LA VALEUR DE PRODUCTION CAPITALISTE
1. — Frais de production capitalistes par opposition aux frais de. travail primuifs.
Dans le petit maître-artisan du Moyen Age, travaillant avec un nombre restreint d’apprentis et de compagnons, nous avons déjà le précurseur de l'entrepreneur capitaliste moderne. Mais l'activité du maïitre-artisan était soumise à des règles sévères, qui lui interdisaient de s'élever beaucoup, dans son métier, au-dessus de ses confrères. Les ordonnances municipales décidaient de son propre gain, comme du salaire de ses compagnons el apprentis.
Dans cette période précapitaliste de la civilisation, cependant, il y avait certains métiers tombant plus ou moins en dehors de la réglementation et présentant déjà, dans son premier développement, la forme capitaliste de la production. C’étaient des branches de métier dans lesquelles le capital placé en immeubles, matières premières et matériel d’entreprise, devait atteindre des proportions telles que les petits maitres-artisans ne pouvaient généralement pas y prétendre. Leur capital était d'autant plus insuffisant que le nivellement des conditions d'existence et de production concourait à les réduire à l'impuissance.
Ces métiers n’appartenaient pas au domaine de l’agriculture, ni à une des nombreuses sphères de la petite manufac-
ture. Pendant plusieurs siècles encore ce n’est pas de ce côté qu'il fallait attendre la rupture de la loi de la production précapitaliste. En ce qui concerne l’agriculture, elle est restée basée en Europe, jusqu'à nos jours, sur la simple maind'œuvre de l'ouvrier travaillant avec des outils primitifs. Il est vrai que la production de plusieurs articles d'usage général passait peu à peu de l'artisan isolé à la manufacture petite ou moyenne, de l'atelier étroit de louvrier, artiste dans son métier, au grand atelier ou régnait la division du travail, — cet atelier qu Adam Smith nous a décrit avec “tant de talent et de connaissance des détails. Ce passage de l’une à l’autre forme de production représentait une évolution de plusieurs siècles. Entre le petit maïtre-artisan du Moyen Age et l'entrepreneur capitaliste moderne se trouve, dans bidue sphère de production, un intervalle d’au moins cinq cents ans. |
Ce que nous appelons le régime capitaliste, se présente d'abord à nos yeux dans le commerce. Le commerce, et plus - particulièrement encore le commerce d'outre-mer, portait déjà au Moyen Age la richesse et la prospérité dans maintes contrées bien lue de l Europe ; mais les conditions dans lesquelles il s’exerçait, étaient de nature à surpasser souvent -les forces d’un seul homme, quelque riche qu'il fût pour son temps. Il fallait construire et entretenir en bon état des magasins et entrepôts de marchandises, des moyens de trans- Bort de toute nature. Pour le commerce d'outre-mer la possession des vaisseaux était rendue particulièrement coùteuse et hasardeuse par la piraterie organisée en mer et sur les grèves. Ce métier se rangeait pour ces motifs parmi ceux qui exigeaient la dépense d’un capital relativement considérable en moyens de production. Aussi voyons-nous déja le commerçant occuper au Moyen Age une position sociale très particulière qui devait le distinguer bientôt en tant que possesseur de capital et exploiteur du travail de ses semblables, du paysan et de lartisan ou du petit maitre de la ville. En outre, dans cette profession nous voyons apparaitre assez tôt sur la scènele grand capital assOCIé, par tout où plusieurs commerçants Ê "unissent pour équiper à frais com-
muns un ou plusieurs vaisseaux, ou même toute une flotte, et supporter ensemble les risques de leur entreprise. Aw Moyen Age nous voyons naïître ainsi ce grand capital dans les unions he commerçants des puissantes Are marchandes de l'Italie, bientôt aussi dans la confédération hanséatique de plusieurs villes d'Allemagne et du Nord. Après la découverte“ des routes maritimes vers l'Amérique, les Indes et l'Australie,
quelques siècles plus tard, ces unions se multiplient dans les | Compagnies commerciales et coloniales de différents Etats d'Europe.
Dans l’industrie pouvait se présenter peu à peu un phéno-M mène semblable partout où l'exécution d'un métier exigeait également des dépenses relativement importantes en capital fixe. C'était le cas pour l'extraction des substances minérales : or, argent, fer, pierres. En général, cependant, commen nous venons de l'indiquer déjà, ce développement s'accomplissait beaucoup plus lentement pour l'industrie que pour le commerce, C’est seulement après l'invention de la vapeur et son application technique aux métiers de différentes espèces, « pendant la dernière moitié du xvin siècle, qu’a pu naître pour l'industrie une période de révolution semblable à celle que le commerce venait de parcourir quelques siècles auparavant.
Cette révolution devait évidemment balayer, dans plusieurs branches de production, les débris des réglementations médié-
vales concernant le travail et briser te entraves mises par celles-ci aux jeunes industries naissantes (1).
La vieille loi de la valeur était brisée du même coup ; à mieux dire, la valeur-de-travail qui avait eu son règne comme loi générale de la valeur de production, était transformée en valeur “ de production capitaliste, dont l’action se généralisait bientôt dans les diverses branches de l’industrie. Regardons de près comment cette évolution s’est accomplie :
(1) Si l'on cherche, pour une période contemporaine, un exemple éclatant de la brusque transformation du métier de l'artisan en industrie et grande industrie capitaliste par la nécessité des grandes dépenses en capital fixe, il suffit d'observer le développement industriel de la Suisse. La Suisse, en effet, a été le pays de la petite manufacture par excellence, jusqu'au jour récent, où les progrès de la science ont permis à Lomme d'utiliser la force motrice des torrents et des cascades à la production de l'électricité,
Lorsque nous avons vu la valeur de production se présenter à nos yeux comme simple valeur-de-travail, nous avons déjà remarqué qu'elle différait de la valeur d'échange. Le coût, dépensé à leurs produits, par les artisans ou les paysans du Moyen Age, se réduisait immédiatement à un coût en tra-
vail. À ce titre figurait non seulement le coût du travail personnel re aux produits par chacun des artisans qui en modifiaient la forme, mais aussi le travail dépensé par tous ceux qui avaient fourni les matières premières et secondaires et les instruments de travail. Mais le travail humain n’était pas le seul élément constitutif de là valeur d'échange. Cette dernière se montrait déjà à nos yeux comme due aussi en partie à la collaboration des agents naturels bien distincts du travail humain. Nous avons vu alors la valeur d'usage influer incessamment sur la valeur de production et c'est seulement de leur action commune que naissait la valeur d'échange.
Ce qui distingue tout d'abord la production capitaliste de la production primitive entre les mains de l'artisan, c’est que pour l'entrepreneur capitaliste nous voyons le coût de la production ne pas se réduire immédiatement à des dépenses en travail, mais à des dépenses en capital. Le coût capitaliste de la marchandise, nous dit Marx, « se mesure d’après la dépense de capital qui a été faite pour elle (1) ». Chaque sacrifice fait par l'entrepreneur capitaliste pour fabriquer une marchandise quelconque, s'exprime pour lui en une dépense d'argent et c'est la somme de toutes les dépenses faites par lui qui composent pour lui le prix de revient de son article ; ce sont ces dépenses que nous désignerons dans la suite par le terme de frais de production.
Le principe constaté par nous, qu'une richesse est le fruit commun de tous les facteurs ayant collaboré à sa production, — agents naturels et travail humain, — prend dans l'esprit de l'entrepreneur capitaliste la forme suivante : pour lui le profit d'entrepreneur, ou en d’autres termes le surproduut (2)
ne Das Kapital, tome I, première partie, Chr trad francs pr 2) Gette notion du surproduit ne doit pas ètre confondue avec la notion Fe de la plus-value. Il est vrai que Marx considère la somme de ce qu'il appelle la plus-value comme égale au profit réel que gagne l’entrepre-
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procuré par son entreprise est le fruit de son capital entier. I n’attribuera pas ce profit exclusivement à la partie con-. sommée de son capital, pas plus qu'à la partie dépensée aux « salaires. Comme entrepreneur capitaliste 1l lui ‘importe peu de savoir, si une fraction quelconque de son capital entier a été employée à l'achat de matières premières ou secondaires, » à l'acquisition de machines et autres instruments de travail, ou encore si elle a été dépensée en salaires. Il se préoccupe de w maintenir chacune de ces dépenses partielles dans une pro-. portion convenable par rapport à sa dépense totale; le reste lui est indifférent. À cet égard, une partie de son capital lui parait aussi productive qu'une autre. Il ne faut pas en chercher la cause, avec la doctrine marxiste, dans la vue « bornée » du capitaliste en présence des mystères de la production ; elle se trouve naturellement dans les circonstances qui car tr isent cette production.
La doctrine marxiste ne voit dans l'entrepreneur capitaliste que l’exploiteur de la force de travail d'autrui. Les économistes officiels, de leur côté, nous le présentent de préférence comme un simple «ouvrier intellectuel ». En réalité, et nous y reviendrons plus longuement dans le deuxième tome de cet ouvrage, l'entrepreneur capitaliste est plus que cela : il est aussi accapareur d'agents naturels, matières premières, etc., et dans la mesure où il peut faire hausser les. prix de ses produits en influant sur leur rareté au marché. par rapport à la demande totale et effective, il peut être encore un spéculaleur, qui joue sur les besoins de ses semblables.
Pour le moment nous n'avons à analyser le profit de l’entrepreneur que dans la mesure nécessaire pour nous expliquer les raisons qui amènent l’entrepreneur capitaliste à à considérer une partie de son capital total comme aussi productive qu'une autre. Il agit dans la pratique selon la théorie que
neur, mais il commet l'erreur, — comme nous verrons dans lé deuxième tome ‘dé cet ouvrage, — de comprendre la plus- value comme le produit ex= clusif de ce qu'il appelle le « capital variable », c’est à-dire de la partie du ca ” pital déboursée pour payer les salaires. |
nous avons déjà exposée : l’origine du produit d’un complexus de facteurs associés ne peut être séparée de ce complexus même, Dans la pratique, toutes les parties d’un capital collaborent, entre les mains de l'entrepreneur capitaliste, à la création d’une certaine valeur nouvelle, aussi bien celles qui sont placées dans le sol ou dans les matières premières et secondaires que celles qui ont fourni les instruments de travail ou payé les salaires des ouvriers.
Examinons un peu en quoi consiste la situation différente de l'entrepreneur capitaliste comparée à celle de l’artisan indépendant ou du petit maitre de métier au 1 Moyen Age? Le dernier, nous l'avons vu, était obligé de se réserver ras les prix de FHRCHE toute la valeur-de- FRE de ses produits. Les statuts de sa corporation, du reste, ne lui auraient pas permis de vendre ses articles au-dessous de cette valeur. Le nivellement des conditions d'existence des habitants d’une ville sur la base d’une valeur-de-travail sociale réglée par le magistrat, — voilà précisément Île trait caractéristique que
nous avons discerné dans cette période historique.
Il en est tout autrement pour l'entrepreneur capitaliste, et la différence à ce propos entre lui et le maitre-artisan du Moyen Age est même plus catégorique au fur et à mesure que son entreprise est plus développée au point de vue capitaliste. E entrepreneur moderne ayant à son service quelques dizaines et même quelques centaines ou quelques milliers d'ouvriers, échappe à la nécessité de vendre $ses produits à leur entière valeur-de-travail ; son entreprise est su- . jette à de tout autres règles. Contrairement au pelit maitreartisan, 1l pourra réaliser un profit, tout en vendant ses marchandises au-dessous de leur valeur-de-travail, et il pourra le faire pour la simple raison déjà, que son exploitation s'étend à un nombre plus grand d'ouvriers. Il réalisera - même toujours un profit plus ou moins grand lant qu'il ven- -dra encore ses marchandises au-dessus de ses propres frais de production. Ces frais de production constituent donc pour fui un minimum, au-dessous duquel il ne rentrerait pas dans ses propres dépenses. La différence que nous venons d'observer ici entre l'entrepreneur capitaliste et le maitre-artisan du
Moyen Age est d'autant plus importante que le premier, — précisément parce que son entreprise est fondée sur une échelle bien plus vaste, — pourra de méme s'assurer des avantages beaucoup plus étendus en tant qu'accapareur d'agents naturels et spéculaleur. Dans des proportions bien plus larges il pourra accaparer à son profit des matières premières et secondaires et mettre à son service les forces naturelles nouvellement connues dont la découverte est l’œuvre de la civilisation générale ; il peut enfin accroître son gain, plus facilement et dans des dimensions tout autres que son ancêtre, en spéculant sur les besoins momentanés des consommateurs de ses produits.
Au temps des corporations, les statuts et les règlements des magistrats urbains qui concernaient le travail avaient pour but, avant tout, d'alfermir et de conserver les maitres de métier dans leur situation privilégiée; aujourd’hui, les gouvernants viennent aimablement à l’aide de leurs compères et leur permettent volontiers de mettre la main sur les dons de la nature, — tout d’abord les matières premières, — qu'ils n'ont pas plus le droit d’accaparer que tout autre représentant de la race humaine. Pour si violente que soit souvent la concurrence entre les capitalistes modernes, ils ont toujours su à merveille se coaliser ensemble contre les autres classes de la société. Nous verrons encore ultérieurement quelles limites à ses appétits l'entrepreneur moderne
rencontre dans la production capitaliste elle-même; mais
nous voulons faire remarquer, dès à présent, que l'impor-
tance des deux dernières sources de profit indiquées, — l’accaparement d'agents naturels et la spéculation, — ne doit pas
être négligée. Lorsqu'a la fin de ce tome nous traiterons de l'influence exercée par les trusts et les monopoles sur Ie marché moderne, nous devrons reconnaitre combien ces autres sources peuvent apporter de bien-être matériel à ceux qui travaillent à s'enrichir aux dépens d'autrui. Evidemment, l'exploitation immédiate des ouvriers dont l'entrepreneur capitaliste a besoin constitue seulement une partie plus ou moins grande de tout le surprodut que le capitaliste moderne pourra obtenir.
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Pour lentrepreneur capitaliste, contrairentent à l'artisan indépendant et au petit maître de métier pré-capitaliste, voilà la courte conclusion de tout ce que nous venons d’exposer, — il ne s’agit plus de vendre les marchandises sur la base du fravail qui est directement appliqué à leur fabrication, mais sur la base des frais de leur production.
Sous le nom de frais de production, ce terme pris au sens capitaliste, nous comprenons l’ensemble de toutes les dépenses que le producteur doit débourser nécessairement pour pouvoir produir e une marchandise.
Les frais de production se composent de :
Ne L'usure du capital fixe (bâtiments, machines, ouüls, etc.) B. — Les avances de capital circulant pour : 1° achat des
malières premières et secondaires ; 2° compensation de Ja rente, de l'intérêt, des primes d'assurance, etc. ; 3° payement des salaires.
Cette définition, cependant, a encore besoin de quelques éclaircissements. [peut paraître simple au premier coup d'œil de formuler ce que sont les frais de production, mais il est souvent difficile, dans la pratique, de décider ce que, dans une entreprise capitaliste, nous devons logiquement considérer comme tels.
Dans les années 189r et 1892, le Department of Labor, à Washinglon, présidé par le statisticien connu Carroll D. Wright, publia trois grands volumes contenant une enquête très détaillée et très sérieuse sur les frais de production dans quelques branches principales de l'industrie. Pour nos recherches de science économique cette enquête est d’une importance pratique essentielle, et dans les pages suivantes, nous aurons l’occasion de nous référer souvent aux résultats de cet examen particulier que l’on a qualifié de «triomphe de la staüstique ».
Pour la première partie de leurs recherches (concernant les industries du fer, de l'acier, du charbon et de la pierre calcaire) les agents du « Département du Travail » ont étudié non moins de 618 établissements industriels ; pour la deuxième partie (concernant les industries textiles et l’indus-
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trie du verre) non moins de 278 établissements dansles divers états de l'Amérique du Nord, de FAngleterre et de l'Europe continentale, En outre, ces agents ont eu l'occasion toute par-
liculière, — que seule peut procurer une enquête officielle entreprise sur une échelle aussi gigantesque, — de vérifier
leurs données statistiques en allant en personne aux livres de compte et listes de salaires des différents entrepreneurs, Or, c'est précisément l'ampleur et le caractère sérieux de cet effort de statistique, qui a pu démontrer la difficulté de déterminer nettement ce que sont les frais de production, et ceci non seulement pour toute une industrie considérée en général, mais souvent aussi pour une seule entreprise capitaliste.
Les difficultés se rapportent spécialement aux dépenses de la catégorie qui, dans notre définition, correspond au titre B. 2°, mais aussi à d’autres. Quelques-unes des observations techniques qui se trouvent dans le rapport du Département du Travail sont d'une importance immédiate pour l'analyse que nous poursuivons ICk.
Pour arriver à la détermination du coût de la production, dit l'introduction du rapport, on a exclu (toutes les dépenses faites pour payer l'intérêt, les assurances, la dépréciation du matériel et (partout où elles existent) les redevances à payer aux propriétaires du sol » ; on a fait de même relativement aux « dépenses pour le transport des produits jusqu'au lieu de leur livraison franco ». On a estimé suffisant, pour le but proposé, de ne comprendre dans le coût que des éléments « universels, positifs et absolument essentiels », c'est-à-dire «des éléments du coût communs à tous les producteurs et devant être supportés pour la mise au jour du produit complet » (+).
En partie, les difficultés que présentele relevé des éléments exclus sont seulement des obstacles à l'établissement d’une statüstique comparative digne de confiance, mais ne nous regardent pas pour notre analyse théorique. Pour nous, les éléments exclus par Île rapport américain peuvent donc, en
(1) Sixth Annual Report of the Commissioner of Labor, Washington, 1891; introduction, P. 8.
réalité, entrer dans le coût de production, selon la branche particulière de l’industrie ou l'établissement que nous examinons.
L'intérél, comme le fait remarquer le rapport américain, ne peut guère être compris comme un élément des frais de production à cause de la variation du montant de l'intérêt qui entre dans les estimations des différents établissements.
Beaucoup d'établissements, en outre, ne comptent pas avec l'intérêt à payer, parce qu'ils sont libres de toutes charges ou bien qu'ils réservent pendant un temps suffisant une somme annuelle à l'amortissement du premier capital ; cela fait, l'intérêt ne figure donc plus dans l'inventaire ou dans les comptes de l’entreprise. € L'homme qui paye un large intérêt doit se contenter d'un moindre profit. Lorsqu'il emprunte son capital, il fait diminuer la différence qui constitue son profit. »
Considéré ainsi, l'intérêt entre donc, en ce cas, dans le profit de l'entrepreneur, mais ne fait pas partie des frais de production de ses marchandises, Et le rapport américain éclaircit celte théorie par l'exemple caractéristique suivant : « Certains fabricants dans différentes industries ajoutent, par exemple, 6 pour cent de l'immeuble et du matériel entier, aux frais de la production en répartissant le montant sur la production totale de l’année. Lorsque, dans un tel cas, les marchandises se vendent à ce coût, le fabricant prétend qu'il n’a pas fait de profit, tandis qu'en réalité il en a fait 6 pour cent et ces 6 pour cent sont à considérer comme une compensation de l’intérêt qu'il aurait obtenu de son capital s’il l'avait engagé dans une autre direction (1). » Caractéristique est également le fait suivant que relève ce rapport: « La plupart des fabricants de fer et d'acier de l'Europe et tous ceux chez qui les recherches se sont étendues en Amérique, se sont trouvés considérer leur établissement comme libre de charges dès l'origine, et ils ont formulé ainsi leur avis : la seule influence que la valeur du matériel peut avoir sur le coût de la production, s'exprime en
(1) Sixth Annual Report, loc, cit., p. 9.
dépenses pour réparations et non pasen un intérêt ajouté aux éléments positifs des frais (1) ».
La dépréciation du matériel qui a, à bon droit, attiré l’attention de tant d'auteurs désirant évaluer les frais de producon d’une marchandise, constitue un obstacle réel aux recherches statistiques. Le Département du Travail à Washington n’a pas eu seulement des motifs théoriques pour ne pas la ranger parmi les éléments positifs et universels des frais de production, il a été influencé ; dans la pratique par lopinion de plusieurs fabricants. À propos de la dépréciation on ne saurait formuler des règles fixes généralement applicables ; la première difficulté est la diversité des industries et des processus de la fabrication,mais il ÿ a également à compter avec plusieurs influences secondaires. La question de la dépréciation du matériel ne peut pas être séparée de celle de son entretien et l’on peut même considérer en théorie que la compensation de l’une équivaut aux dépenses de l’autre.Ce qui rend ici les recherches particulièrement difficiles dans la pratique, c'est que les directions des industries montrent souvent une tendance naturelle à compter la dépréciation du matériel proportionnellement au profit réalisé plutôt que selon sa véritable importance ; partout où cette tendance se manifeste par des faits, le montant ainsi calculé sera haut dans les années de grands bénéfices et inversement. Par cette méthode, les frais de production pourraient ètre considérés comme directement proportionnels à la prospérité de l'établissement.
En outre, même nour ceux qui prennent une part immédiate à la direction d’une entreprise industrielle ou commerciale, il est excessivement difficile de distinguer rigoureusement dans les comptes de leur entreprise, entre les dépenses qui sont nécessaires aux agrandissements du capital fixe et celles qui doivent assurer la conservation du matériel. Pour celui qui reste en dehors de l’organisation intérieure de l’entreprise 1l est généralement impossible de faire cette distincüon. En règle générale pourtant, — voilà comment le Département du Travail a résolu ce problème, — les réparalions
(0) Lôe cit pp.#9-et7r0;
doivent étre comprises parmi les frais de production, tandis que les agrandissements ou les frais dépenses à l’accroissement de la productiwité d'une entreprise doivent élre considérés comme une augmentation du capital (x).
En ce qui concerne les machines, la détérioration dépend, comme nous le savons, de tant de circonstances, —— les unes se rapportant à la machine même, les autres à son usage, — qu'il est impossible d'établir ici un taux de dépréciation juste et uniforme que l’on puisse considérer comme entrant entièrement dans les frais de production. « Parfois, nous fait remarquer par exemple Île rapport américain, une machine peut continuer dans son ensemble à servir, tandis que des parties importantes peuvent devenir hors d'usage. » Même dans des usines bien dirigées, la méthode employée pour établir un taux déterminé de la détérioration des machines diffère grandement. Le Département du Travail à Washington a estimé que le meilleur moyen d'éviter ici toutes les difficultés était encore de comprendre les réparations comme frais de production.
Dans l'enquête américaine l'assurance, à son tour, n’a pas été rangée parmi les éléments positifs et universels proprement dits des frais de production. Il est vrai que beaucoup d’entrepreneurs préfèrent supporter eux-mêmes leurs risques tandis que d’autres les transfèrent aux compagnies d'assurances. En tout cas, ces frais sont réellement, comme le dit le rapport américain, € d'une grandeur variable et souvent inconnue. » Mais cette difliculté, une fois encore, regarde plutôt la possibilité de dresser une statistique comparative rigoureuse que les conditions de notre analyse théorique. En général, c'est selon l’industrie et l'entreprise particulière étudiées que nous jugerons si et jusqu à quelle hauteur la prime de lassurance doit être considérée comme entrant dans les frais généraux exigés par la production d’une marchandise.
Il en est de mème des redevances dues aux propriétaires du sol, telles qu'elles sont d'usage dans l'exploitation des mines de charbon et de fer, des carrières, etc. , et lorsque les travaux
(1) Voix Sixrth Annual Report, loc. cit,,p. 11.
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sont entrepris par d’autres que les propriétaires. Ces redevances, assurément, ne sauraient être considérées comme des frais posilifs et universels en ant que, variant avec les situations locales, elles doivent encore correspondre nécessairement à la somme que l’exploiteur compterait comme intérêt de son capital, s’il était Iui-même le propriétaire du sol. Si, cependant, ces droits ne peuvent être compris rationnellement dans une statistique comparative, parmi les éléments constitutifs, positifs et universels des frais de production, il est non moins sûr qu'ils se présentent comme des dépenses propres à influencer le profit ou les prix de vente des produits.
Enfin, les frais du transport des marchandises depuis l'établissement industriel jusqu’au lieu de la livraison franco, doivent-ils être comptés parmi les éléments positifs des frais de production ? On pourrait prétendre que ces frais font partie des dé ‘penses nécessaires à la vente, et non, à proprement parler, à la production des articles de chaque industrie. Pour une statistique comparative où il faut déterminer d'avance ce que l’on comprendra sous le terme de «frais de production », les difficultés sur ce point se multiplient encore. Les produits de nombre d'établissements sont livrés «franco en fabrique » ; d’autres à des distances et des points tellement différents, que l’on ne peut plus trouver une base fixe pour des calculs comparatifs à ce sujet. Pour notre analyse théorique, pourtant, nous avons sans contredit à compter avec ces frais de transport. N'oublions pas que nous devons considérer la valeur de production des marchandises comme un élément réel et parfois prédominant dans la constitution de leur valeur d'échange et leur prix de marché. Nous avons donc à compter avec {ous les frais qu'exigent le transport et la circulation de ces marchandises, jusqu'au moment où elles passent dans les mains des consommateurs. Pour notre but, nous ne saurions donc oublier aucun des frais nécessités par les marchandises depuis le moment où elles sortent de la fabrique jusqu'au moment où la valeur se réalise dans les prix de marché. Nous retournerons tout à l'heure aux frais de transport et de circulation pour examiner particulièrement jusqu'à quel point ils entrent
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THÉORIE DE LA VALEUR 230 dans le coût de la produclion avec lequel nous devrons compter au marché,
Tout ce que nous venons de remarquer montre combien il est difficile, même pour une seule entreprise industielle, de déterminer nettement ce que sont les frais de production d’une marchandise; les difficultés augmentent encore dès que l’on veut comparer ces frais pour différents établissements fabriquant des produits semblables.
Dans la statistique faite par le Département du Travail amé-
ricain, — malgré tous les obstacles avec lesquels il était né- - cessaire de compter, — on a dressé, aussi complètement que
. possible, des tableaux montrant particulièrement linfluence que l'intérél, l'assurance et la déprécialion du matériel exercent sur les frais de production. Une comparaison rapide suffit à
nous faire voir que la somme totale de ces frais additionnels n'est ordinairement qu'une partie peu importante comparée aux frais principaux. Par rapport à une tonne de fonte ou de rails d'acier ou encore à chaque mètre de drap, de toile ou de soie, ces frais ne peuvent que très légèrement augmenter les prix de vente de chacune de ces marchandises. Evidemment, l'influence de ces frais additionnels varie avec la nature de ces marchandises. En ce qui concerne les frais de transport nous trouvons également dans les mêmes rapports du Département du Travail à Washington des tableaux statistiques spéciaux et précieux, Ces derniers frais différent cependant avec les distances comme avec la nature des moyens de transport par terre ou par mer ; les tableaux spéciaux indiquent donc pour unepériode déterminée, — 1988-1890, — les frais de transport des marchandises de différents centres de production à divers marchés du monde.
Examinons maintenant quelques exemples particuliers, propres à éclaircir ces notions générales sur les frais de production.
Plutôt que de nous figurer quelque entrepreneur fictif faisant dans son entreprise des dépenses fictives : x francs pour matières premières, y francs pour matières secondaires, z francs pour salaires, et ainsi de suite, — nous choisirons des cas déter-
minés, comme nous en trouvons des centaines dans la statistique américaine dont nous parlons.
Nous prendrons trois établissements — A, Bet C — fa-
briquant tous les trois de la fonte de fer ; l'échelle de la pro-.
duction caractérise le premier comme une entreprise de petite industrie, le deuxième comme une industrie moyenne et le troisième comme une entreprise de grande industrie. Dans le rapport du Department of Labor l'établissement A figure au n:40,Bau n°2, C'aun bit)
Pour l'établissement À, situé dans l'Europe continentale, la période de l’examen va du 1° au 81 mars 1890 ; pour les établissements B et CG, tous deux situés dans le district septentrional des Etats-Unis, successivement du 1° juin 1888 au 31 mai 1889 et du 1°’ janvier 1889 au 31 décembre 1889. Les frais de production comprennent donc pour le premier des trois établissements l’espace d’un mois, pour les autres d’une année
entière. Les arücles produits sont pour l'établissement A
« Spiegeleisen », pour B, « Foundery n°1 », pour C du fer Dessemer.
L'établissement À a fabriqué au total, pendant la période indiquée, 1 067 tonnes de fonte (la tonne de 2 240 livres anglaises, — « pounds avoirdupois ») ce qui représente 34 tonnes par jour et par fourneau (r fourneau); l'établissement B, 29 390 tonnes, ou 81 tonnes par jour et par fourneau (1 fourneau) :C, enfin, 72 8864 tonnes, ou 178 tonnes par Jour et par fourneau (2 fourneaux).
Suivent ici les frais de production pour chaque établissement :
(1) Sixth Annual Report, p. 35 et suiv. Sur la demande des entrepreneurs le Département a omis les noms des différents établissements examinés en les remplaçant par des numéros. ,
pont plie OU tes bar né
2 Pie 2
Ju
Tableau général des frais de production pour
Établissements! Matériaux
dollars A. 15,172 184 319,144 AC 976,984
indiquées.
Salaires
Appointements des employés
dollars dollars 707 63 58,272 7,000 104,903 | 10,000
Impôts
Dépenses
supplémentaires et réparalions
dollars dollars
les périodes
Total en dollars
Les établissements en question ont noté en outre les frais «additionnels » suivants :
Établissements
Assurances
Intérèt du capital
dollars dollars A Le 5 — LAS SSSR 382 18,321 5/7 4 NERRR 1,200 — |
Déprécialion du matériel
dollars