‹ Théorie de la valeurChapitre 36 sur 61 · SOU · texte numérisé non relu

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Ainsi ceux qui nous représentent le mieux la doctrine de la valeur-de-travail reconnaissent que cette doctrine n'est plus applicable, dans un sens direct, aux conditions de production et de distribution du capitalisme moderne ; ils reconnaissent {out au moins que la doctrine de la valeur-detravail ne saurait être considérée comme indiquant les règles suivant lesquelles les marchandises s’échangent réellement en équivalents sur le marché actuel, Tout d'abord nous aurons maintenant à exposer de notre côté que cette théorie n'a pas plus de raison d’être pour la période historique d’une civilisa- Lion communiste primitive, ni pour les siècles pendant lesquels le travail d'esclaves, s’adaptant à la production pour le seul usage domestique, était la base réelle de la société humaine,

Dans «ce premier état informe de la société » auquel nous renvoient Smith et Ricardo, dans « l’état primitif » que vise Marx, sous l'ancienne civilisation d'Egypte ou de Babylone dont nous parle Engels, l'échange ne pouvait pas se fonder ralionnellement et en règle générale sur la valeur-de-travail des richesses pour la simple raison que la production des richesses dans un but d'échange n'était pas encore le mode général de la production. Si, exceptionnellement, dans cette période de civilisation, les producteurs, — communautés entières ou membres de communautés, — entraient en relations pour des échanges (par exemple pour remplacer un excédent d'articles fabriqués en trop grande abondance pour leur propre usage par des articles qui leur faisaient défaut), l'échange s’opérait encore dans des conditions sociales autres que celles qui vont caractériser le marché d’une époque durant laquelle les denrées sont spécialement produites pour l'échange.

Comme l'observe Stuart Mill, c'est seulement « à une époque comparativement récente » que la concurrence et devenue, dans une proportion considérable, le principe régulateur des contrats : « Plus nous nous reportons à des époques reculées de l'histoire, plus nous voyons toutes les transactions

dans le Devenir social (novembre 1895), sous le titre : « Complément et supplément au IT livre du Capital ».

et tous les engagements placés sous l'influence de coutumes fixes » (1). Même de nos jours et dans l’Europe moderne, nous voyons souvent la coutume lemporter sur la concurrence dans les transactions entre les hommes, La contume nous représente un ensemble d'influences sociales et historiques, qui se fondent sur d'anciennes conditions de vie générales ou locales.

Parmi les peuples de civilisation primitive, même lorsqu'il ya licu de parler de transactions entre les communautés ou les individus, l'échange ne s’opérait pas sans doute en prenant pour base le travail humain incorporé dans les richesses échangées. De même, à l'heure qu'ilest, parmilesnègres d'Afrique, l'ivoire et les fourrures des indigènes ne s’échangent pas contre les étofles de coton, le genièvre ou les colliers en verre des marchands curopéens sur la base de la valeur de travail que représentent toutes ces marchandises.

Si la science économique était toujours comprise, plus qu elle ne l’a été jusqu à présent, comme une subdivision de la science sociologique générale (les économistes envisageant sérieusement les rapports intimes qui lient leur science spéciale aux sciences sœurs) de telles conséquences historiquement fausses, issues d'une économie abstraite et métaphysique, n'auraient pas pu si facilement trouver place dans la science.

Les récentes recherches scientifiques sur la vie, les mœurs et les coutumes de tribus vivant dans des conditions primitives en chasseurs, pêcheurs ou bergers, n'ont pu que nous fortifier dans l'opinion suivante établie, du reste, depuis longtemps par la science que, dans la période de la lutte primitive de l’homme contre les éléments naturels, 1l n’y a pas de travail régulier et systématiquement mesuré. Le hasard de la chasse, la faveur ou la disgrâce de la nature et de ses forces inconnues, la lutte contre les maladies des hommes et des bestiaux, voilà quelques-uns des facteurs les plus décisifs pour le bien-être des peuples primitifs. Comment pourrait-on parler, sous cette forme de civilisation, d’un travail métho-

(1) Sruarr Maur, Principles of Political Economy, livre I, ch, 1v, S 2, trad. franç., tome I, p. 273.

diquement mesuré, puisque dans cette période il n'existe pas même de rapport fixe entre le travail et son produit, ce rapport commençant seulement après de longs siècles à s’établir peu à peu avec le progrès de la civilisation ?

Non seulement c'est une hypothèse absolument fausse de Smith et de Ricardo de prétendre que, parmi les primitifs, la peine exigée pour tuer un castor où un daim devrait s'exprimer en heures de travail, mais celle que propose l’école marxiste pour expliquer l'échange dans les siècles de civilisation primitive est aussi insoutenable que l’autre, puisqu'elle suppose toujours que l'échange dans ces siècles est dominé par la valeur-de-travail.

Ce qui se manifeste en premier lieu dans l'échange entre les communautés primitives, ce sont les besoins immédiats des groupes échangistes. Lorsque les familles communistes primitives cèdent le surplus d’une catégorie quelconque de richesses possédées par elles en abondance, pour suppléer ainsi à leur manque d’autres richesses, c’est plutôt la valeur d'usage immédiate que la valeur-de-travail qui dirige l'échange.

Cette vérité nous saute encore aux yeux à chaque marché conclu chez des peuples primitifs, comme par exemple chez les tribus nègres dont nous parlions tout à l'heure. Le principe général est que l'échange se présente ici comme un échange de valeurs d'usage, — valeurs sur l'importance desquelles les besoins et la disette immédiats exercent une influence prépondérante dans les temps primitifs. Ce principe s'applique également à la société antique fondée sur le travail d'esclaves et aux communautés communistes primi- Uives.

Ainsi d'un côté, dans la civilisation capitaliste moderne, la théorie de la valeur-de-travail a perdu toute sa validité, parce que le coût capitaliste des marchandises ne s’évalue pas en heures de travail, mais en dépenses de capital, — fait qui s’élucidera encore amplement dans les chapitres suivants; ét d'autre part, pour, les premiers siècles de la civilisation humaine, cette théorie n’est pas plus applicable, parce qu'alors le travail ne se présente pas comme créateur de la valeur avec un caractère assez fixe et assez prépondérant pour

qu'il puisse être considéré comme dominant la production,

La théorie de la valeur-de-travail, comme théorie générale de l'échange, nous renvoie donc à une forme de civilisation où les rapports entre le travail et son produit ont obtenu déjà une forme fixe lui permettant de servir de base aux échanges et où ensuite, la division du travail est assez développée pour que la production de marchandises en vue du marché puisse être considérée comme la forme universelle ou, du moins, prédominante, de la production. De l’autre côté il est nécescessaire que le coût de production se présente encore généralement à nous comme simple coût de travail et pas encore comme dépense de capital.

La théorie de Fa valeur-de-travail, comme théorie générale de l'échange, est ainsi bornée à une période où les transactions simples et constantes s’exécutent dans des rapports de production stationnaires qui reposent sur le travail de l'artisan. Dans cette période appelée historiquement pour l’Europe le Moyen Age, le producteur pouvait baser immédiatement la valeur de ses produits et son propre revenu sur le travail et la peine dépensés. Le nombre des métiers séparés pendant cette période de civilisation était encore relativement restreint; l'exécution des travaux était simple et l’on pouvait supposer que le travail et la peine du producteur pouvaient être pleinement et dûment appréciés par ses co-producteurs dans d’autres domaines de la production,

Une réflexion s'impose : pour déterminer le caractère exact de la période de eivilisation dont il est ici question, on dit souvent (et c’est ainsi que s'exprime l’école marxiste) que pendant cette période, « les moyens de production appartiennent à l’ouvrier ». Cette détermination, cependant, s'accorde aussi peu avec la vérité qu’elle est théoriquement sans valeur. « L’ouvrier » était probablement aussi peu possesseur de ses moyens de production au Moyen Age, qu'il ne l’est aujourd’hui sous le régime du capitalisme moderne, ou qu'il ne l'était au temps de l'esclavage antique. Pour prétendre le contraire, on devrait non seulement se figurer que les valets de ferme dans l’agriculture médiévale, exercée en règle générale patriarcalement, étaient en posses-

sion du sol et de leurs instruments de travail, mais on de= vrait encore admettre que le compagnon de mélier était em possession de l'atelier et de la boutique de son maître, des mas tières premières et d'un outillage complet. Si nous ne vous lons donc pas, comme le fait Marx, limiter la société médié= vale au petit paysan indépendant et au maitre-artisan dans les villes, nous ne pourrons pas maintenir la détermination dont il est question ici. Gette détermination, du reste, à d'au tant moins d'importance que, pour connaître l’époque où ré- ; gnait la valeur-de-travail, nous n'avons besoin de vérificrs qu'une seule condition : que les divers articles de consomma-"* tion se rencontrent de prime abord au marché, comme des produits de travail ; or, cette condition, on la doit considérer. comme étant séparée de la question Fe savoir entre quelless mains se trouvent appropriés le sol, les matières premières et« les instruments de travail.

Dans la petite commune rurale du Moyen Age chaque paysan, sans doute, était au courant de la valeur-de-travailm des produits agricoles de ses collègues de métier, comme ils savait de même estimer le travail des quelques rares artisans de son entourage. « Le forgeron, le charron du village,# comme le dit Engels, travaillaient sous ses yeux, de mêmes que le tailleur et le cordonnier, qui, dans ma jeunesse, s allaient chez nos paysans des bords du Rhin, de maison en« maison et transformaient en vêtements et chaussures les ma-" tières premières apprètées par les paysans (1). » $

Le petit paysan du Moyen Age était de même capable de ” juger en connaissance de cause les produits de ses voisins. lorsqu'il allait vendre dans la ville voisine Îes fruits de la terre moissonnés par lui et par sa famille, — ce mot pris dans « un sens large, — pour y acheter des produits manufacturés # dans la ville. Aussi bien que de la valeur-de-travail de ses # propres produits, il pouvait encore juger suffisamment de

(x) Voir l'article d'Engels déjà cité. Nous acceptons pleinement l’exposi- \ tion qu'il a donnée des ‘conditions de travail qui régnaient dans les communes du Moyen Age, comme nous acceptons l’esquisse excellente qu'il a tracée des origines du taux de profit, d’abord appliqué au capital commercial et ensuite au capital industriel.

celle des produits de Partisan de la ville. À cette époque, du reste, la différence entre la ville et la campagne était moindre que dans les siècles ultérieurs.

Si l’on suppose qu’à un moment donné, pendant cette période de civilisation, x hectolitres de blé pouvaient être considérés comme ayant la même valeur-de-travail qu'un porc ou que y bêches, la surabondance ou bien la rareté de toutes ces espèces d'articles de consommation pouvait bien influer sur la valeur d'échange de chacun de ces produits (phénomène que nous envisagerons tout à l'heure), mais il est évident que la valeur-de-travail pouvait constituer néanmoins la base des transactions. De même que les producteurs n'auraient pas échangé volontairement, dans leur ville ou leur village, ce qu'ils estimaient être le produit de deux journées entières de travail contre ce qui leur semblait ne représenter que le produit d'une seule journée, — les paysans et les artisans-villageois ne l’auraient pas fait davantage par rapport à leurs produits réciproques : ils ne l’auraient pas fait du moins tant qu'ils auraient pu se former un jugement sur le travail dans les sphères en question de la production.

La tendance de la valeur d'échange et des prix de marché à coïncider, dans ces conditions, avec la valeur-de-travail des produits est ici évidente.

IL est non moins évident que la valeur-de-travail de certains articles, comme le blé, le bétail, ainsi que certains autres fabriqués ailleurs que dans le voisinage immédiat (l'or et l'argent par exemple), articles de consommation pour lesquels le coût de travail ne se mesurait pas si facilement à la surface de la vie sociale, ne pouvait s'établir que par de longues expériences et plutôt par le tâätonnement d’après les résultats pratiques que par des calculs théoriques (1). Notons, cependant, que dans la campagne et pour toutes les branches de l’agriculture plus que pour le travail réglementé des artisans urbains, la valeur d’usage des produits devait rester

(1) Voir quelques observations faites à ce sujet par Engels dans l’article déjà cité.

un facteur essentiellement important à côté de la valeur de travail représentée par eux. Aussi les transactions y étaientelles, plus que dans les villes, régies par ces coutumes dont nous parle John Stuart Mill, coutumes féodales qui se conservèrent encore pendant plusieurs siècles.

Si, pendant cette période précapitaliste, le petit maitreartisan pouvait commander le travail d’un nombre restreint de compagnons et d’ appr entis, la circonstance pourtant que dans la ville, il avait à vivre fin son élat de maitre et qu’il lui fallait donc tirer tout l'avantage possible du travail de ses ouvriers, le forçait à faire des efforts pour vendre ses produits à leur valeur-de-travail entière. Ce n'est qu'en azissant ainsi qu'il pouvait se maintenir dans son état plus oi moins privilégié. Du reste, sa conduite lui était facilitée par. cette circonstance que le nombre de ses concurrents élait restreint, et que, d'autre part, les statuts corporatifs et municipaux étaient rédigés en vue de l'aider.

[Il faut examiner de près ces statuts, que l’on trouve partout dans les villes du Moyen Age ; ils nous prouvent que, même à cette période historique intermédiaire, la règle de la valeur-de-travail ne pouvait pas régner librement.

Le nivellement général des prix sur la base de la valeur-detravail des marchandises élait fortement et sans cesse gêné : dans le métier de l’artisan villageois, par les monopoles des corporations et les statuts et règlements dont nous faisions mention ; dans les professions agricoles, par les rapports féodaux de la production et la ntude plus ou moins complète qui existait encore parmi les campagnar ds.

Pour que le nivellement des prix des denrées à la mesure de la valeur-de-travail qu’elles représentaient eût pu s’'accomplir naturellement, 1l aurait fallu une liberté et une indépendance de l'échange, qui, dans les villes comme dans la campagne, auraient contrasté essentiellement avec la vie sociale du Moyen Age.

Partout où disparaissaient les rapports féodaux et la production pour le seul usage domestique au point que l'échange libre aurait pu naître entre producteurs indépendants, le

travail, dans les différents métiers, commençait à être réglé

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peu à peu et jusqu'aux derniers détails, de sorte que la production et le commerce étaient ainsi entièrement placés sous le contrôle immédiat de l'administration locale.

M. À, de Calonne nous décrit, comme il suit, les con ditions de la production, au x siècle, dans deux des plus puissants métiers de la ville d'Amiens, organisés, du reste, comme tous les autres dans les villes médiévales : « Rien de plus instructif que la lecture des statuts des tisserands et pareurs de drap. Avec quelle minutie les moindres détails de la main-d'œuvre sont réglés. Quelles précautions dans le choix de la matière première et dans la teinture des élolles. À quelle active surveillance sont soumises les pièces qui sortent de l'atelier, avant d’être marquées, par les eswars de la corporation, du sceau qui en garantira l’aunage et la qualité. ù

«. Ilen ressort avec non moins d’évidence qu'un ouvrier tisserand ou waidier, parvenu à la maîtrise, ne pouvait s'élever à la fortune ni par le moyen d’une production plus rapide, ni en ajoutant au gain journalier réalisé dans latelier, des bénéfices tirés d’un négoce quelconque, ni en multipliant les heures de travail, puisqu'il lui était interdit d’ouvrer après le coucher du soleil, ni en unissant ses efforts à ceux d’un compagnon, ni en inventant une méthode perfectionnée (1). »

Quant au commerce, nous donnerons comme exemple des règlements des prix de certains articles de consommation générale, ce qui se passait dans deux grandes villes du nord de l'Europe, Amiens et Utrecht :

« La taxe officielle (à Amiens) telle qu'elle résulte d'épreuves consciencieuses, sans cesse renouvelées sous les yeux de deux magistrats, est la base de tous les règlements qui concernent AO FE échevinage calcule 1 bénéfice raisonnable et amplement rémunérateur que le fournisseur a le droit d'exiger, et il décide que le pain du riche

(1) A. ne Garonne, Hisloire de la ville d'Amiens, Amiens, 1900, tome IT, PP. 206 et 212. L'auteur donne dans les notes de son livre les articles de ces

statuts prohibitifs,

et le pain du pauvre, que la viande seront vendus tel ou tel prix. Le gibier et la volaille n'échappent pas à la taxe (1). »

Le «ridinghe » (fixation des prix) du pain déterminait les prix du pain dans la ville d'Utrecht jusqu'aux moindres détails selon les prix éventuels du froment, du seigle et de l'orge.

1. « Quand le froment se vend à 1v escalins, le pain d’un penninc (pièce monnayée) pèsera xiv 1/2 vierdonc. Quand il se vend à 1v 1/2 esc., le pain d’un pennine xm1 vierdonc.…. Quand il se vend à x esc., le pain d'un penninc vr vierdonc et 1 loet.

2. («Quand le seigle se vend à nr esc., le pain d’un penninc xxxv vierdonc... Quand il se vend à x esc., le pain d’un penninc pèsera x11 vierdonc.

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