‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 73 sur 184 · CHAPITRE X. LA VALEUR-DE-TDAVAIL SUBJECTIVE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. LA VALEUR-DE-TDAVAIL SUBJECTIVE

tions historiques déterminées de production et de distribution, conditions dans lesquelles la valeur de production de la plus grande partie des richesses correspondait généralement au travail socialement indispensable qu'elles nécessitaient. Lorsqu'on présente ces conditions (Marx particulièrement) comme correspondant à la grande industrie moderne, au commerce mondial et à l'agriculture exercée industriellement, on commet un anachronisme dont le sens nous apparaîtra plus clairement dans le courant de ce chapitre.

Dans la vie sociale moderne, la théorie de la valeur-detravail, même dans son plus haut développement, ne nous paraîtra applicable qu'à des catégories particulières de richesses et pour certaines régions, celles qui sont en dehors de la sphère du marché moderne.

Nous devons examiner ici la signification historique de la théorie de la valeur-de-travail comme théorie générale de l'échange. Cela nous mettra à même de faire disparaître quelques erreurs et d'indiquer certaines conceptions fausses qui, jusqu'à nos jours, n'ont causé que trop d'embarras et de confusion dans la science économique.

A.lam Smith — qui, grâce à l'influence prépondérante qu'il a exercée sur les économistes venus après lui, est le vrai fondateur de la théorie de la valeur-de-travail — nous renvoie pour la pure application de sa doctrine du travail considéré comme créateur et « mesure réelle » de la valeur, aux temps qui précédèrent l'accumulation des richesses et l'appropriation du sol.

« Dans ce premier état informe de la société, dit Smith, qui précède à la fois l'accumulation des capitaux et l'appropriation du sol, la proportion entre les quantités de travail nécessaires pour acquérir différents objets semble être la seule circonstance qui puisse fournir quelque règle pour l'échange de ces objets entre eux. 'Par exemple, chez un peuple de chasseurs, s'il en coûte habituellement deux fois plus de peine pour tuer un castor que pour tuer un daim, un castor s'échangera natu-

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rellemenl contre deux daims ou vaudra deux daims. Il est naturel que ce qui est ordinairement le produit de deux jours ou de deux heures de travail, vaille le double de ce qui est ordinairement le i)roduit d'un jour ou d'une heure de travail. » (1).

Plus calégoriquemeut que par Smilli, cette doctrine est préconisée par Ricardo. Tout en se référant à Smith, Hicardo affirmait plus nettement que, dans « cet état primitif des sociétés », la valeur d'échange des marchandises dépendait presque exclusivement de leur valeur-de-lravail et était proportionnelle au travail employé à leur production immédiate et à la fabrica* tion des instruments nécessaires (2).

L'école marxiste comprend, encore de nos jours, la valeur des richesses d'une manière qui correspond entièrement sur ce point à la conception classique que nous venons d'exposer.

Dans le troisième tome du Capital, nous apprenons que pour Karl Marx « la loi de la valeur » (c'est-à-dire, pour lui, la loi de la vnleur-de-travai l) constitue encore dans la société moderne « la cause cachée » [die verhorgne Ursache) des prix de marché et de leurs variations, cause qui exerce son influence à l'insu [geheirne Regulierung) des vendeurs et des acheteurs (3).

Nous apprenons en même temps que, d'après lui, la valeurde-travail, jusqu'à la naissance du capitalisme, c'est-à-dire, pour l'Europe occidentale, jusqu'au xv*" siècle environ, a régné à la surface de la vie sociale, réglant immédiatement l'échange des marchandises :

« Sans parler de la soumission des prix et de leur mouve-

(1) Adam Smith, loe. cit., livre I, cliap, vi, p. 51 ; cf. trad. franc., tome I, p. 59.

(2 Voir Ricardo, îoc. cit., ch. l, section JII, pages 16-18; cf. trad. franc., pages 12-13.

(3) Voir Das Kapital, tome III, deuxième partie, cliap. l, texte orig. pages 405 et 404. Cf. Ioc. cit., cliap. li, p. 417 ; ensuite tome III, première partie, texte orig. chap. x, p. 156 et chap. xii, p. 188. Cette fois encore nous ne pouvons pas renvoyer le lecteur à la traduction française, parce que la plupart de ces passages ont trop perdu à la traduction.

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ment à la loi de la valeur, il est donc conforme à la réalité de considérer les valeurs des marchandises non seulement théorie quenient, mais aussi historiquement, comme l'antécédent des prix de production. Cela est vrai pour les cas oli les moyens de production apparlienyient à Vouvrier, et cela se trouve dans le monde ancien comme dans !e monde moderne, chez le paysan cultivant lui-même et possédant son fonds, et chez l'artisan. Cela s'accorde avec l'opinion que nous avons exprimée autrefois, c'est-à-dire que le développement des produits en marchandises résulte de l'échange entre différentes communautés, non de l'échange entre différents membres d'une seule et même communauté. Cela s'applique à l'état primitif comme aux états postérieurs, fondés sur l'esclavage et le servage, et" à l'organisatiou corporative, tant que les moyens de protiuction fixés dans chaque branche de production ne sont pas facilement transportables d'une sphère clans l'autre, et que les différentes sphères se comportent ensemble comme des pays étrangers ou des communautés communistes. » (1).

F. Engels, l'ami de Marx et l'éditeur des parties posthumes de l'œuvre du maître, prétend que si Marx avait pu parvenir à achever le troisième tome du Capital, il aurait sans doute beaucoup plus développé ce passage. D'accord avec l'esprit de Marx, Engels a tâché de nous persuader dans un article paru dans la revue Die Neue Zeit, que la théorie de la valeur-de- Iravaii est générale « autant, toutefois, que le sont des lois économiques », pour « toute la période de la productio7i simple des marchandises », c'est-à-dire «jusqu'au moment où la production simple subit une modification par l'apparition de la forme de production capitaliste ». Il dit encore : « La loi de la valeur de Marx a donc, économiquement, une portée générale

(1) Marx, loc. cit., tome III, première partie, texte original, p. 156 ; cf. trad. (ranç., pages 187-188. La traduction employée ici n'est pas celle du volume des œuvres de Marx ; nous avons suivi de prélérence celle qui se trouve dans le Devenir social (novembre 1895, pages 716-717) et qui est beaucoup plus exacte.

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pour une durée qui s'étend du commencement de l'échange transformant les produits en marchandises au xv" siècle de notre ère. Mais l'échange des marchandises date d'une époque antérieure à toute Histoire écrite et qui remonte, en Egypte, au moins à deux mille cinq cents ans, peut-être cinq mille, à Babyione à quatre mille, peut-être six mille ans avant notre ère. La loi de la valeur a donc régné pendant une période de cinq à sept milliers d'années. » (1).

Ainsi ceux qui représentent le mieux la doctrine de la valeurde-travail reconnaissent que cette doctrine n'est plus applicable, dans -loi sens direct, aux conditions de production et de distribution du capitalisme moderne ; ils reconnaissent tout au moins qu'elle n'indique pas les règles suivant lesquelles les marchandises s'échangent réellement en équivalents sur le marché actuel.

Nous aurons maintenant à exposer de notre côté que cette théorie n'a pas plus de raison d'être pour la période historique d'une civilisation prétendue primitive, ni pour les périodes pendant lesquelles le travail servile, s'adaplant à la production pour le seul usage domestique, était la base de la société.

Dans ce « premier état informe de la société » auquel nous renvoient Smith et Ricardo, dans « l'état primitif » que vise Marx, sous l'ancienne civilisation d'Egypte ou de Babylone dont nous parle Engels, l'échange ne pouvait pas se fonder rationnellement et en règle générale sur la valeur-de-travail des richesses \ionv la simple raison que la production des richesses dans un but d'échange n'était pas encore le mode dominant de la production. Si, exceptionnellement, dans cette période de civilisation, les producteurs — groupements entiers ou membres de groupements — entraient en relations d'échange (par exemple pour remplacer un excédent d'articles fabriqués en trop

(1) Die Neue Zcit, 1895-1896, n»* 1 et 2, pages 11 et 39. Cet article a été traduit dans le Devenir social (novembre 1895), sous le titre : « Complément et supplément au III'-' livre du Capital ». Voir notamment les pages

717 et 720.

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