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rapport entre l'homme et les biens. Comme nous l’avons vu, les biens cessent de posséder de la valeur, dans n'importe quel sens, lorsque pour une cause quelconque ce rapport avec l’homme n'a pas lieu.
Nous devons reconnaître de même que les richesses futures, c’est-à-dire celles qui seront produites seulement dans quelques jours, années ou siècles, ne peuvent pas posséder une valeur présente pour l’homme. [ci ce n’est pas ce dernier qui fait défaut pour la constitution du rapport sous-entendu par nous dans le mot de « valeur » ; ce sont les richesses ellesmêmes.
Cela n’empèche pas qu'une école influente dans la science économique attache un grand intérêt au problème de la valeur des biens futurs ; le représentant le plus autorisé de cette école, M. Bühm-Bawerk, est même allé jusqu’à formuler la thèse suivante : « Les biens présents ont régulièrement plus de valeur que les biens futurs de la même espèce et du même nombre. » Il ajoute, comme on sait, que c’est là le point central de la théorie de l'intérêt (der Kern-und Mittelpunkt der Zinstheorie) (1).
Lorsque nous devrons développer à à notre tour la théorie de l'intérêt, nous aurons à examiner de plus près celte thèse, que nous n'aborderons dès à présent qu'en ce qui touche à Fr valeur des richesses. Jevons a été le premier représentant de la doctrine utilitaire qui ait étudié un peu systématiquement l'influence exercée par la durée sur l'évaluation que l’homme fait de ses besoins et sur la satisfaction de ces besoins. Il a surtout mis en lumière le « sentiment présent anticipé » (pr esent anlicipated feeling) que nous pouvons éprouver d’une joie ou d’une douleur futures et 1l a proposé la formule psychologique suivante : « Un sentiment futur est toujours moins influent qu'un sentiment présent. » (2)
(1) Bôan-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, t. Il, ch. ur, p. 248.
(2) Sraxcex Jevoxs, The Theory of Political Economy, p 72. Au moment où Jevons a formulé cette hypothèse, il ne s'est pas rappelé sans doute une autre thèse psychologique exprimée ailleurs par lui dans les termes suivants : « Chacun doit avoir éprouvé par expérience que la joie actuellement ressentie à un moment quelconque est limitée et trompe ordinairement les espérances que l’on s'était faites, » (Loc, cit, p. 34.)
Entre les mains de M. Bühm-Bawerk, cette thèse encore vague et indécise, prend une forme plus fixe qui lui donne
une importance immédiate dans la théorie de la valeur.
« Selon toute règle, dit-il, les biens présents possèdent une valeur subjective plus grande que les biens futurs de la même espèce et du même nombre. Et puisque la résultante des évafuations subjectives décide de la valeur d'échange objective, les biens présents ont aussi, selon toute règle, plus de valeur d'échange et un plus haut prix que les biens futurs de la même espèce et du même nombre » (1).
Examinons de près cette formule et relevons dès maintenant quelques confusions de termes dont nous retrouverons plus tard l’influence malheureuse dans la théorie de l'intérêt proposée par M. Bühm-Bawerk. L'auteur parle ici de la valeur (présente) d’un bien futur et non, — comme on le devrait, — de la valeur (présente) de la perspective (présente) de l'existence future de ce bien. On verra, quand le moment sera venu, que nous n'avons pas soulevé une simple querelle de mots (2).
Les biens futurs ne peuvent pas correctement posséder de la valeur présente. Ils ne possèdent pas plus de valeur actuellement que de couleur, de forme ou de poids. Cela s'applique à la valeur sous toutes ses formes. Actuellement
(1) Bôam-Bawenk. loc. cit., pp. 261-262.
(2) M. Bôhm ne pose pas la question de savoir si la possibilité de l’exis tence d’une valeur future peut avoir elle-même une valeur présente ; il traite nettement de la valeur présente qu’auraient selon lui, les biens futurs euxmêmes. « Tout tourne, dit-il, autour de ce simple fait que, d’après les lois ordinaires de la valeur, les articles de consommation présents, par la liaison
casuistique des circonstances que nous venons d’exposer, accordent réguliè- :
rement une plus grande utilité limitative et obtiennent ainsi une plus haute valeur que les articles de consommation faturs. » (loc. cit., p. 289). Au commencement de son étude, l’auteur reproche précisément à Jevons, — et cela à bon droit, — de n’avoir pas distingué dans son terme de present anticipated feeling les deux notions suivantes : « Que l’on se représente dans l'esprit un plaisir futur (ou une douleur future) en évaluant par cette représentation son intensité probable » et « que l’on éprouve par cette représentation même un plaisir et une Joie anticipée, réelle et présente » (Kapital und Kapitalzins,loc. cit , note des pages 251 et 252). M. Bôühm-Bawerk fait observer qu'il s’agit pour la valeur des richesses de « l'intensité de la Jote principale future (ou de la douleur future à éviter) telle qu'elle est évaluée d'après sa représentation. »
LORS ENST T ont
les biens qui seront produits dans des jours, années ou siècles futurs, ne possèdent pas de valeur de production pour la simple raison qu'ils ne sont pas encore produits à ce moment ; ni de valeur d'usage puisqu'ils ne peuvent pas servir à l’usage humain ; par suite, ils ne peuvent pas davantage posséder de valeur d'échange (1).
Quiconque veut, en ce moment, donner ou demander des biens présents en échange d’autres biens qui seront produits dans un avenir plus où moins long, se livre à ce qu'on appelle des spéculations. 11° échange des richesses actuelles contre des possibilités. Ses spéculations peuvent lui apporter assurément quelque avantage présent. Cette valeur de spéculation, si l'on veut l’appeler ainsi, peut être l’objet d'études particulières. Elle n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage que nous limitons à l'étude de la valeur des AVE réelles.
Il en est tout autrement des richesses qui existent déjà à l'heure présente, mais dont la valeur d'échange ne pourra se réaliser que dans l'avenir. Si l’on y réfléchit, appartiennent à cette catégorie toutes les richesses qui sont déjà actuellement à la disposition de l’homme tant qu'elles n'ont pas encore fait leur apparition au marché.
Regardons, par exemple, les marchandises emmagasinées, les étofles entassées pour la vente dans une boutique quelconque. Ces marchandises possèdent une certaine valeur de production. Elle est naturellement, nous le savons par notre analyse précédente, susceptible de variations ; des perfectionnements techniques dans la production peuvent en diminuer la valeur de production sociale. Mais le fait que ces marchandises possèdent de la valeur de production (abstraction faite de la quantité) peut être en principe un fait reconnu,
(1) L'erreur que commet l’économiste autrichien est d’autant plus remarquable qu'il fait, dans le courant de son exposition, l'observation suivante relativement au travail qui doit être exécuté dans l'avenir : « Evidemment, un mois de travail à fournir en 1889, ne donne pas de produit du tout pour l’année 1888 » (Loc. cit., p. 275). Si M. Bühm admet cette proposition, il aurait dû admettre aussi qu'un produit disponible en 1889 ne possède pas de valeur du tout en 1888.
De même, ces marchandises possèdent de la valeur d'usage dans un sens général ; c'est-à-dire qu'elles correspondent à certains besoins ou désirs humains. Il est donc probable qu'elles trouveront un consommateur quelconque, dont elles satisfairont dans l'avenir quelque besoin ou désir réel.
La valeur d'usage de cette catégorie de marchandises ne se réalisera jamais que dans l'avenir. Elle s'oppose ainsi à la valeur d'usage des richesses qui sont déjà actuellement parvenues à leur destination dans le processus de la consommation (telles que les étolfes actuellement utilisées sous forme d'habits). Nous pourrions parler ici de valeur d'usage potentielle. C'est ,du reste la seule qui se laisse atteindre au marché.
Ce qui est vrai ici des valeurs de production et d'usage, ne l’est pas moins dé la valeur d'échange. Comme ces marchandises possèdent de la valeur de production latente et de la valeur d'usage potentielle, elles peuvent être considérées comme possédant aussi de la valeur d'échange potentielle qui pourra se réaliser dans l'échange futur en valeur d'échange réelle s'exprimant dans un prix de marché.
Il est naturel que nous ne puissions pas désigner exactement la quantité de cette valeur d’échange potentielle, de mème que nous ne pouvons pas déterminer d’une façon précise la valeur d'usage potentielle, n1 mème la valeur de production latente. C’est que toutes ces formes de valeur ne se réaliseront que dans l’avenir.
Il est vrai que nous pouvons évaluer par approximation cette valeur d'échange, en la comparant à celle que représente la même quantité de marchandises semblables qui apparaissent au marché déjà à l'heure présente. Mais nous savons, après tout ce que nous avons dit dans les pages précédentes sur la réalisation de la valeur au marché, que nous ne pourons pas identifier ces deux valeurs d'échange.
La valeur de production et, à côté d'elle, surtout la valeur d'usage sont des grandeurs variables ; il est évident que nous devons juger de leur influence sur la constitution de la valeur d'échange objective et définitive au moment même où cette. dernière se réalise dans l'échange effectif,
Une partie spéciale de la catégorie de biens que nous étudions ici comprend les richesses qui possèdent de l'utilité et de la valeur d'usage potentielles sans posséder pourtant de la valeur de production, puisqu'elles ne sont pas produites par le trav al humain. C’est relativement à ces dernières espèces de richesses que règne le plus de diversité d'opinions dans la science économique.
Evidemment on ne pourrait pas attribuer à ces richesses la possession d’une valeur d’échange potentielle, si la valeur d'échange supposait nécessairement dans son origine l'existence d’une certaine valeur de production. Nous avons vu, cependant, que l'existence de la valeur d'échange d’un bien ne dépend pas simplement du travail ou des frais en capital dépensés à sa production et que la possession de la valeur de production n'est pas une condition sine qua non pour qu'un bien possède de la valeur d'échange.
Dans des circonstances égales de production, un champ fertile par nature dont la mise en culture n’a pas exigé de travail humain, a la même valeur d'échange qu'un champ moins fertile qui, par les engrais, le drainage, etc., est mis en état de produire la même quantité de blé que le premier. C'est parce que les deux champs sont considérés comme possédant la même valeur d'usage qu'ils ont aussi la même valeur d'échange. Lorsque les deux champs se trouvent en jachères et ne doivent être cultivés que dans un avenir plus ou moins proche, ils peuvent également posséder la même utilité et la même valeur d'usage potentielles et par suite la même valeur d'échange potentielle.
Pour la doctrine de la valeur-de-travail et ses représentants, ces champs de blé, comme les biens en général, possèdent seulement de la valeur d'échange proportionnellement à leur valeur de production. S'ils ne représentent pas une certaine valeur de production, n'étant pas créés par Le travail humain, ils ne peuvent pas davantage posséder de valeur d'échange, tout en obtenant peut-être un certain prix au marché. On
sait que l’école marxiste moderne, par suite de la conception inexacte qu’elle a elle-même de la valeur d'échange, reproche précisément à ses adversaires de confondre la valeur et le prix.
Pour nous, les champs que nous venons de désigner possèdent tous deux et de la valeur d'échange et un prix de marché, et ils obtiennent à la fois la même valeur d'échange et le même prix, lorsqu'ils sont considérés comme représentant la même valeur d'usage.
Dès lors, il est possible pour nous qu'un champ inculte situé dans une contrée de population rapidement croissante, — des terres, par exemple, situées autour d'une ville en voie d'extension, — peuvent oblenir peu à peu de la valeur d'échange potentielle ; cette valeur potentielle peut augmenter de plus en plus, quoique les terres continuent invariablement à ne posséder aucune valeur de production. C’est parce que de telles terres ont obtenu, dans ce cas, de l'utilité et de la valeur d'usage potentielles, — par exemple, comme terrains à bâtir, — ce qui leur permet d'obtenir également de la valeur d'échange potentielle propre à se réaliser à un moment donné en une valeur d'échange réelle et en un prix de marché effectif.
Ce sont ces mêmes motifs qui expliquent l'augmentation rapide en valeur d'échange et en prix de marché de certains terrains incultes où l’on a découvert l'existence probable de charbon, fer, or, cuivre, ou diamant. Dans ce cas, comme dans le cas précédent, il n’y a pas assurément de personnes qui puissent se présenter pour l'échange en qualité de producteurs. On ne tardera guère à en trouver en qualité de « propriétaires » qui se présenteront pour récolter sur les terres où 1ls n'ont pas semé.
La dernière espèce de biens que nous venons de nommer est particulièrement propre à nous faire entrevoir la diflérence entre ce que nous avons appelé Putilité ou la valeur d'usage potentielles et l'utilité ou la valeur d'usage réelles et présentes, On pourra, dans l'avenir, s’apercevoir que les terrains contenant du charbon, des métaux ou du diamant, possèdent beaucoup plus ou, au contraire, beaucoup moins de valeur d'usage et, par suite, de valeur d'échange réelles qu'on ne l'avait supposé d’abord; les minéraux obtenus peuvent dépasser considérablement les espérances par leur quantité ou leur qualité ; ils peuventaussi causer des déceptions,
Ces derniers biens possédant de l'utilité et de la valeur d'usage potentielles et, par suite, de la valeur d'échange potentielle, nous montrent jusqu'à l'évidence que l'estimation de cette valeur d'échange diffère par sa nature de l'estimation de la valeur d’échange de tous les biens qui sont absolument prêts à la consommation. Précisément par le fait que nous ne pouvons pas déterminer exactement, la valeur d’échange que posséderont le charbon, le fer ou le diamant fournis par les terrains contenant ces minéraux, la réduction de la valeur d'échange potentielle de ces terrains en valeur d'échange réelle et leur expression dans un prix actuel, reste toujours un acte de spéculation. Il s’agit ici d’un calcul de probabilités, reposant peut-être, d'une part, sur l'estimation des frais qu'on peut déjà actuellement calculer avec une approximation plus ou moins grande, mais, d'autre part, assurément sur une évaluation des résultats du travail, dont le juste degré est des plus problématiques.
En tous cas, nous n'avons pas à nous engager pour notre étude dans des évaluations de cette sorte. La spéculation qui peut être l’objet d'études spéciales sort des limites qui nous sont tracées. C'est parce que nous avons voulu nous limiter à l'étude de la valeur des richesses réelles que nous ne sommes pas entrés davantage dans la voie suivie par plusieurs économistes qui ont étendu leurs recherches, comme l’a fait Bastiat, aux services rendus ou promis et, en général, à tout ce qui peut être acheté ou vendu dans le présent ou dans le futur, c'est-à-dire à tout ce qu'ils ont pu considérer comme « chose de valeur ».
Nous ne nierons pas qu'un avis d’un ami ou d’un parent, un mot bien placé, ne puisse égaler dans notre vie quelque richesse réelle et matérielle. Mais pour établir les bases d’une théorie de la valeur, point de départ de toute la science économique, il est prudent, à notre avis, d'user de beaucoup de réserves et de choisir un terrain où la valeur conserve quelque constance et quelque précision.
En ce qui concerne la valeur d'échange potentielle de certaines richesses, nous nous sommes préoccupés seulement de rechercher et d'établir le principe général de son existence.
C’est le suivant : une certaine valeur de production latente à
côté d'une certaine utilité et d'une certaine valeur d'usage potentielles, où même lutlilité et la valeur d'usage potenlielles seules, peuvent accorder à un bien une valeur d'échange
potentielle. On doit reconnaître que cette valeur d'échange
potentielle pourra, dans certaines conditions, se manifester déjà, dans le présent, en une valeur d'échange réelle et un prix effectif; mais il faut démontrer aussi que cette dernière
valeur et ce dernier prix doivent être distingués de la valeur
d'échange potentielle de la marchandise en question. Les
rapports existant entre cette valeur d'échange potentielle et la valeur d'échange réelle qu'on lui substitue restent indé-
terminés.
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