LA FIXATION DE LA VALEUR D'ÉCHANGE ET DU PRIX DE MARCHÉ
Il nous reste à examiner comment se constituent au marché Ja valeur d'échange et le priæ. Gette tâche est sensiblement facilitée par nos recherches sur chacun des deux éléments qui collaborent à la détermination de la valeur d'échange, c’est-àdire sur la valeur de production et la valeur d'usage.
Nous nous aiderons beaucoup aussi du précédent chapitre dans lequel nous avons vu la valeur d'échange reposer toujours, par sa nature, sur une transaction entre deux parties intéressées.
Si dans l’échange des marchandises l'intérêt du producteur devait seul être satisfait, la valeur d'échange de celles-ci devrait coïncider, en définitive, sous le régime de la concurrence libre et générale, avec leur valeur -de production sociale. Les théoriciens qui ne regardent dans la science économique que le côté de la production auraient ainsi entièrement raison. Dans les cas que nous avons spécialement examinés lors de notre analyse de la valeur-de-travail subjective, la valeur d'échange coïnciderait généralement avec la valeur de production personnelle aussi longtemps que la concurrence ferait défaut. Enfin, dans le cas où les consommateurs dépendraient absolument, pour la satisfaction de leurs besoins ou désirs, d’un seul producteur ou de quelques producteurs peu nombreux et unis entre eux, le prix de marché pourrait prendre aisément le caractère d'un priæ de monopole, Dans le dernier
cas, ce prix de monopole pourrait encore s'attacher, 1l est vrai, à la valeur de production (personnelle ou sociale) celleci restant toujours un élément essentiel dans la constitution de la valeur d'échange et du prix, mais il pourrait facilement la surpasser selon le De gré des producteurs.
Si, au contraire, l’intérêt du consommateur comptait seul au marché, ce sont les économistes représentants de la théorie utilitaire moderne qui auraient raison : l'utilité des richesses ou bien leur simple aptitude à servir dans la consommation humaine, en rapport avec leur rareté relative, seraient les seuls éléments constitutifs de leur valeur. La théorie de la valeur d'échange et du prix de marché devrait être basée dans ce cas sur la théorie de la valeur d'usage des richesses.
Les circonstances du marché, telles qu'elles se présentent à nous dans le rapport de l'offre totale à la demande totale et eflective de chaque catégorie de marchandises, nous montrent, cependant, que nous avons à tenir compte des conditions qui se posent des deux côtés, de la part des producteurs et de celle des consommateurs. Le producteur demande un minimum de compensation, en l'absence duquel il se soustraira à la production, ne trouvant plus couverts ses propres frais. Le consommateur, de son côté, demande pour chaque sphère particulière de la production qu'un article ne lui donne pas une
valeur d'usage moindre que celle qu'il pense trouver, au même prix, A une sphère voisine ; au cas contraire le consommateur chcr:hera la satisfaction de ses besoins ou désirs dans cette sphère voisine de la production.
La demande du consommateur à ce sujet est moins absolue et moins coercitive que celle du producteur. Lorsqu'au marché les propres frais de production du producteur ne sont plus compensés, celui-ci doit nécessairement cesser de produire, tandis que, d'autre part, la possibilité pour le consommateur de s'adresser à une autre sphère de la production pour la satisfaction de ses besoins ou désirs, reste toujours limitée,
En outre, nous devons tenir compte du fait que la très grande partie des non-possesseurs parmi les hommes sont contraints à échanger, autant en qualité de producteurs que de
consommateurs ; ils y sont forcés par la dure nécessité de la vie. Comme producteurs ils doivent trop souvent, dans la société actuelle, vendre leur travail à tout prix s’estimant heureux de trouver encore un emploi quelconque à leur activité ; même dans le cas le plus favorable, la liberté de leur choix est toujours très restreinte. Comme consommateurs désirant échanger leur salaire contre des aliments, des habits, etc., leur libre-arbitre s'exerce aussi dans un domaine très limité : ordinairement ils n’ont même pas la possibilité de rechercher si, en dehors des prix de marché qui s'imposent dans leur voisinage immédiat, les rapports entre l'offre et la demande leur sont plus favorables. Nous passons encore sous silence certaines mesures coercitives telles que l'obligation qui peut leur être faite de se procurer leurs marchandises dans des établissements déterminés (le Truck-System).
De nos jours, la demande des articles de chaque espèce ne précède donc pas nécessairement, comme on l’a souvent supposé, l'offre qui, à son tour, s'adapterait à elle ; très souvent c'est au contraire l'offre qui crée elle-même la demande et en détermine la grandeur.
En traitant dans le deuxième tome de cet ouvrage du salaire d’ouvrier, nous aurons à tenir compte du cas de nécessité dans lequel le non-possesseur peut se trouver au marché en qualité de producteur ; mais nous devons déjà, dès à présent, dans notre analyse de la valeur d'échange et du prix de marché, prêter notre attention à la deuxième nécessité dont nous venons de parler, celle qui concerne le consommateur.
Nous devons donc, de prime abord, nous élever contre l’exposé de l'échange tel qu'il nous est généralement donné par la théorie utilitaire moderne et d’après lequel ce seraient des êtres humains parfaitement libres dans lèurs actions qui se rencontrent au marché et qui s'offrent mutuellement les uns aux autres leurs propres articles, tout en agissant d’après leurs évaluations et préférences libres et en demandant tous de recevoir en échange des articles d'autre espèce que les leurs et représentant pour eux une utilité plus grande (1).
(1) M. Bühm-Bawerk, par exemple, admet que l'échangeur se comportera au marché d’après les règles suivantes :
La collectivité des consommateurs de tout un pays ou de plusieurs pays même, peut parfois être tenue au marché dans « une dépendance semblable à celle que nous venons d’indiquer pour le consommateur particulier ; il en est ainsi relati= M vement à des catégories de marchandises dont la production et le commerce sont déjà monopolisés ; la dépendance, dans ce cas, sera plus grande à mesure que la marchandise est moins facile à remplacer par des articles des sphères voisines de la production et de la consommation. Cette dépendance, nous le verrons dans-un chapitre suivant, peut même mettre les consommateurs dans l'impuissance complète, partout où il s’agit des premières nécessités de la vie matérielle. C'est pour celte raison que les monopoles de la production, du commerce et du transport de plusieurs marchandises entre les mains d'entrepreneurs particuliers coalisés, renferment un danger profond de futures révolutions sociales, |
Si l’on considère maintenant non plus une seule marchandise monopolisée, mais la collectivité des marchandises de catégories voisines, correspondant toutes à des besoins ou dé-
« 1° Il ne fera généralement des échanges que dans le cas où l'échange lui apporte quelque avantage ; 2° il voudra plutôt échanger avec un grand avantage qu'avec un pelit avantage ; 30 enfin, il voudra plutôt échanger avec un petit avantage que de ne pas pouvoir échanger du tout, » (Kapital und Kapitalzins, tome IT, livre IIE, chap. 11, $ 1, p. 204).
M. Bôhm a, naturellement, oublié le point capital : c’est que 49 l’échangeur voudra même échanger avec perte, s'il ne peut pas faire autrement et se voit dans la nécessilé de faire des échanges pour pouvoir exister. Ceci s'applique au producteur en ce qui concerne ses produits une fois fabriqués et destinés à ètre vendus ; cela s'applique également au consommateur lorsqu'il ne trouve au marché que des catégories très spéciales de marchandises à des prix déterminés. L'échangeur, dans de tels cas, préfèrera de deux maux le moindre.
Que l’on remarque surtout le procédé tout à fait remarquable par lequel M. Bôhm tâche de mettre sa théorie en concordance avec la réalité. Il consiste à définir à propos, — et cette définition caractérise toute son école, — le fait d'échanger « avec avantage ». L'auteur écrit : « cela veut dire, évidemment, que l’on échange de façon à ce qu'avec les biens reçus l’on obtienne une utilité plus grande pour son bien-être que celle à laquelle on renonce avec les biens cédés. » De cette façon, tout ouvrier, en effet, échange « avec avantage », comme producteur et comme consommateur, tant que cela lui sauve du moins la vie pure et simple. D’après la même théorie, si l’on veut, on peut encore considérer qu'un voyageur « échange avec avantage », lorsque placé par des brigands devant l'alternative « La bourse ou la vie », il achèle la vie. :
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sirs semblables, le consommateur se trouvera dans la même dépendance pour la plupart des cas. La liberté du choix et de l'action subjective selon le propre intérêt matériel immédiat se retourne au marché en nécessité et en coercition objective. Jusqu'à quel point cela s'applique-t-l aux producteurs, voilà ce qui s'est montré à nous jusqu'à l'évidence dans notre analyse de la valeur de production. Une pareille conclusion s'impose maintenant en ce qui regarde les consommateurs. Nous avions à étudier le principe que nous venons de formuler, principe du reste dont antérieurement nous avions déjà parlé en passant, avant de pouvoir pénétrer dans la constitution de la valeur d'échange et du prix des marchandises. Et nous faisons donc remarquer expressément que le homo æconomicus que l’on a vu au marché, cet être ( poursuivant comme unique but le maximum de bien-être matériel », ne peut plus être pour nous qu’une pure abstraction. C’est non seulement parce que l'homme est toujours plus qu’un homo æconomicus (voir la préface de cet ouvrage), mais aussi parce que la recherche du maximum du bien-être matériel reste toujours une notion générale, dont la signification varie avec les conditions sociales dans lesquelles l'homme se voit placé. Nous nous verrons donc toujours obligés de bien envisager avant tout le milieu où se trouve placé le Lomo æconomicus. Et
dans notre étude de l'achat et de la vente des marchandises
au marché, nous serons incessamment rappelés au fait particulier que nous avons à nous placer dans la société réelle dominée par des rapports capitalistes de production et de consommation. Dans cette société, nous ne l’oublierons pas, les transactions entre acheteurs et vendeurs s’accomplissent tout autrement qu'elles ne le feraient si les besoins et désirs des uns et des autres pouvaient se manifester librement.
Caractérisons maintenant à notre tour, pour compléter la critique que nous avons exercée antérieurement sur la théorie utilitaire, le phénomène de l'échange des marchandises tel qu'il se présente à nos yeux dans notre société capitaliste moderne.
Voici ce que nous avons à constater : généralement l’acheieur ne se présente pas au marché capitaliste avec l'esprit
rempli de certains prix préélablis correspondant aux besoins ou désirs personnels qu'il espère satisfaire par chacun des articles qu'il désire. Au contraire, dans la société moderne il trouve les prix fixés d'avance par les producteurs qui se basent pour leurs calculs sur les frais de production des marchandises, L'acheteur fait son choix subjectif parmi ces marchandises selon ses propres besoins et désirs, autant du moins, qu'il a le choix libre, Par ce choix subjectif, le consommaleur peut réagir, à son tour, sur la valeur d'échange et le prix de-marché. L'influence subjective qu'exerce chaque consommateur en particulier paraît généralement une quantité négligeable, précisément parce qu'elle dépend d’une seule personne. Lorsque, cependant, nous regardons la collectivité des acheteurs et leur demande totale de chaque article, celte influence exercée par les consommateurs devient d'une importance réelle,
Selon ces principes généraux la valeur de production restera toujours, pour la très grande partie des articles d'usage journalier, l'élément essentiel dans la constitution de la valeur d'échange et la fixation du prix de marché, tandis que, d'autre part, la valeur d'usage n’exerce d’ordinaire dans ce cas qu’une influence secondaire et modiliante. Le phénomène contraire ne se présentera au marché capitaliste qu'exceptionnellement ou pour certaines catégories bien déterminées de marchandises, Que l’on se rappelle notre chapitre sur les bases de la valeur objective et ce que nous y avons dit sur les diverses catégories des richesses.
Si nous avons mis en relief le caractère capitaliste du marché actuel, c’est que nous avons voulu le distinguer expressément des marchés tels qu'ils se présentent encore à nous dans les contrées isolées et peu développées au point de vue capitaliste où certaines mœurs et coutumes anciennes influencent encore les transactions des hommes el souvent même mettent l'action générale du coùt de production à l'arrière-plan. Le marché capitaliste, que nous considérons ici, se distingue non moins catégoriquement de certains marchés que nous rencontrons même dans les contrées les plus développées au point de vue capitaliste pour certains
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articles comme vieux livres et vieux habits, objets rares, etc., et où l’ancien commerce avec son système du A lintise a continué d'exister. Ces dernières espèces de marchés font revivre pour ainsi dire une phase transitoire entre les marchés qui se font parmi les peuples primitifs, où la valeur d'usage reste l'élément prédominant dans la constitution de la valeur d'échange et la fixation des prix, et le marché capitaliste moderne où c’est généralement la valeur de production qui joue ce rôle, Ce que nous caractérisons ici par les mots de période transitoire se rapporte à un système d'échange appliqué encore par plusieurs peuples asiatiques et même européens en ce qui concerne des catégories de marchandises pour lesquelles le marché est revêtu d’un caractère entièrement capitaliste dans les pays de civilisation moderne. Ge vieux système de commerce représente des siècles entiers d’une civilisation précapitaliste et parmi les mœurs et coutumes aptes à influer ici sur la concurrence et le commerce entre les hommes, nous devons citer au premier rang les usages religieux (1). Le marchandage qui se pratique pendant toute cette période de civilisation doit être compris comme un système de tentatives de la part des acheteurs et des vendeurs pour pénétrer la valeur d'usage attribuée par chacun d'eux aux articles qui entrent en jeu; l’aspirant acheteur tàchera, par ce système de marchandage, de masquer et de diminuer aux yeux du vendeur la PE d'usage qu'il attribue à l'objet désiré par lui ; le vendeur, de son côté, s’appliquera à deviner cette valeur d'usage et à la faire augmenter encore par sa façon de « faire l’article ». Il est tout naturel que le minimum indiqué par le propre coût de production ou le prix de revient continuera d'ordinaire à s'imposer au vendeur.
La doctrine utilitaire nous amène de préférence aux marchés de celte espèce que nous ne connaissons plus, dans l’Europe occidentale, les Etats-Unis ou l'Australie, que pour certaines catégories de marchandises au sujet desquelles la valeur d'usage joue un rôle essentiel ; ces marchés ont disparu, à notre époque, pour la très grande partie de nos articles
(x) Voir les pages 160 et 161 de cet ouvrage.
d'usage journalier. Nous ne pouvons pas nous étonner, — le fait est simplement intéressant, — que ce soit dans l’école autrichienne, que la doctrine utilitaire ait atteint. de nos jours son plein développement, pas davantage aussi de cet autre fait que le marché où nous renvoie un économiste comme M. Bôhm-Bawerk soit un marché de “ chevaux.
Dans le prix de marché des marchandises exprimant leur valeur d'échange en marchandise-monnaie, nous ne rencontrons que le résultat final de toutes les influences qui se produisent au marché et ce résultat final, naturellement, ne nous révèle pas quelle partie de la valeur d'échange est due à l'influence exercée par la valeur de production, quelle autre à l’action de la valeur d'usage. En tous cas, l’action exercée par la valeur d’usage au marché capitaliste est mal éclaircie par l’image suivante, si fréquemment employée : les variations dans le rapport de l'offre et de la demande, dans lesquelles se reflètent les influences différentes de la valeur d'usage feraient seulement osciller au marché la valeur des marchandises au-dessus et au-dessous du niveau fixe tracé par la valeur de production. À condition de tenir compte des variations subies par la valeur de production elle-même, cette image pourrait servir sans grand inconvénient pour certaines catégories de marchandises dont la valeur d'échange montre au marché la plus forte tendance à coïncider avec la valeur de production ; elle ne peut pas s'appliquer à ces autres catégories que nous avons étudiées dans notre chapitre sur les bases de la valeur objective, catégories pour lesquelles c'est plutôt la valeur d'usage qui se présente comme l'élément essentiel et prédominant dans la constitution de la valeur d'échange et la fixation du prix de marché.
Plutôt que de nous servir de l’image indiquée, nous pouvons dire que la valeur d'échange des marchandises doit être considérée comme la résultante des deux influences qui se font valoir simultanément au marché : valeur de production ct valeur d'usage. Pour la très grande partie des artcles d'usage journalier c'est, dans notre vie moderne, la valeur de production et pour d’autres catégories déterminées de