‹ Théorie de la valeurChapitre 51 sur 61 · M LÉ · texte numérisé non relu

M LÉ

denrées la valeur d'usage, qui se présentent à nous comme la force dominante.

Pour pénétrer plus avant dans l'analyse de la valeur d’échange nous devons maintenant nous rendre au marché, afin de pouvoir examiner de plus près les résultats finaux de l'échange, c’est-à-dire les prix définitivement fixés.

Nous n'oublierons pas- le principe fondamental qui s'applique à chaque marché : des quantités égales de marchandises égales se vendent généralement au même prix, malgré les différents frais de production qu'elles peuvent représenter et malgré l'utilité différente qu'elles peuvent posséder pour leurs acheteurs. C'est du marché capitaliste, dominé par la libre concurrence entre acheteurs et vendeurs que nous parlerons.

Examinons d’abord la situation du marché dans le cas où la valeur de production des marchandises possède encore le

caractère de valeur de travail primitive.

Dans le chapitre traitant de la valeur-de-travail sociale, nous avons vu que le temps nécessaire à la production d’un ouvrage de tabletterie N, peut être très variable, l’objet étant fabriqué, par exemple, successivement en 70, 60, 50 ou 4o heures, selon les circonstances plus ou moins favorables de la production. Et nous avons dû conclure, lors de notre analyse des différentes dépenses personnelles de travail faites par les producteurs, que nous avions à distinguer là une valeur-de-travail sociale reposant sur la quantité de travail socialement nécessaire à la production de l’article en question, Nous avons trouvé ensuite que cette quantité coïncidait avec la quantité de travail personnellement nécessaire à la production du mème article dans les conditions techniques les plus favorables, pourvu seulement que ces conditions soient accessibles à tous les producteurs. Cependant, nous voyions déjà en même temps qu'au marché la valeur de travail ne se réaliserait pas nécessairement d'une façon correspondant nettement au coût de production socialement nécessaire que

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représente un produit. A cette occasion déjà, la valeur de -

production se distinguait par nature de la valeur d'échange. C'était seulement, comme nous l'avons remarqué, dans Île cas particulier où les quantités de l’article N fabriquées dans les conditions techniques les plus favorables (conditions accessibles à tous) suflisaient au marché pour couvrir la de-. mande totale et effective sans surpasser sensiblement cette dernière, que la valeur de production sociale devait se réaliser purement et simplement dans la valeur d'échange et Le prix de marché de cet article.

Supposons cependant que les rapports du marché soient tout autres pour l'article N et que la quantité de cet article fabriquée sous les conditions techniques les plus favorables (conditions accessibles à tous) soit décidément insuffisante pour satisfaire la demande intensive de semblables ouvrages de tabletterie. Supposons que la demande totale et effective exige entièrement et constamment pour être saüsfaite que toute la provision de l’article fabriqué dans des circonstances de production beaucoup moins favorables (par exemple avec 6o heures de travail par exemplaire de Parücle N au lieu de 50 heures), soit également portée au marché. Pendant toute la période où ces rapports continueraient à régir le marché, la valeur d'échange de l’article N serait représentée par 6o heures de travail et non par 50 heures. C'est-à-dire que, pendant toute cette période, un exemplaire de l’article N serait considéré au marché comme équivalent à toute marchandise d'autre espèce pouvant également réaliser au marché 60 heures de travail.

Evidemment le principe exposé ici pour les articles de consommation tombant dans le domaine de la simple valeur de travail conserve également sa force pour le marché capitaliste développé, pourvu du moins qu'il y ait libre concurrence entre producteurs et consommateurs.

C'est ce même principe que devait déjà constater Von Thünen, agronome pratique lui-même, dans son étude sur l'influence exercée par le prix des grains, la richesse du sol el les impôts sur les systèmes de culture. En ce qui concerne le blé il a formulé la conclusion suivante :

« Le prix du grain doit être assez haut pour que la rente foncière d’une exploitation qui supporte les plus hauts frais de production des grains et de livraison au marché, mais dont la culture est indispensable à la consommation, ne tombe pas au-dessous de o (1). »

Pour les articles industriels le même principe s'impose. Aux Etats-Unis, — abstraction faite de toutes les spéculations de bourse auxquelles nous reviendrons tout à l'heure, — une tonne de standard steel rails pouvait officiellement être fabriquée, en 1889, au prix de 22 dollars, franco en fabrique (2) ; il est évident pourtant, qu'en réalité, chaque établissement fabriquant des rails d'acier à ses frais de production particuliers et que les divers frais qui se présentent ainsi peuvent encore différer de beaucoup les uns des autres. Dans la même statistique, figurent treize établissements fabriquant des rails d’acier. Parmi ces treize établissements 11 ÿ en a deux qui sont situés aux Etats-Unis mêmes. Ils fabriquaient une tonne de rails d’acier de 2,240 livres l’un (le n° 1), avec 24.799 dollars de frais de production ; l’autre (le n° 2), avec 27.687 dollars de frais. Dans le dernier chiffre ne sont compris ni les appointements des employés et du personnel de bureau n1 les impôts (5).

(1) Vox Tuüvex, Der Isolirte Slaat, tome T, sect, 1, $ 24, trad. franc., P. 197. : |

(2) « Le Département a reçu des informations précises relativement aux frais nécessaires à la fabrication de rails d’acier dans plusieurs des plus grands établissements aux Etats-Unis ; aussi l’auteur (du rapport) constate-t-il sans l'ombre d’un doute que, dans ces établissements, le coût de production des standard steel rails est actuellement, et a été depuis quelqu: temps, à quelques cents près, de 22 dollars par tonne, en fabrique » (Sixth Annual Report of the Commissioner of Labor, Washington, 1891, p. 168).

(3) Voir loc. cit., p. 166. Pour l’établissement n° 1, la période d’étude était du 15 au 27 juillet 1889, pour le n° 2, du 1er janvier au 31 décembre 1889. Nous rappelons que c’est encore le marché capitaliste sous le régime de la libre concurrence que nous suivons, C’est principalement en décembre 1898 et dans la première partie de l’année 1899 que se sont organisées les combinaisons qui ont définitivement mis sous leur contrôle l’industrie américaine du fer et de l’acier. Avant ces dates cependant des ententes temporaires ont été conclues déjà entre plusieurs grands fabricants. Cf. le Bulletin n° 29 du Département du Travail à Washington, de juillet 1900. Le lecteur y trouvera (aux pages 813-814), une liste des prix mensuels de fonte de fer, blocs d'acier, rails, etc., de 1889-1899, qui sont intéressants à comparer.

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La raison de l'existence de telles différences en frais de production peut être facile à comprendre. Le rapport que nous citons dit, par exemple,à propos de l’industrie des rails d’acier : « Ceux qui fabriquent des rails d’acier à titre d'article secondaire dans leur entreprise réservant plus de soins peutêtre à d’autres produits, ne pourront pas fabriquer, probablement, une qualité-étalon de 60 livres par yard pour moins que la somme notée pour l'établissement n° 2, c'est-à-dire 27.687 dollars... (1) ».

Supposons maintenant qu'à un moment déterminé de la période de production dont nous parlons ici, la demande de rails d'acier à un endroit quelconque des Etats-Unis ait été telle que les produits d'entreprise comme notre établissement n°2, soient déjà partiellement superflus, la demande totale n'exigeant guère l’arrivée d'articles fabriqués à ces frais particuliers ; il est possible alors que l'établissement n° 2 et tous ceux qui ont eu les mêmes frais de fabrication, doivent céder leurs articles au prix de revient sans faire aucun profil. Dans ce cas ce serait là le prix de marché des rails d'acier dans la zone de vente en question aussi longtemps que l’état du marché resterait le même. Et, distinguons bien, ce serait le prix de marché général des rails d'acier, ayant force pour tous les établissements qui ont voulu vendre des rails d'acier dans cette même zone de débit.

Un entrepreneur industriel qui serait à même d'offrir des rails d'acier à 27.687 dollars la tonne, tout en augmentant ces frais de production du profit moyen dans son industrie particulière, aurait fabriqué, dans l’état donné du marché, à des conditions de production moyennes. La valeur de production personnelle (le profit inclus) de cet entrepreneur coïnciderait ici avec le prix de marché général.

Si, dans l’état donné du marché, il y avait eu des entrepreneurs de rails d'acier pouvant seulement offrir leurs articles avec des frais de production plus élevés que ceux de F'établissement n° 2 indiqué plus haut, — il est certain que ceux-ci nauraient pas pu réaliser le total de leurs frais de produc-

(1) Loc. cit., p. 168.

tion. Non seulement ils n'auraient pas pu faire de profit, mais ils auraient dû même vendre leurs articles avec perte. En disant cela nous ne tenons pas compte de ce que ces entrepreneurs auraient pu retirer leurs articles du marché (la possibilité de le faire variant avec chaque article et les dangers de sa conservation), jusqu’à ce que les conditions du marché soient devenues plus favorables à la fabrication des rails d'acier (1). Cette dernière issue se présente souvent aux entrepreneurs menacés d’avoir travaillé avec perte.

D'autre part, pour la période de production que nous avons choisie à titre d'exemple et dans les conditions données du marché, tous les entrepreneurs qui auraient pu porter au marché des rails d'acier avec des frais de production moindres que ceux de l'établissement n° 2, auraient pu réaliser un profit et ce profit aurait été égal à la différence entre le prix de marché général et leur propre prix de revient. Les entrepreneurs dont le profit surpasserait le profit moyen fait dans cette branche d'industrie, obtiendraient ainsi ce qu’on appelle un surplus de profit. En somme, il n'y aurait qu'un seul cas dans lequel coïncideraient entièrement le prix de marché qénéral et la valeur de production personnelle et c'est le cas, déjà relevé, où un entrepreneur, tout en ajoutant à ses frais de production le profit moyen dans sa sphère d'industrie, pourrait encore porter au marché des rails d'acier au prix net de 27.687 dollars par tonne.

Le principe général s'imposant à la constitution de la valeur d'échange et du prix de marché se formule done comme il suit : Sc

La valeur d'échange et le prix de marché d'une marchandise coinculent, sous le régime de la libre concurrence capitaliste, avec la valeur de produclion subjective de la quantité de cette marchandise qui est fabriquée et portée au marché dans les

(x) Le rapport cité par nous dit : « Les produits sont souvent vendus au prix de revient et cela s'applique spécialement aux rails d’acier en Grande-Bretagne, lorsque la demande est faible et l’offre abondante. Il en est de même du froment et d’autres articles qui s’échangent entre cg pays et la Grande-Bretagne. » (Loc cit., p. 171).

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conditions les moins favorables, mais qu est encore absolument nécessaire à la satisfaction de la demande lotale de cette marchandise, telle qu'elle se fait valoir au marché. La valeur de pro duction subjective de cette quantité de la marchandise comprend le profil moyen usuel de la branche d'industrie à laquelle la marchandise appar lient.

En ce qui concerne les produits de l’agriculture, le principe que nous venons de formuler a été déjà reconnu comme principe général de la constitution des prix depuis le temps de Re Nous nous trouvons ici au cœur de la discussion soulevée par la théorie du maitre classique. Le prix de marché est-il, comme le pense Ricardo, régi par les frais de production dépensés dans les circonstances les plus défavorables (the most unfavorable circonstances) ? Devons-nous, au contraire, nous ranger à l'avis de certains autres économistes et le développement général de la production se caractériset-il précisément par le fait que les marchandises produites et apportées au marché avec les moindres frais régissent le prix de marché pour toute la quantité de la marchandise vendue? Ce prix de marché décide-t-1l, en définitive, des frais que l’on peut rationnellement dépenser à la production de chaque article de consommation ?

La discussion à ce sujet a surtout porté sur des mots. Lorsque la théorie de Ricardo admettait que la quantité de blé produite dans les circonstances les plus défavorables décide du prix du blé, elle ajoutait expressément la réserve que cette quantité fût encore nécessaire à l’approvisionnement du marché. D'autre part, les économistes, qui prétendent que les marchandises produites dans les conditions les plus favorables règlent le prix du marché, ont toujours supposé tacitement que les marchandises, produites dans ces conditions, suffisaient à satisfaire la demande totale et effective.

Les marchandises produites dans les conditions les plus défavorables, mais nécessaires encore pour salisfaire la demande, où bien les marchandises produites dans les conditions les plus favorables el avec les moindres frais, mais suffisant en lout cas à pourvoir à la demande du marché, — voilà deux notions qui se recouvrent dans la réalité.

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Selon notre opinion il s'agit ici dans les deux formules du même principe 1 régissant la constitution de la valeur d'échange et du prix de mar a et ce principe s'applique Pc à tous les produits du travail humain partout où ils s Cent au marché sous le régime de la libre concurrence entre producteurs et consommateurs.

Dans l’agriculture la différence en rente foncière rapportée par divers champs et l'existence de ce que Marx a appelé la rente différentrelle s'expliquent par le seul fait que, d’une part, les champs plus fertiles ou mieux situés peuvent livrer le blé au marché avec des frais en travail et en capital moindres que ceux des champs moins fertiles ou mal situés, tandis que, d'autre part, le prix est le même pour tout le blé apporté au marché.

Dans l'industrie se présente un phénomène analogue. Les grands entrepreneurs industriels travaillent d'ordinaire dans des conditions exceptionnellement favorables; ils possèdent les moyens techniques les plus développés et l'outillage le plus perfectionné ; ils peuvent faire des économies considérables sur les matières premières et secondaires ou sur les frais de transport. Ils sont donc généralement à mème de réaliser un surplus de profit, ce qui peut leur permettre de payer des dividendes exceptionnellement élevés aux actionnaires de leurs entreprises en dehors de toutes les dépenses pour rente foncière, intérêt des capitaux empruntés, etc.

Le principe général que nous venons de développer mène, dans certains cas, à des conclusions spéciales que nous avons encore à exposer. Les résultats définitifs de la lutte engagée au marché entre acheteurs et vendeurs sous le régime de la libre concurrence se font connaître dès le moment où les rapports entre l'offre et la demande de chaque marchandise sont connus des deux parties. Le prix de marché définitif, fixé comme nous l'avons dit, nous fait seulement voir chaque fois le résultat final de la concurrence telle qu’elle se présente au marché, lorsque les deux éléments constitutifs de la valeur d'échange se trouvent en présence. Ce résultat final, cependant, peut nous indiquer parfois d’une façon très nette lequel des deux groupes, producteurs où consommateurs, à

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été au marché le plus fort et Jusqu'à quel point il a pu imposer sa volonté à l’autre.

Supposons qu'à un moment donné la demande des consommateurs surpasse sensiblement pour une marchandise quelconque l'offre des producteurs. Un acheteur commencera alors à surenchérir l’autre et à faire hausser ainsi le prix de la marchandise ; les vendeurs de leur côté s’entendront entre eux, afin d'atteindre le plus haut prix possible. La lutte de la concurrence, — plus intense cette fois dans un des deux groupes, … entre les différents acheteurs, — pourra en éliminer quelquesuns, en plus grand nombre à mesure que le prix de marché hausse, On voit que le jeu du marchése réalise 1c1 par une série de tâtonnements jusqu’à ce que l'équilibre soit obtenu ; les fluctuations du marché vont et viennent et différents prix peuvent se poser avant que soit fixé le prix de marché définitif. À ce moment l'offre et la demande de la marchandise en question sont d’un poids égal, c'est-à-dire que la quantité de la marchandise qui est offerte au prix fixé est encore réellement demandée à ce prix. Lorsque, dans le cas que nous venons de supposer, la demande ne diminue pas suffisamment en quantité, la marchandise en question exerce ici une influence prépondérante, — le prix de marché général pourra monter même jusqu'au niveau de la valeur de production personnelle (frais de production + profit moyen) des quantités de la marchandise offertes dans les circonstances les plus défavorables. Dans ce cas ce sont ces marchandises fabriquées el portées au marché dans les circonstances les plus défavorables qui régissent le prix du marché. Evidemment la possibilité n’est pas exclue que momentanément, dans le cas sup. posé, le prix de marché surpasse même la valeur de production personnelle des marchandises fabriquées et portées au marché dans les circonstances les plus défavorables, C’est à de tels moments qu’au marché la valeur d'usage attribuée par les consommateurs aux marchandises commence à jouer un rôle prédominant dans la fixation du prix de marché, même pour des articles dont la valeur d'échange montre ordinairement la tendance la plus prononcée à coïincider avec la valeur de production. Cependant, pour la très grande partie des

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