LA VALEUR—-DE-TRAVAIL SUBJECTIVE
Adam Smith croyait trouver dans le travail ( la mesure réelle » (the real measure) de la valeur d'échange.
« Le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c’est le travail et la peine qu'il doit s’imposer pour l’obtenir, Ge que chaque chose vaut réellement pour celui qui l’a acquise et qui cherche à en disposer ou à l'échanger pour quelque autre objet, c'est la peine et l'embarras que la possession de cette chose peut lui épargner et qu’elle lui permet d'imposer à d’autres personnes (1). »
Avec cette définition, nous nous trouvons entièrement dans le domaine de la valeur-de-travail subjective. Il est vrai que Smith lui-même est encore confus dans l’exposition de sa théorie et que, quelques lignes seulernent avant la phrase que nous venons de citer, il part d'un tout autre point de vue : la valeur d'une denrée quelconque ne serait pas déterminée par le travail du producteur, mais par la « quantité de travail que cette denrée le met [le possesseur] en état d'acheter ou de commander ».
Ricardo reproche à Smith l'ambiguité de sa doctrine et remarque qu'après avoir défini «avec tant de précision » la source primitive de toute la valeur d'échange il crée lui-même
(1) Ana Sur, Wealth of Nalions, livre F, ch. v, trad, Garnier, édition M de 1887, t. E p. 35, 4
une autre mesure de la valeur: « Tantôt, écrit Ricardo, il dit que c'est la valeur du blé, et tantôt il assure que c’est celle du travail; non pas du travail dépensé dans la production d’une chose, mais de celui que cette chose peut acheter ; — comme si c'étaient là deux expressions équivalentes »... (1).
La théorie dela valeur de Smith, en effet, nous montre un manque de précision et des contradictions évidentes. On s'explique ces contradictions par le seul fait que Smith ayant d’abord considéré la valeur comme « mesurée » par le travail que coûte la production des richesses, voyait cependant s’échanger les marchandises à des prix qui, souvent, ne correspondaient pas à leur coût de travail. Il n’est point parvenu à découvrir que la valeur des marchandises telle qu’elle se manifeste dans l'échange (leur valeur d'échange comme il Pa définie déjà) et leur valeur telle qu'elle est donnée aux richesses par leur production (leur valeur de production selon notre expression), sont deux formes différentes de la valeur, Jusqu'à présent, toutes les écoles des économistes représentant la théorie de la valeur-de-travail, depuis le suecesseur immédiat de Smith (Ricardo, complétant et corrigeant la théorie du maître) jusqu'à Rodbertus et Karl Marx ont fait, à la suite de Smith, la confusion que nous venons d'exposer.
Cependant, Smith nous avait bien indiqué déjà le chemin à suivre pour procéder à l'analyse de la valeur de production considérée comme l'élément essentiel de la valeur d'échange. Le travail dépensé par un producteur quelconque, À, à la production d’une richesse, pourra être la base sur laquelle ce producteur fixera le prix, lorsqu'il désirera échanger la marchandise produite par lui contre d’autres. Mais il Fe se demander ensuite, si ce coùt de production personnel pourra entièrement se réaliser au marché dans le prix définitif du produit. Cela ne dépend pas exclusivement du calcul du producteur, mais aussi de l'acheteur. Le consommateur futur du produit, généralement, rencontrera, au marché, d’autres producteurs
(x) Ricaro, Principles of Political Economy and Taxation, chap. 1, sect, 7, trad, Fr: 5» P. 5,
que À, de mème que À pourra y rencontrer d’autres personnes qui se présentent comme aspirants-acheteurs de son produit.
C'est là le retournement des évaluations subjectives des denrées faites par les aspirants vendeurs et acheteurs en rapports objectifs et coercitifs de production et d'échange dont nous avons déjà parlé dans un chapitre précédent et qui est un trait vraiment caractéristique du marché moderne.
Au fur et à mesure que ces rapports objectifs et coercitifs peuvent moins influer sur la valeur d'échange, c’est-à-dire à mesure que les rapports de production et de consommation sont basés davantage sur l'échange primitif entre vendeurs et acheteurs isolés, le coût individuel de la production d'un producteur particulier pourra s'exercer d’une manière plus complète. Il en résulte que la théorie subjectiviste de La valeur-de-travail nous ramène directement, — lorsqu'on la considère comme théorie générale de l'échange, — à la période précapitaliste de la production et de la distribution des richesses. Cette période se caractérise par la nature simple des transactions qui se font entre les petits producteurs isolés, transactions ne portant nullement encore le caractère compliqué que nous présentent la vie sociale actuelle et le marché mondial moderne.
Tout bien considéré, c’est même la théorie de la valeur-detravail, dans toute son étendue, qui nous ramène à cette période historique de la civilisation, aussi bien la théorie objectiviste que la théorie subjectiviste. Historiquement cette dernière précède la première pour certaines catégories de richesses. Voilà tout. Cela se manifestera plus clairement encore à nos yeux lorsque nous verrons plus tard que, en ce qui concerne la très grande masse des marchandises principales sur le marché mondial, le coût de travail se transforme pour le capitaliste moderne en dépenses de capital.
Les théories objectivistes de Ricardo et de Marx sur la valeur-de-travail, — telles qu'elles sont développées par ce dernier dans le premier tome de son Capital, — nous ramènent, aussi bien que la théorie subjectiviste, à des rapports précapitalistes de production et de distribution, conditions
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dans lesquelles la valeur de production de la plus grande partie des richesses correspondait généralement au travail socialement nécessaire qu'elles représentaient. Lorsqu'on nous donne ces rapports (Marx particulièrement) comme coïncidant pourtant avec la de industrie moderne, le commerce mondial et l rltire exercée industriellement, on commet un anachronisme dont le sens nous apparaîtra plus clairement dans le courant de ce chapitre.
Dans notre vie sociale moderne, la théorie de la valeur-detravail, même dans son plus haut développement, ne nous paraîtra applicable qu'à des catégories particulières de richesses et pour des contrées spéciales du monde et, généralement, en dehors de la sphère du marché moderne.
Nous devons examiner ici la signification historique de la théorie de la valeur-de-travail comme théorie générale de l'échange. Cela nous mettra à même de faire disparaitre quelques erreurs et d’ indiquer certaines conceptions fausses qui, jusqu’à nos jours, n'ont causé que trop d'embarras et de confusion dans la science économique.
Adam Smith, — qui, grâce à l'influence prépondérante qu'il a exercée sur les économistes venus après lui, est à considérer comme le vrai fondateur de la théorie moderne de la valeur-de-travail, — nous renvoie pour la pure application de sa doctrine du travail considéré comme créateur et « mesure réelle » de la valeur, aux temps primitifs, précédant l'accumulation des richesses et l’appropriat'on du sol.
« Dans ce premier état informe de la société, dit Smith, qui précède l’accumulation des capitaux et l'appropriation 1e sol, la seule circonstance qui puisse fournir quelque règle pour les échanges, est, à ce qu'il semble, la quantité 4e travail nécessaire pour acquérir les différents objets d'échange. Par exemple, chez un peuple de chasseurs, s'il en coûte habituelle ment deux fois plus de peine pour tuer un castor que pour tuer un daim, naturellement un castor s ’échangera contre deux daims où vaudra deux daims. Il est naturel que ce qui est ordinairement le produit de deux jours ou de deux heures de travail, vaille le double de ce qui est ordinaire-
ment le produit d’un jour ou d’une heure de travail (1). »
Plus catégoriquement, pourtant, que par Smith, cette doctrine est préconisée par Ricardo, En se référant à Snuth, mais se prononçant plus nettement que celui-ci, Ricardo croyait de même que, dans «cet état primitif des sociétés », la valeur d'échange des marchandises dépendait presque exclusivement de leur valeur-de-travail et était proportionnelle au travail employé à leur production immédiateet à la fabrication des instruments nécessaires (2). Ê
L'école marxiste comprend, encore de nos jours, la valeur des richesses d’une manière qui correspond entièrement sur M ce point à la conception classique que nous venons d'exposer.
Dans le troisième tome du Capital nous apprenons que pour Karl Marx « la loi de la valeur » (c'est-à-dire pour lui la loi de la valeur-de-lravail) constitue encore dans la | société moderne («la cause cachée » (die verborgne Ursache) et la « régulation secrète » (die geheime Requlirung) des prix de marché exerçant leur influence à l’insu des vendeurs et des acheteurs (3).
Nous apprenons en même temps que, d’après lui, la valeurde-travail à, jusqu'à la naissance du capitalisme, c’est-à-dire pour l’Europe occidentale jusqu'au xv° siècle environ, régné à la surface de la vie sociale, réglant immédiatement l'échange des marchandises :
« Sans parler de la soumission des prix et du mouvement des prix à la loi de la valeur, il est donc conforme à la réalité de considérer les valeurs des marchandises non seulement {héoriquement mais aussi historiquement, comme l'antécédent des prix de production. Cela est vrai pour les cas où les moyens de produclion appartiennent à l'ouvrier, et cela se trouve dans le monde ancien comme dans le monde moderne,
(1) Avau Surrm, loc. cil., livre T, ch. vi, trad, franç., tome I, p. 59.
(2) Voir Ricarno, loc, cit., ch. 1, section TT, trad, franc , p. 12.
(3) Voir Das Kapital, tome IIT, deuxième partie, chap. L, texte orig. pp. 4o5 et 4oh. Cf. loc. cit, chap. 1, p. 417 ; ensuite tome III, première partie, texte orig. pp. 156 et 188 Cette fois encore nous ne pouvons pas renvoyer le lecteur à la traduction française parce que la plupart de ces passages ont trop perdu par la traduction, |
chez le paysan cullivant lui-même et possédant son fonds, et chez l'artisan. Cela s'accorde avec l'opinion que nous avons exprimée autrefois, c’est-à-dire que le développement des produits en marchandises résulte de léchange entre différentes communautés, non de l'échange entre différents membres d’une seule et même communauté. Cela s'applique à l'état primitif comme aux états postérieurs, fondés sur l’esclavage et le servage, et à l’organisation corporative, tant que les moyens de production fixés dans chaque branche de production ne sont pas facilement transportables d'une sphère dans l’autre et que les différentes sphères se comportent ensemble comme des pays étrangers ou des communautés communistes (1). »
Fr. Engels, l'ami de Marx et l'éditeur des parties posthumes de l’œuvre du maître, prétend que si Marx avait pu parvenir à travailler encore le troisième tome du Capital, il aurait sans doute beaucoup développé ce passage. D'accord avec l’esprit de Marx, Engels a tâché de nous convaincre, dans un article paru dans la revue Die neue Zeit, de ce que la théorie de la valeur-de-travail est générale & autant, toutelois, que le sont des lois économiques », pour loule la période de la production simple des marchandises, c'est-à-dire (jusqu'au moment où celle-ci subit une modification par l'apparition de la forme de production capitaliste ». Il dit encore : « La loi de la valeur de Marx a donc, économiquement, une valeur pour un espace de temps qui s'étend du commencement de l'échange transformant les produits en marchandises au xv° siècle de notre ère, Mais l'échange des marchandises date
d’ r à 4 ” dl x 2 > dune epoque qui remonte, en Egypte, au moins à trois
mille cinq cents ans, peut-être cinq mille, à Babylone à quatre mille, peut-être six mille ans avant notre ère. La loi
de la valeur a donc régné pendant une période de cinq à sept
milliers d'années. » (2)
(1) Manx, loc, cit, tome IIT, première partie, texte original, p. 156; — trad. franç., pp. 187-188. La traduction employée ici n’est pas celle du volume des œuvres de Marx, mais celle qui se trouve dans le Devenir social (novembre 1895, pp. 716-717) et qui est beaucoup plus correcte,
(2) Die neue Zeil, 1899-1806, n° r et 2, — Cet article à été traduit