CHAPITRE X. LA VALEUR-DE-TRAVAIL SUBJECTIVE
Non seulement c'est une hypothèse absolument fausse de Smith et de Ricardo de prétendre que, parmi les primitifs, la peine qu'on se donne pour tuer un castor ou un daim devrait s'exprimer en heures de travail, mais celle que propose l'école marxiste pour expliquer l'échange dans les périodes de civilisation primitive est aussi insoutenable que l'autre, puisqu'elle suppose toujours que l'échange au cours de ces périodes est dominé par la valeur-de-travail.
Ce qui se manifeste au premier plan dans l'échange entre les groupements primitifs, ce sont les besoins immédiats des parties échangistes ; c'est plutôt la valeur d'usage immédiate que la vaJeur-de-travail qui dirige l'échange.
Cette vérité se constate encore de nos jours à chaque marché conclu chez des peuples demi-civilisés, comme par exemple chez les tribus nègres dont nous parlions tout à l'heure. Elle se présente d'une façon particulièrement claire dans les cas si fréquents où les relations primi'ives d'échange ou les marchés plus ou moins réguliers se font d'après les tiaditions du :<. commerce muet ». En effet, \\ les parties qui font l'échange ne s'adressent pas la parole et souvent elles ne se rencontrent même pas. La partie qui demande l'échange — des commerçants, par exemple — dépose ses marchandises en un endroit connu. L'autre partie — par exemple, les membres d'une tribu indigène — vient déposer, en face des marchandises offertes, celles qu'elle veut donner en échange. Si les deux parties sont contentes de l'offre faile, rechange a lieu, chacune des deux parties prenant possession des marchandises offertes par l'autre. Comme en général il s'agit ici de marchandises qui ne se produisent pas dans le groupe de ceux qui les acquièrent, ceux-ci n'en connaissent nullement le coût-de-lravail chez ceux qui les offrent et ils ne s'en informent pas. Evidemment, ce coût ne les intéresse pas (1).
(1) « Des traces de ce « commerce muet » se retrouvent dans toutes les régions du globe. Dans sa forme la plus simple, ce sont là des transac-
Cornélisseii 13
i94 l'.ViniF. IV. LA VALKUR DK PRODUCTION
Le principe général est que l'échange se présente ici comme un échange de valeurs d'usage, — valeurs sur rimportance desquellos la détresse et les besoins immédiats exercent une influence prépondérante.
En traitant des marchés conclus chez des peuples demi-civilisés, nous n'entendons parler, naturellement, que des cas où l'échange se fait librement entre les parties ; et nous faisons abstraction de tous ceux où les relations d'échange ont pour base le pillage méthodique et l'oppression sanglante des peuples demicivilisés par des peuples soi-disant civilisés. On sait que tout le système de la colonisation — ancienne et moderne — repose, en dernier ressort, sur ces formes de violence. Or, le pillage et l'extorsion n'entrent pas dans le cadre de nos recherches.
Ainsi d'un côté, dans la civilisation capitaliste moderne, la théorie de la valeur-de-travail a perdu toute validité, parce que le coût capitaliste des marchandises ne s'évalue pas en heures de travail, mais en dépenses de capital, — fait qui s'élucid. ra encore amplement dans les chapitres suivants ; et, d'autre part, pour les premières [)ériodes de la civilisation, celte théorie n'est pas plus applicable, parce qu'alors le travail ne se présente pas comme créateur de la valeur avec un caractère assez prépondérant et assez fixe pour qu'il puisse être considéré comme dominant la production et servanl de mesure de valeur.
La théorie delà valeur-de-travail, comme théorie générale de l'échange, nous renvoie à une époque de civilisation où les rapports entre le travail et son produit ont obtenu déjà une fitrme fixe lui permettant de servir de base aux échanges et où ensuite,
lions faites dans la voie ée l'échange entre personnes qui non seulement ne s'adressent pas la parole, mais qui même ne se voient pas les unes les autres. » (P. J. Hamilton Griekson, The Silent Tra-/e, Edinburgh, 1903, II, sect. 26, pages 41-42.^
Le petit livre de Grierson est une véritable merveille de documentation sur le « commerce muet » sous ses différentes formes et chez des peuples de civilisation très dillérente de l'Antiquité et des temps modernes. Voir surtoutles chapitres ii, The Silent Trade and the Primitive Market, Seot, 26-40, et iv. Conclusions, sect. 52-Ô2.