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LES DIFFÉRENTES FORMES DE { VALEUR

Il n’y a guère de question économique qui prête autant à la discussion que celle de la valeur des biens. II est d'autant plus important de nous convaincre, de prime abord, de cette vérité que toute la science économique et notre connaissance des phénomènes sociaux les plus divers dépendent étroitement de la notion que nous avons de la valeur des richesses.

Le point de vue d’où nous jugcons la valeur des choses peut non seulement nous faire voir tout autrement et dans des proportions tout autres cette valeur, mais aussi nous

placer en face de diverses formes de valeur dont la na-

ture, au premier examen, nous parait bien différente. Nous devrons les connaitre avec leurs caractères respectifs en les distinguant entre elles d'autant plus rigoureusement que nous voyons incessamment une forme de valeur agir sur Pautre. Rien, dans la science économique, n’a apporté tant de trouble, rien n’a mené à tant d'erreurs d’une grande portée sociale, que la confusion de ces différentes formes sous le terme général de « valeur ». Pour nous orienter parmi les différents points de vue d’où nous aurons à examiner la valeur des

richesses, nous nous arréterons à quelques observations historiques.

La science économique moderne compte deux théories rivales, différant précisément par le principe d'après lequel elles jugent la valeur et par la forme de valeur qu'elles met-

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tent au premier plan et qu'elles considèrent comme décisive dans la vie sociale.

Nous en avons fait mention en passant dans notre pré face. Il est évident qu'il reste, entre les deux courants, des économistes n'adoptant pes précisément l'une ou l’autre de ces théories, bien qu'ils s’approchent de l’une ou de l'autre,

Les deux principes que nous visons sont la salisfaction des besoins humains et la production pour l'échange. La catégorie d'économistes qui envisage de préférence la valeur des richesses humaines du premier point de vue, part, dans

ses théories, de la consommation ; l'autre de La production des richesses.

La première doctrine est défendue par les représentants de toute nuance de la théorie utilitaire. Is nous présentent d’une façon plus ou moins nette la valeur d'un objet comme déterminée par son ulililé, c'est-à-dire par le plaisir ou l'avantage qu'il peut donner ; cela s’applique non seulement à la valeur subjective que le consommateur peut trouver dans cet objet (ce que nous appelons sa valeur d'usage) maïs aussi à la valeur qu'il peut réaliser au marché, quand on l'échange contre des objets d'une autre nature (sa valeur d’échange).

Cette catégorie d’économistes ne prend pas assez en considération, — nous aurons l’occasion de le démontrer encore amplement, — le côté objectif du processus de production et d'échange ; elle a cherché en définitive dans les évaluations subjectives de la valeur des denrées par les personnes des acheteurs et des vendeurs les bases des prix de marché de ces denrées (1).

(1) I s’agit ici d'un trait vraiment caractéristique de cette école. M. Vox Bôüuu-Bawerk dit : « Ce qui est plus important encore, c’est que le prix est, du commencement jusqu’à la fin, le produit d'évaluations subjectives, » Kapital und Kapitalzins, t. I, livre HT, ch.-n, $ 1 D., p. 219.)

« Nous pouvons donc à bon droit qualifier le prix comme la résultante des évaluations personnelles, telles qu’elles se rencontrent au marché, de la marchandise et de la marchandise numéraire. » (1bidem., p. 220.)

Voir aussi W. Sranzey Jevoxs, The Theory of Poliical Economy, chap. mm, & C’est sur cette base complexe. de besoins restreints et de hautes aspirations que l’économiste a à édifier la théorie de la production et de la consommation, » Cette opinion du professeur T, E. Baxriern, ex-

Cette théorie de la valeur, partant ainsi de lutilité particulière de chaque chose, devait manifester un caractère essenticllement subjectiviste, de sorte que toutes les difficultés qu'offrent objectivement et la production des richesses et le marché des marchandises comme tel, ne pouvaient pas être envisagées et moins encore résolues par les représentants de cette doctrine économique.

On peut déjà compter parmi eux, si l'on veut, Von Thünen, mais surtout, parmi les anciens, l’économiste allemand I. I. Gossen et, de nos jours, Jevons, de l’école anglaise, Carl Menger et Von Bühm-Bawerk de l’école autrichienne, enfin Léon Walras de l’école française. Leur ensemble constitue toute une série d'économistes, à laquelle s’ajouteraient encore plusieurs noms, et que nous pouvons considérer, plus ou moins, Comme représentant la science économique officielle contemporaine, telle qu’elle est enseignée dans nos universités.

Opposée à ce courant dans toute son étendue, la deuxième catégorie d’économistes représente la théorie de la valeur-detravail, Nous pouvons compter parmi eux tous ceux qui, depuis Adam Smith et Ricardo, en passant par John Stuart Mall jusqu'aux écoles de Rodbertus et de Karl Marx, ont tous, plus ou moins conséquemment, présenté le travail comme la base naturelle de la « valeur ».

En comparant leur théorie à celle du premier courant, nous pouvons dire qu’elle est tombée dans l'autre extrême.

De nos jours Karl Marx, son représentant le plus autorisé, à fait abstraction de toutes les qualités particulières des diverses richesses humaines ; en définitive dans les produits, en tant que porteurs de valeur, il n'a pas vu autre chose qui e des « cristaux de cette substance sociale commune » qui est «le travail humain » (1).

Tout en admettant que la valeur d'échange des choses est leur « valeur » par excellence, et en s'appliquant à analyser cette seule forme de la valeur, cette catégorie d’économistes

posée dans le livre : The Organisation of Labour, est acceptée par Jevons comme la sienne. (Jevoxs, loc, cit. édit., 1888, p. 42.) (1) Karz Manx, Das Kapital, tome 1, chap. 1, trad, franc., p. 15, col, x

n'a pas assez tenu compte des lois de Péchange. lui-même. En réalité, elle nous a développé une tout autre forme de valeur que, sous le nom de valeur de production, nous distinguerons rigoureusement de la valeur d'échange.

bu qu'Adam Smith a RATE la nature se | valeur des leur d' échange, on s'en est tenu à cette double rie et te distinction est devenue pour ainsi dire officielle. Je me demande comment il a été possible de la maintenir pendant plus d’un siècle sans remarquer que, sous une de ces formes, celle qui paraissait même de la plus grande importance pour nos économistes, s’en cachait encore une troisième.

En ce qui concerne la diflérence entre ces deux courants je suis convaincu que des deux côtés on aurait pu s'épargner beaucoup de malentendus et d'erreurs, si l’on avait mieux distingué la notion de la valeur sous ses diverses formes et évité de désigner par le même terme général et par conséquent vague de « valeur » des notions tout à fait différentes. La distinction aurait dü être d'autant plus nette que chacune de ces formes peut influer sur une des autres, sinon sur toutes les deux. Maintes fois, à mon avis, On aurait pu s'entendre ainsi sur un terrain scientifique où a régné, jusqu'ici, la plus déplorable confusion d'idées (1). Sur plusieurs points la

(1) Donnons encore un exemple de cette confusion. Voici un lieu commun que l’on trouve fréquemment, en termes plus ou moins variés, dans la science économique …

« Les choses n’ont pas de valeur, parce qu’elles coûtent du travail, mais on y dépense du travail, parce qu'elles ont de la valeur. »

C'est la phrase de Condillac : « Une chose n’a pas une valeur, parce qu'elle coûte, comme on le suppose ; mais elle coûte, parce qu’elle a une valeur. » (Connizrac, Le Commerce et le Gouver nement, l'° partie, chap. 1 "AE TA

Cette formule exprimant l'opinion définitive de l’école de J. B. Sax a été répétée jusqu’à nos jours, sans réflexion, par plusieurs économistes.

Pour se convaincre, cependant, que le mot de « valeur » est employé dans les deux iembres de cette phrase dans un sens tout à fait différent, on

‘a qu'à l'appliquer à des exemples concrets, tout en paraphrasant le mot ne « valeur ». Si l’on ne veut pas écrire des non-sens, on dev ra donc ford'uler la phrase par exemple comme il suit :

Le fer, le blé, le beurre, etc., n’ont pas de valeur (ne peuvent pas réaliser

une HAE au odie , parce qu ls coûtent du travail, mais on y dépense du travail, parce qu'ils ont de lai valeur (parce qu'ils peuvent être transformés en x hiets utiles, ou bien être mangés, etc.).

, Gns-fr

théorie de la valeur, exposée dans le présent ouvrage, mettra d'accord les deux théories dites : théorie utilitaire et théorie de la valeur-de-travail.

À côté du troisième terme de valeur de produclion,appliqué à la nouvelle forme de valeur que j'ai distinguée, j'ai maintenu les deux autres termes de valeur d'usage et de valeur d'échange. Je l'ai fait non seulement parce que ces deux termes sont introduits et naturalisés dans la science économique depuis plus d’un siècle, ce quine suffirait pas évidemment pour qu'on les maintint, mais aussi parce que toute tentative de les remplacer par une autre terminologie m'a paru avoir échoué jusqu'ici (1).

Les deux termes, du reste, indiquent, avec une clarté suffisante, que l’on vise la valeur en tant qu'elle trouve son fondement soit dans la satisfaction des besoins des consommaleurs, soit dans la produclion pour le marché ; autrement dit, qu'une forme de valeur se manifeste dans le processus de la consommalion, l’autre dans celui de l'échange.

On pourrait élever une objection contre le terme de valeur d'échange pris dans le sens littéral du mot : dans les rapports sociaux modernes, 1l n’y a lieu que par exception de parler d'échanges proprement dits, d'échanges, tels que les a connus la société pré-capitaliste et caractérisés par l'absence de l'argent comme intermédiaire.

Dans le premier membre de cette phrase la notion de « valeur » n’est autre en définitive que la valeur d'échange, dans le deuxième c’est la valeur d'usage, sinon la phrase entière sera incompréhensible.

(1) Pareille tentative a été faite dernièrement par M. Vox Büau-Bawerk dans son livre Capital et Intérêt (tome IT, ivre IT, ch. 1, SE, p 137). Il propose de distinguer les deux groupes de phénomènes, que, ditl, on ne désigne pas exactement sous les noms de valeur d'usage et valeur d'échange par les termes de valeur dans un sens subjectif et dans un sens objectif ( Werth im subjektiven und Werth im objekliven Sinne). Abstraction faite encore de la manière de motiver.cette distinction qui me paraît peu logique, la distinction elle-même, sans doute, est peu propre à exprimer le caractère spécial que revêtent les deux formes de valeur en question et qui marque essentiellement dans les termes de valeur d'usage et valeur d'échange. Aussi toute forme de valeur, comme nous le verrons, nous montre-t-elle l'élément sub- Jectif et objectif. À cet égard encore la nouvelle distinction de M. Büxu- Bawerr nous paraît insuffisante, Si les qualifications de « valeur subjective » et « valeur objective » peuvent nous servir parfois à distinguer entre elles des notions, nous devrons maintenir, à mon avis, les noms existants pour l'analyse du caractère de la valeur sous chacune de ses formes.

Cependant, en introduisant de nouveaux termes, comme : valeur de commerce, valeur de marché, valeur d'évaluation, ou n'importe quel autre, on rencontre divers inconvénients et l’on doit reconnaître que ces expressions sont une nouvelle source d'équivoques. Cela sautera aux yeux dès que nous commencerons à analyser de plus près cette forme spéciale de valeur.

Pour tous ces motifs nous avons conservé le terme de valeur d'échange, ne voulant pas contribuer pour notre part à l’obscurité déjà si grande dans ce domaine de la science économique.

Par rapport à la valeur des richesses, la science économique a comme tâche l’analyse de cette hou double point de vue des besoins humains et de la production pour le marché moderne. Là est le point décisif. Dans la première partie du

résent tome de notre ouvrage, nous aurons donc à faire l'analyse de la valeur d'usage ; dans les suivantes des valeurs de production et d'échange.

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