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ANALYSE DE LA NOTION DE « VALEUR

Le mot valeur, — comme l'ont déjà remarqué plusieurs économistes, — exprime une idée de grandeur comparative et non

de grandeur absolue.

. Ce caractère de relalivilé est communément fort mal dé-fini par la science économique. Les économistes l’ont indiqué pour démontrer l'impossibilité de mesurer d’une façon absolue la valeur des choses ; mais ils se sont généralement contentés de faire observer qu'il en est de la valeur des choses comme de la pesanteur, la longueur, la surface ou la chaleur des objets : pour en parler il ee comparer un objet quelconque à un autre qui possède également une certaine pesanteur, longueur, surface ou chaleur. Même céux qui ont poussé le Êltes loin l'analyse n’ont vu dans la valeur qu'un rapport entre différentes choses, compar ées les unes aux autres relativement à une qualité qui leur est commune (1)

Pour les simples transactions entre les hommes, étant donnée surtout la confusion qui règne entre les diverses acceplions de l’idée de « valeur », cette conclusion paraissait suffisamment approfondie.

Lorsque nous exprimons dans la vie journalière la valeur d'un-objet quelconque en la comparant immédiatement à celle d'un autre objet, quand nous l’égalons par exemple à X onces d’or, ou Ÿ francs, la vérité de l’assertion men: tionnée est évidente.

(1) Voir par exemple J, B. Say dans son : Cours complet. d'économie politique pratique, première partie, ch. 11: De la valeur qu'ont les choses. Ses théories sur cè point ont fait le tour de la science économique internationale,

L'équation ne saurait avoir un autre sens que celui-ci : le rapport entre l'objet susdit et une once d’or ou bien un franc (en ce qui concerne leur «valeur » respective) est le même que le rapport de X : 1 ou de Y: 1 ». C’est donc une proportion pareille à celle que nous exprimons en disant qu’un arbre quelconque à une longueur de cinq mètres ce qui signifie simplement : au point de vue de la longueur, lParbre est à un mètre ce que 9 est à 1.

Cependant, il suffit d'approfondir un peu plus l'idée même de valeur, pour reconnaître qu'elle n'est ni aussi simple ni aussi claire que celle de longueur. D'abord le mot de valeur peut avoir plusieurs acceptions ; ensuite, — et c'est ce que nous montrerons en premier lieu, — quel que soit le sens donné à ce mot, nous ne trouverons jamais une unité propre à exprimer la valeur des choses comme nous en avons pour la mesure des distances,

Les distances ou longueurs peuvent être mesurées dans le sens strict du mot ; leur grandeur, en effet, s'exprime à l’aide d’une autre distance, d’une autre longueur, qui est prise

comme unité de mesure. Cela se peut, puisque, — comme le fait très bien remarquer Rodbertus, — « une mesure n'est

autre chose qu'une part concrète prise sur la grandeur mesurée même à laquelle elle s'applique et proclamée unité » (1).

Or, c'est justement à cet égard qu’il existe une différence essentielle entre la valeur des Ha et par exemple leur lonqueur. Un arbre a une certaine longueur indépendante de son milieu ; 1l a la même longueur ici que dans le centre de l'Afrique. Il en est autrement de la valeur : le charbon enfoui dans le sol de l'Afrique ne saurait représenter une certaine valeur que lorsqu'il est mis en rapport avec les hommes ; et sa valeur mème n’est pas autre chose que ce rapport.

Ce fait que la valeur des choses suppose toujours un rapport entre elles et un être humain quelconque ou le genre

(1) Ronrerrus-Jacerzow, Zur Erkenniniss unsrer staatswirthschaftlichen Zuslände, Neubrandenburg, 18/42, P- 34. Rodbertus a, plus soigneusement qu'on ne l’a fait d’or dinaire, examiné la «€ valeur » comme une Hé Hon com— paralive, seulement il n'a pas suffisamment fait attention aux rapports eXIS tant entre les choses évaluées et l’homme qui évalue.

humain en général, se trouve bien superficiellement noté ça et là dans la science économique; mais, communément, on ne l'a pas suflisamment mis en lumière dans l'analyse de l’idée de valeur, et c’est même là une des principales causes de la confusion de cette idée.

En France, par exemple, Condillac pose en principe que notre besoin d’une chose, s'exprimant dans l’opinion personnelle que nous avons de sa rarelé où de son abondance, décide de sa valeur, —- l'utilité de cette chose restant la mème (1). D'autre part, d'après J. B. Say, cette utilité qui fonde la valeur est une qualité essentielle aux choses mêmes : (C'est la faculté d'acheter, qui fait que les choses sont des richesses ; or, cette faculté, cette qualité qu'on appelle leur valeur, est dans l'objet qu'on évalue, indépendamment de l'objet qui sert à faire cette évaluation (2). »

L'une et l'autre conception de l'idée de valeur ont trouvé depuis, dans la science économique, leurs partisans qui, plus ou moins catégoriquement, ont mis au premier plan, les uns les propriétés et qualités intrinsèques des choses, les autres les besoins humains et nos évaluations personnelles. Or, il est évident que les deux opinions contiennent chacune une part

(1) « Si la valeur des choses est fondée sur leur utilité, leur plus ou moins de valeur est donc fondé, l'utilité restant la même, sur leur rareté ou sur leur abondance, ou plutôt sur l’opinion que nous avons de leur rareté et de leur abondance » Coxnirrac, Le Commerce et le Gouvernement, Irepartie,

Bchap. r, édit. Amst. 1776, p. 14.

» « Car la valeur est moins dans la chose que dans l’estime que nous en

- faisons, et cette estime est relative à notre besoin : elle croît et diminue, comme notre besoin croit et diminue lui-même, » (/bidem, p. 15.)

(2) L'italique est de l’auteur : JB. Sax, Cours complet d'économie politique pratique, première partie, chap. 11. p. 37. Cette opinion-ci, cependant, » ne l’a pas empêché de déclarer nettement au commencement du même cha-

pitre : « La seconde circonstance à remarquer relativement à la valeur des choses, est l'impossibilité d'apprécier sa grandeur absolue, Elle n’est jamais -que comparalive » (loc. cit., p. 34). Aussi le fait que Say cherche l’origine, - de la valeur dans les objets mêmes qu’on évalue ne l’empêche-t-elle pas davantage de désigner ailleurs dans ses œuvres les besoins des hommes comme la canse des prix des choses. Voir par exemple son Trailé d'économie politique, Livre 11, chap 1x, $ r.6° édition, p.228 : «...…. ce qui nous ramène à ce principe déjà établi, que les frais de production ne sont pas la cause du prix des - choses, mais que cette cause est dans les besoins que Jes produits peuvent satisfaire, »

de la vérité, qui doit s'exprimer ainsi : la valeur que nous attribuons aux choses, provient de la collaboration de deux causes, d'une part de notre désir de les posséder, désir dépendant de plusieurs facteurs subjectifs que nous aurons à analyser et parmi lesquels trouvera place notre opinion de la rareté ou de l'abondance des choses et d'autre part des choses mêmes et de leurs qualités intrinsèques,

Pour que la valeur d’un objet pût être mesurée dans le sens rigoureux du mot, il faudrait donc pouvoir l'appliquer sur une autre valeur, ce qui signifie toujours, en dernière analyse, sur un autre rapport d’un objet à un homme, à un groupe d'hommes, ou au genre humain en général, rapport toujours subjectivement évalué par un individu quelconque.

La difficulté de ce processus est évidente. En réalité, les différentes quantités des choses sont bien comparées les unes aux autres relativement à leur valeur ; mais il n'ya pas lieu, cependant, de parler d’une mesure de celle-ci au sens propre du mot, mesure au moyen d'une unilé conventionnelle comme pour les distances, les surfaces, etc. De là cette remarque de Rodbertus qu’en réalité ce n’est pas une Mesure de la valeur, mais plutôt un Jndicateur de la valeur que les hommes cherchent à se procurer (1). |

(1) &« On ne veut donc pas, à proprement parler, une mesure de la valeur, mais un indicateur de la valeur. Ce que l’on veut (la monnaie) est donc absolument comparable au Thermomètre qui devrait être appelé plutôt Thermoscope. De mème que nous n’apprenons nullement par le thermomètre la quantité de la chaleur même, mais seulement les variations relatives de la dilatation du mercure, desquelles nous inférons les variations relatives de la chaleur ; ainsi nous n’apprenons pas par la monnaie la quantité de la valeur même, mais seulement les quantités relatives d'argent ou de travail, qui nous font connaitre la grandeur relative de la valeur. » (Ropsenrus, Zur Erkenniniss, ete., note de la page 45).

La comparaison de l'expression de la valeur à celle de la chaleur par le thermomètre, n'appartient pas à Rodbertus ; nous la trouvons déjà chez J. B. Say et ensuite chez P. J. Proudhon, bien que ceux-ci n'aient pas une conception claire de la relativité de l’idée de valeur. Voir Jeanx-Baprisre Say, Cours complet, prem. partie, ch. n, p. 34-35 et P. J. Proupnox, Système des Contradictions économiques, tome 1, édition 1850, p. 81-82. « L’argent est à la valeur, dit Proudhon, ce que le thermomètre est à la chaleur, »

La notion de valeur nous parait donc comparative en deux sens ; premièrement, en ce qu'elle exprime un rapport des choses entre elles ; deuxièmement, en ce qu'elle exprime aussi un rapport entre les choses He liees et l’homme. Nous pouvons choisir entre divers points de départ pour notre analyse de la valeur : examiner, par exemple, l'utilité des choses pour un homme quelconque, un :groupg d’ hommes, ou bien pour le genre humain en Æntief ? nous pouvons encore nous ARR AULe combien de travail ou de capital coûte la production des richesses, ou rechercher enfin dans quelles quantités elles s’échangent au marché les unes contre les autres. Quel que soit, cependant, notre point de vue, que nous parlions de valeur d'usage, de valeur de production ou de valeur d'échange, la notion de valeur présentera toujours le même caractère de relativité à un double chef.

En ce qui concerne le rapport des choses entre elles, cette nature relative saute’immédiatement aux yeux pour la valeur d'usage et la valeur d'échange : la valeur, sous ces deux formes, s'exprime toujours par une comparaison directe entre les objets en question et la monnaie, l'or, l'argent ou d'autres « objets de valeur ».

La valeur d'usage des choses, — bien qu'elle soit déterminée

en fin de compte par le plaisir ou l'avantage qu'elles procurent, ne s'exprime pourtant jamaisen quantités de plaisir ou d'avantage. Nous disons bien, en langage figuré, que l'acquisition d'un objet quelconque vaudrait «la perte d’un de nos membres » ou « tant d'années de notre vie » ; mais dans ces locutions le mot « valoir » s'emploie en un sens qui le met déjà en dehors de la terminologie économique et on peut ajouter sans doute qu'il n’est pas question ici d’une mesurer directe du plaisir ou de l'avantage.

La valeur de production laisse voir parfois d’une façon aussi

évidente son caractère de relativité. Il en est ainsi lorsque nous comparons directement les choses les unes aux autres par rapport au travail qu’ exige leur production ou reproducton ; si nous attribuons à deux objets une valeur égale parce qu A4 ont exigé chacun 1000 heures de avan d’un ouvrier déterminé, la comparaison est encore manifeste.

IT en est autrement lorsque la valeur de production d’un objet est exprimée directement en heures de travail et par exemple estimée équivalente à 1 000 heures de travail (travail d’un ouvrier déterminé). Ici le caractère de relativité est plus ou moins effacé et la valeur nous parait, au premier aspect, être une grandeur absolue. En analysant de plus près, cependant, la matière de cette valeur, on voit aisément que la dernière équation ne diffère essentiellement de la première qu'en un point : c'est qu'un second objet qui, dans la première, était expressément nommé, ne figure qu'implicitement contenu dans la dernière.

Il en est ici de la valeur des choses comme de la force motrice quand elle s'exprime en kilogrammètres ou en chevaux-vapeur.

Lorsque nous parlons de 1000 kilogrammètres, nous entendons parler d’une force 1000 fois plus grande que la force exigée pour lever un kilogramme à la hauteur d'un mètre. De même, lorsque nous estimons la valeur d'un objet égale à 1 000 heures de travail d’un ouvrier déterminé, nous la considérons simplement comme 1 000 fois plus grande que celle qui peut être produite par le travail de ce même ouvrier en une heure. Les objets que cet ouvrier pourrait produire dans cette heure sont implicitement mis à l'arrièreplan ; ils n'ont pas plus d'importance ici que n’en a, pour la quantité de force motrice, la nature de la force capable d'élever un kilogramme à la hauteur d'un mètre,

La valeur de 1000 heures de travail n’est donc pas dans ce cas une valeur absolue, mais réside en toutes sortes de choses pouvant être produites dans 1 000 heures de travail déterminées.

L'usage de la langue donne le plus souvent au mot valeur un sens absolu, mais c’est évidemment la pauvreté du vocabulaire qui nous fournit ici des expressions défectueuses et nous met dans l’impossibilité de faire toujours les distinctions nécessaires en termes propres et sans périphrases. Dans toutes les expressions de cette sorte on peut donc retrouver au fond le caractère comparatif de la notion de valeur, même

lorsque les objets qui ont servi de terme de comparaison ne sont pas mentionnés.

Nous prendrons encore comme exemple la: mesure d’une force motrice pour éclaircir une autre équivoque : Lorsqu'une force motrice est évaluée égale à r 000 kilogrammiètres, on ne s'inquiète pas de savoir si, en réalité, l'effort s'opère ou non dans une direction verticale. Il ne s’agit, dans cette expression, que d’une équation ou d’une évaluation ; 1 000 kilogrammètres est donc, tout bien considéré, non pas l'effort donné lui-même, mais la forme d'expression de cet eflort. De mème, le nombre d'unités de durée et d'intensité de travail qu'exprime la valeur de production (väleur-de-travail), c'est-àdire la quantité de travail qu'une chose coûte lors de sa production est, tout bien considéré, non pas sa valeur-detravail, mais seulement la forme d'expression de celle valeur ; c'est la forme sous laquelle la valeur de production, comme valeur-de-travail, se manifeste à nos yeux.

Bien que la valeur de production s'incorpore dans les richesses humaines par le travail, elle n'est pas la quantité même de ce travail ; elle ne saurait s'identifier avec celle-ci, pas même sous sa forme primitive de « valeur-de-travail » pure, lorsque les frais du producteur sont évalués immédiatement en travail et ne se réduisent pas encore à une dépense de capital. De même, la valeur d'usage des choses dépend bien de leur utilité ou, du moins, des qualités qui rendent leur emploi possible ; mais elle ne peut nullement se confondre avec ces qualités mêmes, pas plus qu'elle ne se confond avec le plaisir ou l'avantage procuré par les choses.

IL en est de même de la valeur d'échange. John Stuart Mill nous à donné la définition suivante de cette valeur : « Lorsqu'on dit Ja valeur d’une chose, on entend la quantité de quelque autre chose ou des choses en général contre laquelle la première s'échange » (1). Cette définition doit être critiquée dès maintenant, parce que la valeur ne peut pas être identiliée avec une quantité d'objets, bien que celle-ci lui serve

(1) Joux Sruarr Must, Principles 6f Political Economy, livre I, ch. vi, $ 1, [, trad, fr, de MM, Dussard et Courcelle-Seneuil, Ed, 18641, t. 1, p. 535.

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