‹ Théorie de la valeur, avec une réfutation des théories de Rodbertus, Karl Marx, Stanley Jevons & Boehm-BawerkChapitre 78 sur 184 · CHAPITRE X. LA VALEUR-DE-TRAVAIL SUBJECTIVE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. LA VALEUR-DE-TRAVAIL SUBJECTIVE

Si l'on suppose qu'à un moment donné, pendant celte période de civilisation, x hectolitres de blé pouvaient êtie considérés comme ayant la même valeur-de-travail qu'un porc ou (lue // bêches, la surabondance ou, au contraire, la rareté de toutes ces espèces de produits pouvait bien influer gur la valeur d'échange de chacun d'eux (phénomène que nous envisagerons loul à l'heure), mais il est évident que la valeur-deiravail pouvait constituer néanmoins la base des transactions. De même que les producteurs n'auraient pas échangé volontairement, dans leur ville ou leur village, ce qu'ils estimaient être le produit de deux journées entières de travail contre ce qui leur semblait ne représenter que le produit d'une seule journée, — les paysans et les artisans urbains ne l'auraient pas fait davantage pour leurs produits respectifs : ils ne l'auraient pas fait, du moins, tant qu'ils auraient pu se former un jugement sur le travail dans l'autre sphère de production.

La tendance de la valeur d'échange et des prix de marché à coïncider, dans ces conditions, avec la valeur-de-travail des produits, est évidente.

Il e<t non moins évident que la valeur-de-travail de certains articles, comme le blé, le bétail, ainsi que certains autres fabriqués ailleurs que dans le voisinage immédiat (l'or et l'argent par exemple), articles de consommation pour lesquels le coût de travail ne s'évaluait pas si facilement à la surface de la vie sociale, ne pouvait s'établir que par de longues expériences et plutôt,par le tâtonnement d'après les résultats pratiques que par des calculs théoriques (1). Notons, cependant, que, dans la campagne, et pour toutes les branches de l'agriculture plus que pour le travail réglementé des artisans urbains, la valeur d'usage des produits devait rester un facteur essentiellement important à lîôté de la valeur-de-travail représentée par eux. Aussi les transactions y étaient-elles, plus que dans les villes, régies par ces

(i: Voir quelques observations faites ù ce sujet par Engels ilans l'article déjà cité.

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ooiiliimes dont parle John Sluart Mill, coutumes féodales qui se conservèrent encore pendant plusieurs siècles;.

Si, pendant cette périods précapitolistc, le petit maitre-arlisan pouvait commander le travail d'un nombre restreint de compagnons et d''apprenlis, la circonstance pourtant que, dans la ville, il avait à invite selon soîi étal de 7naUre et qu'il lui fallait donc tirer tout l'avantage possible du travail de ses ouvriers, le forçait à faire des elïorls pour vendre ses produits à leur valeurde-travdil entière. Ce n'est qu'en agissant ainsi qu'il pouvait se maintenir dans un état plus ou moins privilégié. Du reste, sa conduite lui était facilitée par celte circonstance que !e nombre de ses concurrents était restreint, et que, d'autre part, les statuts corporatifs et municipaux étaient rédigés en vue de l'aider.

Il faut examiner de près ces statuts, que l'on trouve partout dans les villes du Moyen Age ; ils prouvent que, même à cette période historique intermédiaire, la règle de la valeur-detravail ne pouvait pas régner souverainement.

Le nivellement général des prix sur la base de la valeur-detravail des marchandises était fortement et sans cesse contrarié, dans le métier de l'artisan urbain, par les monopoles des corporations et les statuts et règlements dont nous faisions mention ; dans les professions agricoles, parles rapports féodaux de la pro ludion et la servitude plus ou moins complète qui pesait encore sur les campagnards.

Pour que les prix des marchandises pussent être mis naturellement au niveau de la valeur-de-travail qu'elles représentaient, il aurait fallu une liberté et une indépendance de l'échange, qui, dans les villes comme dans la campagne, auraient contrasté essentiellement avec la vie sociale du .Moyen Age.

Partout où disparaissaient les rapports féodaux et la production pour le seul usage domestique au point que l'tjchange libre aurait pu naître entre producteurs indépendants, le travail, dans les différents métiers, commeuçait à être réglé peu à peu et jusqu'aux derniers détails, de sorte que la production et le

CHAPlTRli X. — LxV VALKLR-DE-TIIAVAIL SUli.IKCTlVE ID'J

commerce élaienl enlièremenl placés sous le coiilrùle immédiat des magistrats locaux.

M. A. de Galonné nous décrit, comme il suit, les con iilions de la production, au xiii'' siècle, dans deux des plus puissants méliers de la ville d'Amiens, organisés, du reste, comme tous les autres dans les villes médiévales : « Rien de plus instructif que la lecture des statuts des tisserands et pareurs de draps. Avec quelle minutie les moindres détails de la main-d'œuvre sont réglés. Quelles précautions dans le choix de la matière première et dans la teinture des étoffes.. A quelle active surveillance sont soumises les pièces qui sortent de l'atelier, avant d'être marquées, par les eswars de la corporation, du sceau qui eu garantira l'aunage et la qualité...

« ... Il en ressort avec non moins d'évidence qu'un ouvrier tisserand ou waidier, parvenu à la maîtrise, ne pouvait s'élever à la fortune ni par le moyen d'une production plus rapide, ni en ajoutant au gain journalier réalisé dans l'atelier, des bénéiices tirés d'un négoce quelconque, ni en multipliant les heures de travail, puisqu'il lui était interdit d'ouvrer après le coucher du soleil, ni en unissant ses efforts à ceux d'un compagnou, ni en inventant une méthode perfectionnée. » (1).

Quant au commerce, nous donnerons, comme exemple de la réglementation du prix de certains articles de consommation générale, ce qui se passait dans deux grandes villes du nord de l'Europe, Amiens et Utrecht :

« La.laxe officielle à Amiens) telle qu'elle résulte d'épreuves consciencieuses, sans cesse renouvelées sous les yeux de deux magistrats, est la base de tous les règlements qui concernent l'alimentation. L'échevinage calcule le bénéfice raisonnable et amplement rémunérateur que le fournisseur a le droit d'exiger, et il décide que le pain du riche et le pain du pauvre, que la

(i) A. DE Galonné, Histoire de In ville d'A)nien,s, tome I, Amiens, 18'J9, livre II, chap. iv {Amiens au XJ1I'> siècle], pages 206 et 212. L'auteur donne dans les notes de son livre les articles de ces ttaluts prohibilils.

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viande seront vendus tel ou tel prix. Le gibier et la volaille n'échappent pas à la taxe, » (1).

Le (( ridinghe » (fixation des prix) du pain déterminait les prix du pain dans la ville dUlreclit jusciii'aux moindres détails selon les prix éventuels du froment, du seigle et de l'orge.

1. (( Quand le froment se vend à iv escalins, le pain d'un penninc (pièce monnayée) pèsera xiv 1/2 vierdonc. Quand il se

vend à IV 1/2 esc, le pain d'un penninc pèsera xiii vierdonc

Quand il se vend à x esc, le pain d'un penninc pèsera vi vierdonc et I loet.

2. « Quand le seigle se vend à m esc, le pain d'un penninc pèsera xxxv vierdonc... Quand il se vend à x esc, le pain d'un penninc pèsera xii vierdonc.

3. « Le pain d'orge pèsera comme le pain de seigle. » (2). Bien que les prix de marcdé montrent, durant le Moyen Age,

une tendance remarquable à s'établir suivant la valeur-de-travail des marchandises, bien que cette tendance se retrouve au fond de tous les phénomènes économiques de ce temps, et qu'elle se manife'te dans les documents officiels dont nous venons de parler, elle est en même temps entravée partiellement mais continuellement par d'autres influences. Pendant celte période de la production précapitaliste, la valeur-de- travail était un premier élément de la détermination des prix, mais non pas le seul, et les prix variaient suivant les circonstances, — en sorte que, pas plus alo's que durant l'ère capitaliste, la valeur de productioji et la valeur d'échange ne peuvent être identifiées complètement ; elles se présentent comme deux formes différentes

(1) A. DE C.\LONNE, /oc. Cit., cliap. VII (La vic municipale au XV'^ siècle), jiages 336-337. Cf. dans les notes les prescriptions spéciales concernant le pain (ordonnance d'août 1426\ la viande (19 janvier 1421), le gibier et la volaille (1464).

(2) D'" S. MuLLER Fz., archivisie d'Utrecht, De middeleeuwsche rechtsbronnen der stad Utrecht (Sources du droit de la ville d'Utrecht au Moyen Age\ tome I, La Haye, 1883, lxxui, p. 31.

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