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Le pain d'orge pèsera comme le pain de seigle

Bien que les prix de marché montrent, durant le Moyen Age, une tendance remarquable à s'établir suivant la valeur-de-travail des marchandises et que cette tendance se retrouve au fond de tous les phénomènes économiques de ce temps, et qu'elle se manifeste dans les documents officiels dont nous venons de parler, elle est en même temps entravée partiellement et continuellement par d’autres influences. Pendant cette période de la production précapitaliste, la valeur-de-travail était un premier élément de la détermination des prix, mais non pas le seul, et les prix variaient suivant les circonstances, — en sorte que, pas plus alors que durant l'ère capitaliste, la valeur de production et La valeur d'échange ne sauraient jamais être identifiées complètement ; elles se présentent à nous comme deux formes différentes de la valeur que nous ne saurions trop soigneusement séparer. Pendant toute la période du

(1) À. pe Garonne, loc. cit., pp. 336-337, CF. les prescriptions spéciales concernant le pain (ordonnance d'août 1426), — la viande {19 janvier 1421, — le gibier et la volaille (1464).

(2) D° S. Murrer, archiviste d'Utrecht, De middeleeuwsche rechtsbronnen der stal Utrecht. (Sources du droit de la ville d'Utrecht au Moyen Age), La Haye, 1883, tome I, p. 31.

Moyen Age nous voyons le magistrat, dans les différentes villes, veiller scrupuleusement à ce que les accapareurs ne

gardent pas secrètement les marchandises, — comme cela arrivait fréquemment pour les vivres, — jusqu'à ce que la

détresse, menaçant de se transformer en famine, eût suflisamment fait hausser les prix.

Les magistrats prenaient parfois des mesures draconiennes contre ces opérations. Tantôt l’échevinage d’une ville ordonnait que chaque père de famille disposant d’une fortune déterminée possédât chez lui, à certains jours de l’année, une quantité fixée de froment ; tantôt il défendait qu'on vendit dans l’intérieur des maisons les blés apportés en ville. Mais avant tout, il s'occupait de maintenir, par les procédés que nous connaissons, les prix des aliments essenüels. Dans la ville de Leyde, au xiv° siècle, les blés devaient être étalés dans la rue; le prix fixé au marché du samedi restait en vigueur pour toute la semaine suivante ; quiconque exportait ses blés un autre jour de la semaine pour obtenir le samedi suivant un prix plus élevé, encourait la confiscation de sa marchandise ; la vente des blés à terme était défenduc pour une durée plus longue que six semaines (1).

La fixation des prix, particulièrement des aliments de première nécessité, n'avait pas pour but, naturellement, d'incommoder le commerce, mais seulement d'éviter la a mine dans un temps où les moyens primitifs de transport et de communication en augmentaient beaucoup le danger.

Mais, comme nous le disions, ces règlements des magistrats médiévaux concernant l'alimentation nous prouvent suflisamment qu’au marché du Moyen Age, comme à celui du xx° siècle, la valeur d'échange et les prix des denrées ne correspondaient pas directement à leur valeur de production, — ce qui, du reste, aurait été moins possible encore à cette époque que dans nos temps modernes, où, par le développement du commerce national et international, l'offre totale et la demande totale et effective de toutes sortes d’articles de con-

(1) Voir Dr P -J. Brok, Een hollandsche stad in de middeleeuwen ‘Une ville hollandaise au Moyen Age), Histoire de la ville de Leyde, pp. 320-321.

sommation s’égalisent beaucoup plus facilement et beaucoup plus vite qu'autrefois.

A cette époque, plus encore que dans nos temps modernes, la surabondance (ou inversement la rareté) des denrées pouvait essentiellement influer sur leur valeur d'échange et avec cela sur l’expression en monnaie de cette valeur, en les poussant toutes deux au-dessous où au-dessus du niveau indiqué par le coût de la production des denrées. Les magistrats du Moyen Age pouvaient veiller à ce que les fluctuations du marché ne menassent pas à la famine directe ; mais ils ne pouvaient pas empêcher ce phénomène social de se produire, ni l’enserrer suffisamment dans leurs règlements.

Est-ce la valeur-de-travail individuelle qui, au Moyen Age, se manifestait à la surface des transactions entre acheteurs et vendeurs ? Cela dépendait déjà, à cette époque-là, des métiers eux-mêmes.

La valeur-de-travail, assurément, était valeur-de-travail individuelle partout où il n’y avait pas, à proprement parler, de concurrence entre les producteurs d’une même espèce de produits. Dans le cas contraire, cependant, il commençait déjà à se former au Moyen Age une valeur-de-travail sociale pour certaines catégories spéciales d’acticles, valeur basée sur la productivité sociale du travail dans le métier particulier et que l’on commençait naturellement à considérer comme la valeur-de-travail « normale » de l’article en question.

Le maréchal-ferrant, le charpentier-charron, le cordonnier ou le tailleur du village ne pouvaient que compter le propre travail personnel en réparant les instruments aratoires des paysans ou en raccommodant leurs souliers et leurs vètements.

Pour l'ouvrage neuf, il en était déjà autrement, puisque le paysan du Moyen Age pouvait déjà compter à son époque avec les prix auxquels ses produits se vendaient dans la ville voisine ; ces prix ne pouvaient pas se niveler librement, il est vrai, par suite des monopoles des corporations et des règlements des autorités communales ; mais ils se fondaient déjà sur une valeur-de-travail plus générale, correspondant plus ou moins à la productivité sociale du travail et posant des

limites déterminées aux prétentions personnelles des producteurs particuliers.

Cependant, en maintes occasions dans nos temps modernes, la valeur-de-travail, et même la valeur-de-travail individuelle, reste encore la base réelle de la valeur d'échange et des prix de marché. Cela arrive dans certains métiers, soit localement (dans les contrées isolées d’un pays), soit généralement (pour des branches spéciales de métier), quand des conditions précapitalistes ont continué à se maintenir dans la production.

Même de nos jours, le forgeron, le savetier, le tailleur, le charron ou le peintre du village comptent encore le produit de leur travail d’après l'entière valeur-de-travail personnelle que celui-ci leur représente. Normalement, c’est cette même valeur personnelle qui se réalisera dans les prix. En raison des conditions de vie modestes et des communications primitives de la campagne (où les conditions sociales nous rappellent souvent l’ancienne production des articles pour l’usage domesüque d'un cercle restreint de familles) ces prix resteront communément beaucoup au-dessous de ceux des articles pareils fabriqués dans les villes : aussi ces derniers n'auront-ils que très exceptionnellement à modérer les premiers. D'autre part, il est très exceptionnel aussi que les prix de marché des articles d'industrie fabriqués dans les villes puissent élever à un niveau urbain les prix d’articles similaires confectionnés en pleine campagne.

IL faut observer ici qu’on aurait tort de se figurer le domaine où règne cette production précapitaliste comme trop restreint ; la valeur-de-travail personnelle attribuée à leurs articles par les producteurs particuliers éventuels gouverne plus de métiers et dans chacun d’eux une étendue plus grande que ne peuvent le soupçonner peut-être ceux qui vivent dans quelque centre d'industrie et sont habitués à des communications faciles.

Généralement, dans une ville de province, le petit patron, maître dans son métier particulier et travaillant avec un nombre restreint d’ouvriers, évalue encore le travail que lui ou ses ouvriers ont dépensé à un article quelconque comme

Ed THÉORIE DE LA VALEUR

la valeur réelle ajoutée par eux à l’article en question. Communément c'est cette valeur qui se réalisera encore dans les prix qu'il fixe. Que, sous forme de salaire, 1l ne rembourse, lui-même, à ses ouvriers qu'une partie du produit de leur travail, cela ne l’empêchera pas, ordinairement, de désirer réaliser dans les prix chaque heure de travail que ses ouvriers ont dépensé, dans son service, à la production.

Même dans les centres de production capitaliste et de commerce moderne, il reste toujours des métiers entiers existant, pour ainsi dire, cachés derrière les grandes industries modernes

et pour lesquels la valeur-de-travail, — voire même la valeur de travail individuelle, — est restée la base réelle des prix qui

se réalisent. [l en est ainsi, par exemple, dans certains métiers s'appliquant à la réparation et dans divers arts mécaniques.

L'horloger qui répare votre pendule, le jardinier qui entretient votre petit coin de terre devant la maison, ou bien le plombier qui met un tuyau neuf dans votre appartement, compteront aussi le travail entier qu ils ont dépensé personnellement., Si les prix que vous fixe ici louvrier en se basant sur ce travail personnel ne vous satisfont pas, vous aurez la liberté, assurément, de chercher un ouvrier dépensant moins de travail en satisfaisant à vos désirs ; mais cela n'empêche pas que, pour la réparation des pendules et des montres, comme pour l'entretien des jardins ou pour la pose d'un tuyau de plomb dans un appartement quelconque, il ne peut pas s'établir des prix fixes, des prix « normaux » aussi facilement que, par exemple, pour les produits de notre grande industrie moderne.

C’est par ce phénomène particulier qu'on doit s'expliquer pour quoi, dans les centres d'industrie et de communication, les prix de réparation de toutes sortes de vêtements, de meubles et d'articles de ménage, sont presque égaux à ceux que l'on paye pour les articles ot pareils. Ces derniers se produisent dans de tout autres conditions; si, dans ce deuxième cas comme dans le premier, le coùt de la production forme le premier élément déterminant de la valeur d'échange et des

prix de marché, la loi du coût de la production, pourtant, s'y applique sous une forme plus moderne.

Il ne faut pas perdre de vue que partout où règne lâxaleurde-travail subjective comme base réelle de la Pieux d'échange et des prix du marché, nous avons affaire à des VIENS simples, primitives et quelque peu grossières sur la base du travail dépensé et nullement à une mesure tant soit peu exacte de quantités de travail bien distinguées. Pour la valeur-detravail subjective, moins encore que pour la valeur-de-travail objective ou sociale dont nous aurons à examiner encore la nature, le travail dépensé ne peut jamais être considéré comme une mesure exprimant théoriquement la grandeur de la valeur. Nous aurons l’occasion de le démontrer amplement dans les chapitres suivants.

Lorsque deux articles de consommation (tombant tous les deux dans le domaine de la valeur-de-travail subjective) sont considérés comme équivalents pour la raison que deux producteurs différents ont dépensé la même quantité de travail à leur production (le même montant de journées, heures de travail, etc.), nous aurons à compter, en définitive, avec une évaluation à la même hauteur de deux produits différents du Wavail humain, mais non pas avec une égalité absolue de deux quantités de travail. En faisant remarquer qu'à la même épcque les mêmes biens ne sont pas nécessairement produits dans les mêmes circonstances de productivité, Rodbertus disait avec une précision extrême : (n travail pourrait comprendre à la même époque des quantités inégales d’un mème bien » (1). D'après ce principe, dit-il, « le travail ne saurait servir de mesure de remplacement (Sur rogalmansz) pour la fixation de la

Yaleur à une époque déterminée,pour la même raison qui empêche l'argent de jouer ce rôle à des époques différentes ». Il a parfaitement raison sur ce point; mais le prétexte qu'il donne et derrière lequel il se cache comme représentant de la doctrine de la valeur-de-travail, ne saurait nullement nous satisfaire. « En ce qui concerne le travail, il faut donc suppo-

(1) Roosertus, Zur Erkenniniss unsrer slaatswirthschaftlichen Zusl 'nde, pp. 49 et 50,

le

ser, dit-il, qu’à la méme époque les choses de la même espèce contiennent la même quantité de travail ». On ne peut pas partir en théorie d'une telle « supposition », pour la simple raison qu'elle est inexacte, et que, en la faisant, nous mettons dé côté tout simplement l’action des forces naturelles comme les progrès de la technique. Aussi, dans la pratique de notre vie sociale, la valeur d'usage des biens intervient-elle constamment pour corriger encore les évaluations d’après leur valeur-de-travail.

Le fait pourtant qu’il s’agit ici toujours d'évaluations de la valeur, jamais d’une mesure exacte, n’est pas un obstacle trop sérieux. La valeur, en dernière analyse, est en effet une notion sociale et économique et non pas une notion mathématique. La signification de ce que nous appelons valeur, change ainsi avec la structure économique de la société et parfois, sous la même civilisation, avec le métier, d’après les chan-

gements que subissent les rapports de production.

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