CHAPITRE X. LA VALEUR-DE-TB AVAIL SUBJECTIVE
(le la valeur que nous ne saurions trop soigneusement séparer. Pendant toute la période du Moyen Age, nous voyons le magistrat, dans les différentes villes, veiller scrupuleusement à ce que les accapareurs ne gardent pas secrètement les marchandises, — comme cela arrivait fréquemment pour les vivres, — jusqu'à ce que la détresse, menaçant de se transformer en famine, eût suffisamment fait hausser les prix.
Les magistrats prenaient parfois des mesures draconiennes contre ces opérations. Tantôt l'échevinage d'une ville ordonnait que chaque père de famille disposant d'une fortune déterminée possédât chez lui, à certains jours de l'année, une quantité fixée de froment ; tantôt il défendait qu'on veudit dans l'intérieur des maisons les blés apportés en ville. Mais avant tout, il s'occupait de maintenir, par les procédés que nous connaissons, les prix des aliments essentiels. Dans la ville de Leyde.au xiv" siècle, les blés devaient être étalés dans la rue ; le prix fixé au marché du samedi restait en vigueur pour toute la semaine suivante ; quiconque exportait ses blés un autre jour de la semaine pour obtenir le samedi suivant un prix plus élevé, encourait la confiscation de sa marchandise ; la vente des blés à terme était défendue au delà d'une durée de six semaines (1).
La fixation des prix, particulièrement des aliments de première nécessité, n'avait pas pour but, naturellement, d'incommoder le commerce, mais seulement d'éviter la famine, dans un temps oia les moyens primitifs de transport et de communication en augmentaient beaucoup le danger.
Mais, comme nous le disions, ces règlements des magistrats médiévaux concernant l'alimentation prouvent suffisamment qu'au marché du Moyen Age, comme à celui du xx" siècle, la valeur d'échange et les prix des denrées ne correspondaient pas directement à leur valeur de production, — ce qui, du reste, aurait été moins possible encore à celte époque que dans
(1) Voit" D"' P. J. Blok, Eene HoUanJscke stad in de Middeleeincen (Une ville hollandaise au Moyen Age), Histoire de la ville de Leyde, La Haye, 1883. pages 320-3-21.
202 l'AUTlK IV. l'A VALEtrn Ulv PRODUCTION
nos temps modernes, où, par le développement du commerce national et inlernalional, l'offre totale et la demande totale et effective de loules sortes d'articles de consommation s'égalisent beaucoup plus facilement et beaucoup plus vite qu'autrefois.
A celte époque, plus encore que dans nos temps modernes, la surabondance, ou inversement la rareté, des marchandises pouvait essentiellement influer sur leur valeur d'éch;mge et avec cela sur l'expression en monnaie de celle valeur, en les poussant toutes deux au-dessous ou au-dessus du niveau indiqué par le coût de la production. Les magistrats du Moyen Age pouvaient veillera ce que les nuctualions du marché ne menassent pas à la famine; mais ils ne pouvaient pas empêcher ce phénomène social de se produire, ni l'enserrer suffisamment dans leurs règlements.
La valeur-de-travail qui, au iMoyen Age, se manifestait à lasurface des transactions entre acheteurs et vendeurs, n'était-elle qu'individuelle"? Gela dépendait déjà, à cette époque, des métiers eux-mêmes.
La valeur-de-travail, assurément, était valeur-de-lravail individuelle partout où il n'y avait pas, à proprement parler, de concuirenre entre les producteurs d'une même espèce de produits. Dans le cas contraire, cependant, il commençait déjà à se former au Moyen Age une valeur-de-travail sociale pour certaines catégories spéciales d'articles, valeur basée sur la productivité sociale du travail dans le métier particulier et que l'on commençait naturellement à considérer comme la valeur-de-lcavail « normale » de l'article en question.
Le maréchal-ferrant, le charpentier-charron, le cordonnier ou le tailleur du village ne pouvaient que compter leur propre travail personnel en réparant les instruments agricoles des paysans ou en raccommodant leurs souliers et leurs vêtements. Pour l'ouvrage neuf, il en était déjà autrement, puisque le paysan du Moyen Age pouvait déjà compter à son époque avec les prix auxquels les produits neufs se vendaient dans la ville voisine ; ces prix ne pouvaient pas se nivelerhbrement, ii est vrai^