au marché.
Ayant fait abstraction de celte valeur, Marx donne un exposé de l'échange que nous jugeons assez caractéristique et assez intéressant pot'r être tenus de le suivre de près. Nous l'estimons d'autant plij? important qu'il est, à la base de tout le système du reitrésenlant le plus autorisé de la théorie de la valeur-de-lravail.
Marx met deux marchandises (froment et fer), en certaines quantités, l'une en face de l'autre, et dit : « Quel que soit leur rapport d'échange, il peut toujours être représenté par une équation dans laquelle une quanlité donnée de froment est réputée égale à une quauiité quelconque de fer, par exemple : 1 quart de froment = a quintaux de fer. »
« Que signifie cette équation ? » continue-l-il. « C'est que, dans deux objets différents, dans 1 quart de froment et dans a quintaux de fer, il existe quelque chose de commun de la même grandeur... »
« Ce quelque chose de commun ne peut être une propriété naturelle quelconque, géométrique, physique, chimique, etc., des marchandises. Leurs qualités naturelles n'entrent en considération qu'autant qu'elles leur donnent une utilité qui en fait des valeurs d'usage. » Vient ici l'abstraction de la valeur d'usage des richesses et la phrase que nous avons citée plus haut ; et, par
werthen, was das Austauschverhultniss der Waaren augenscheinlich charahterisirU (Karl Marx, Das Kapital, tome I, loc. cit., p. 4 ; cf. trad. Roy, p. 14, col. 2.)
CdAinTRE VII. TliKORlK DE LA VALEUR-1)E-TRAVAIL II"'»
cette exposition (Haleclique, Marx aboulit aisément à la conclusion suivante :
« Si on fait abstraction de la valeur d'usage des marchandises il ne leur reste plus qu'une ([ualile', celle d'être des produits du travail. » (1).
En premier lieu, nous fii*ons remarquer qi.e la Cîmclusion de Maix, savoir : que l'égalité de valeur de 1 quart de froment t't de a ijuinlaux de fer signifierait qu'il existe dans ces deux biens a quelque cliose de commun de la même grandeur» {ein Gemeinsomes von derselben Grosse), nous faisons remarquer, disons-nous, que celte conclusion n'est pas du tout certaine. I.e signe =, dont Marx se sert ici, peut exprimer une égalité quelconque, sans qu'on puisse dire que le froment et le fer en question contiennent quelque grandeur commune. Cela arrive en réalité au marché. Lorsque 1 quart de froment y est réputé égal aujourd'hui à a quintaux de fer, demain peut-être à b quintaux, la seule conclusion possible, c'est que les deux marchandises se maintiennent comme équivalentes selon des proportions qui diffèrent d'un jour à Paictre, mais on ne saurait assurer qu'il soit surv(mu un changement dans le « quelque chose de commun » qu'elles contiennen', notamment dans le travail socialement nécessaire à leur production ou à leur reproduction, comme le veut Marx. Sa conclusion est arbitraire, parce qun, au marché, il [)Ourrail également survenir, par exemple, un changement di; rapports entre l'offre totale et la demande totale et effective des marchandises. En tout cas, il est évident que de l'égalité que Marx nous a mise sous les yeux, il ne s'en.^uit pas nécessairement l'existence de quelque chose de commun de la même grandeur dans les deux marchandises comparées.
il faut ensuite observer que ce n'est pas sur le marché que Marx aurait pu trouver les éléments lui permettant d'interpréter son équation et de découvrir ce qui se cache derrière l'échange. H aurait dû nous transporter à l'usine, à la mine, aux champs, non pas là où s'échatigent les richesses, mais où
(1) Karl Marx, loc. cit., pages 3 et 4 ; cf. trad. Roy, p. 14, coi. i et 2, Gornélissen 10
I i(i l'AUT. III. VALEUR OIMECTlVIi:. CONSIDliRATIONS GICNKRALES
elles sont produites. Car, le « quelque chose d<î commun », f|i!i cxislerait dans les deux marchandises, le quart de froment elles a quintaux de fer, Marx le cherche dans le travail humain qui est « matérialisé » en elles ; mais, c'est là leur valeur de production et non pas leur valeur d'écharif/e !
Il est vrai que la valeur de production ou hien la quantité de travail humain appliqué aux marchandises, ne se réalise qu'au marché, puisque c'est là que se font les prix courants ; cependant, cela n'autorise pas Marx à ne compter au marché qu'avec le travail humain dépensé. En procédant ainsi, il fait « abstrai tion », non seulement de la valeur d'usage particulière des richesses, ?7iais également de tout le marché. Il invente une « valeur d'échange » des biens, séparée de « l'échange » même. C'fst là une chose inintelligible et la vraie raison pour laquelle ni la théorie de la valeur de Marx, non plus que celle de Rodberlus qui la précédait et que l'économie classique de Ricnrdo, n'ont pu révéler tout le mystère de la détermination de la valeur et de la fixation du prix des marchaudises.
Marx désirant exan.iner particulièrement et séparément le travail humain qui est matérialisé dans différentes richesses, pouvait se dispenser de !-?s jeter d'abord dans le proccessus de l'échange : il aurait dû analyser leur valeur de production et non pas leur valeur d'échange. Ce n'est pas, comme Marx le suppose, à des biens qui sont déjà jetés dans l'échange, mais exclusivement à ceux qui se trouvent encore dans la 8[)hère de la production, et dont on examine la valeur de production, que s'appliquent ses paroles ; « Ce n'est plus, par exemple, une table ou une maison, ou du fil, ou un autre objet utile quelconque. Toutes ses propriétés sensibles sont effacéfs. Ce n'est pas non plus le produit du travail du menuisier, du maçon, du fileur, de n'importe quel travail productif déterminé. Avec le caractère utile des produits du travail disparaît aussi le caractère utile des diverses sortes de travail qui y Pont contenues, elles ne se différencient plus Tune de l'autre... » (1).
(1) Karl Marx, loc. cit., p. 4 ; cf. trad. l'r., p. 14, col. 2.
GirAPlTHE VII. THliOKJE DE LA VALEUR-DK-TRAVAIL 147
Au moment où les marchandises sont portées au marclit^, leurs « propfiéte's sensibles » et leurs « car?ctères utiles h comm-^ncent à se rétablir et à exercer une inthience essentielle sur l'échange même.
Tout !e rai>onnemenc relevé ici et par lequel Marx parvient à l'abstraction des caractères utiles des biens dai.s le [irocessus de l'échange, nous paraît donc un grand sophisme et témoigne en efTet de ce qu'un critique de Marx, M. Bôhm-Bawerk, a appelé : « de la mauvaise logique et de la légèreté dans les codclusions » (I).
(l)Nous faisons remarquer qu'après K. Knies, c'est surtout M. Bôhra-Eawerk qui a clairement exposé l'abracadabrante dialectique de Marx en la réduisant à sa vraie valeur. A cause de l'importance des arguments apportés par Knies et par Bôhm-Bawerk, j'en reproduis ici les principaux. D'abord ceux de Bohm-Bawerk :
« Si Marx, sur le point décisif, n'avait pas restreint ses rechercbes aux produits du travail, mais examiné aussi ce qu'il y a de commun dans les dons de la nature ayant une valeur d'échange, alors il aurait été évident que le travail ne peut pas être cette chose commune...
« Cependant, regardons-y d'un peu plus près. Avec le tour d'adresse que nous venons de décrire, Marx n'avait encore obtenu que ceci, que le travail était admis simplement à jouer un rôle. Par la restriction artificielle du cercle, le travail n'était devenu qu'une seule des propriétés « communes » dans ce cercle étroit. Mais à côté de lui, il pouvait encore exister d'autres projjriétés que les denrées pussent avoir en commun. Gomment sont-elles mises de côté, ces autres causes coopérantes? Cela s'est fait par deux autres propositions dans le raisonnement, propositions dont chacune ne contient que quelques mots, mais avec eux une faute logique des plus graves.
<t Dans la première proposition, Marx exclut toutes les « propriétés naturelles quelconques, géométriques, physiques, chimiques, etc. » (suit ici la citation que le lecteur connaît, relative à « l'abstraction » de la valeur d'usage.)
« On se demande ce que Marx aurait dit, lui même, de l'argumentation suivante : Dans un théâtre d'opéra trois chanteurs excellents — un ténor, une basse et un baryton — ont chacun un salai 'e de 20,000 florins : on demande quelle est la circonstance commune, en vertu de laquelle ces artistes sont traités sur le même pied? Et je réponds : Dans la question des honoraires une bonne voix vaut autant qu'une autre, une bonne voix de ténor vaut autant qu'une bonne voix de basse ou de baryton, pourvu seulement qu'elles se trouvent en proportion convenable ; par conséquent, (I il est évident » que l'on fait abstraclion, dans la question des hono-
i i8 l'AUT. m. VALEUR OliJKGTIVE. CONSIDÉRATIONS GÉNKHALES
11 m'a toujours paru qtio Marx s't^lail trouvé ici sous l'action néfaste de sou maître Hegel, dont la philosophie a eu, en géné-
raires, de la bonne voix et que celle-ci ne peut donc pas être la cause commune des liants honoraires. II est clair que cette arguinenlalion est fausse, mais il est non moins clair que la conclusion de Marx, sur laquelle la nAtre est copiée exactement, ne pèse pas un i^rain de plus. Toutes deux ont le même défaut. Elles confondent l'abstraction d'une particularité en cjénèral avec l'abstraction des modalités spéciales sous lesquelles cette particularité se présente. Ce qui, dans notre exemple, est indifïérent pour la question des honoraires, n'est, évidemment, que la modalité spéciale sous laquelle se présente la bonne voix : soit comme téuor, basse, ou baryton ; mais nullement la bonne voix en général. De même fait-on abstraction, pour les rapports d'échange des marchandises, de la modalité spéciale sous laquelle yieut se présenter la valeur d'usage des marchandises, — qu'elles servent à la nourriture, à l'habitation, à l'habillement, etc., — mais nullement de la valeur d'usage en général. Que l'on ne fasse pas abstraction de la dernière, Marx aurait pu le déduire du simple fait qu'il ne peut exister une valeur d'échange quand il n'y a pas de valeur d'usage, — fait que Marx lui-même, à maintes reprises, est obligé de reconnaître.
« La seconde proposition du raisonnement est encore plus condamnable ; u Si on fait abstraction de la valeur d'usage des marchandises, dit Marx tex- « tuellement, il ne leur reste plus qu'une qualité, celle d'être des produits « du travail. » Vraiment? Pas plus d'une seule qualité? Est-ce que les biens, possédant une valeur d'échange, n'ont pas aussi en commun cette autre qualité, d'être rares relativement aux besoins ? Ou bien d'être l'objet de l'oâi'e et de la demande? Ou bien cette autre d'être appropriés? Ou encore cette autre d'être des produits de la nature? 1*^1 nul ne nous a dit mieux que Marx lui-même que les richesses sont aussi bien les produits de la nature que du travail...
« Pourquoi, demandé-je, le principe de la valeur ne pourrait-il pas aussi bien se trouver dans une de ces qualités communes, que dans la qualité d'être des produits de travail? Notons bien que Marx n'a pas apporté le moindre argument positif en faveur de l'exclusivité à accorder à cette dernière qualité ; son seul argument, qui est négatif, se réduit à ceci, que la valeur d'usage, si heureusement mise de côté par la voie de l'abstraction, n'est pas le principe de la valeur d'échange. Pourtant, cet argument négatif ne serait-il pas également probant pour toutes les autres qualités communes que Marx n'a pas vues? » (Bôhm-Bawkhk, loc. cit., tome I, chap. XII, 2 B., pages 517-520.)
En ce qui concerne Knies, qui a le premier mis en évidence la fausse logique de Marx sur ce point particulier, nous nous contentons de donner deux courtes citations :
« Celui qui, comme le fait Marx, a reconnu expressément qu'il ne peut