CHAPITRE XI. LA VALEL' II- 1)K-TKA VAH. SOCIALE
Cette substitution, enfin, est pour nous une nouvelle explication du problème historique, déjà effleuré : pourquoi lai valeur-detravail primitive a-t-elle dû se transformer en valeur de production capitaliste avec le développement des forces productives et la naissance de la bourgeoisie ca()italiste comme classe dirigeante de la société ? Sous la pression de la vie capitaliste, en effet, c'est la concurrence qui résout la diiliculté de réduire le « travail complexe » au prétendu « travail humain simple», et de déterminer quel travail comptera, à la fin, comme a travail simple if. De l'évaluation primitive, quoiqu'au fond rationnelle encore, de la valeur du travail d'après sa durée et son intensité-, oii bien d'après son produit, — évaluation qui nous ramène aux temps des corporations médiévales, — est sorti, non pas un système scientifique de calculs compliqués, du reste inapplicable, mais une solution des difficultés économiques par la voie delà violence. 11 suffit aujourd'hui, en dernière analyse, pour résoudre ce problème théorique de l'économie, de savoir dans quelles mains se trouvent les moyens de contrainte sociale.
Cette décision, cependant, n'est maintenue que par l'impuissance et la pauvreté des masses ouvrières qui, dans la lutte de la concurrence, doivent trop souvent vendre leur travail à tout prie, pour répondre aux premières nécessités de la vie. Partout où la décision de la force n'intervient pas dans la vie sociale, comme dans l'exemple du barbouilleur et de l'artiste, la tentative de remplacer la valeur de-travail du produit par la valeur de production du travailleur doit évidemment échouer.
INoiis avons à pousser plus loin encore notre analyse et à examiner de plus près une nouvelle erreur essentielle des doctrines modernes de la valeur-de-travail; cette erreur a empêché que beaucoup de fautes des économistes classiques pussent être mises eu lumière. C'est encore contre une confusion introduite par les théories de Karl Marx que nous aurons à diriger notre critique.
Marx et son école partent de l'hypothèse que le travail, bien
2'Vt l'AIlTIli IV. — LA VALEUR DE PRODUCTION
qu'il soit la substance créatrice exclusive et générale de la valeur, ne possède pas de valeur par lui-même (1).
Cette hypothèse, du reste, procède rigoureusement de sa thèse fondamentale que nous avons critiquée plus haut : les biens qui ont une valeur sont seulement ceux qui ont été produits par le travail. Aussi fausse que cette thèse est encore la proposition qui en découle.
Le travail possède certainement de la valeur, et même de la valeur sous les trois formes que nous connaissons : vahur cV usage, valeur de producti07i, valeur d'échange.
Nous savons que les purs dons de la nature peuvent avoir de la valeur, bien qu'ils n'en présentent pas toujours les trois formes. La chaleur du soleil, par exemple, fait hausser en hiver la valeur d'usage et en même temps le loyer des chambres situées au midi ; les hôteliers suisses ou niçois savent bien exploiter cette valeur des rayons solaires (2).
A l'étal potentiel, sous forme de bois ou de charbon, la chaleur peut donner une valeur spéciale aux terres dans lesquelles elle se trouve accumulée. Nous savons que cette valeur ne peut pas être identifiée tout simplement avec les dépenses en travail et en capital nécessaires pour abattre la forêt ou pour exploiter la mine. De même l'énergie potentielle humaine, la force de travail de l'ouvrier possède une valeur spéciale que l'on ne saurait davantage identifier purement et simplement avec le coût nécessaire à son enlreiien et à sa reproduction.
Dans le deuxième tome de notre ouvrage, nous aurons l'occasion de revenir encore sur cette thèse de Marx, que l'ouvrier vend, no)i son travail, mais sa force de travail. Dans l'histoire
(r « Ce qui sur le marché fait directement vis-à-vis au capitaliste, ce n'est pas le travail, mais le travailleur. Ce que celui-ci vend, c'est sa force de travail... Le travail est la substance et la mesure immanente des valeurs, mais il n'a lui-même aucune valeur. » Kabl M.^.rx, Das Kapital, tome I, eh. xvn, p. 548 ; cf. trad. franc., p. 232, col. 1.)
(2) Mentionnons encore la haute valeur possédée, dans les pays de vignobles, par les terres exposées au midi.