L'ORIGINE DES TRUSTS ET DES MONOPOLES INDUSTRIELS
Au fur et à mesure que le régime capitaliste de la production se développe et que ce développement commence à exiger l'accroissement du capital soit fixe, soit circulant, nous voyons les sociétés par actions devenir de plus en plus une forme prédominante de l’entreprise. Jusqu'à la fin du xix° siècle, cependant, la production, dans sa forme générale, reste sous le régime de la libre concurrence entre des entrepreneurs particuliers ou des sociétés.
Ce n’est que depuis la seconde moitié du siècle dernier, ou même depuis les dernières dizaines d'années, que les coalitions de capitalistes, — entrepreneurs particuliers ou sociétés, — ont commencé à dominer la production capitaliste successivement dans toutes les branches de l’industrie, du commerce et même, dans certains pays, de l'agriculture. Ces coalitions ayant pour but soit l’organisation de la production d’après
les intérêts communs des capitalistes unis, soit leur entente commune pour la fixation des prix de marché, sont venues remplacer plus où moins complètement l’ancien système de la concurrence.
En traçant ces lignes de démarcation historique nous avons fait abstraction du fait que, dans des périodes antérieures etw même précapitalistes, pouvaient déjà naître, temporairement ou pour une durée notable, des combinaisons d’armateurs pour le commerce d'outre-mer. Mais, durant ces périodes, de pareilles combinaisons restèrent toujours des exceptions, étant limitées, en tout cas, à certaines branches de métiers très particulières et peu nombreuses.
De même, nous passons sous silence le fait incontestable que la soi-disant « libre concurrence » n’a Jamais existé, dans toutes les sphères de l’industrie, du commerce ou de l'agriculture, que dans une certaine mesure et sous certaines réserves importantes concernant les producteurs et vendeurs. Même sous le régime de la libre concurrence il y a des conditions exceptionnelles, — telles que la situation favorable d’un magasin de marchandises ou la pression personnelle exercée sur certaines catégories de clients (Trucksystem), — qui mettent un commerçant ou un boutiquier à même d'imposer localement aux consommateurs des prix de vente surpassant de beaucoup les prix moyens que demandent ses concurrents. Aussi les ententes de toute espèce entre fabricants, petits commerçants, etc., les contrats, publics ou secrets, entre boulangers, épiciers ou bouchers concernant les prix de leurs articles, datent-ils de longtemps. Nous avons connu, mème dans les plus petites communes, des unions de boutiquiers de toute catégorie, — unions qui avaient pour but aussi bien l'entente sur les prix et les qualités des produits à vendre qu’un système de renseignements mutuels sur tout ce qui pouvait être d'intérêt commun et une aide réciproque dans toutes les difficultés du métier. Durant le Moyen Age nous voyons déjà les magistrats de plusieurs villes s’opposer à maintes reprises à pareilles con-= ventions faites ordinairement en cachette (1).
(1) « 19 janvier 1421. — Les bouchers vendent la viande à un prix excessif,
Notons donc bien que les organisations modernes que nous étudions ici sont des combinaisons de grands entrepreneurs dans les branches principales de l’industrie et du commerce el que ces combinaisons, réglées par contrats formels, ne se limitent pas au cercle restreint d’une clientèle locale mais qu'elles étendent leur action à toute une contrée, souvent méme à plusieurs pays et à tout un continent.
Après avoir dit quelques mots de la nature et de la constitution de ces combinaisons modernes d'entrepreneurs capitalistes, nous nous occuperons spécialement, dans la dernière partie du présent ouvrage, de l'examen des influences qu'elles exercent sur la valeur des biens productifs et sur les prix de marché des articles de consommation.
Un tome suivant nous donnera l’occasion d'examiner les économies techniques que nos grandes combinaisons ont pu réaliser dans la production et dans le transport des marchandises; c'est aussi à plus tard que nous devons remettre l'étude des rapports entre les combinaisons et la répartition des richesses parmi les diverses classes de la société, des salaires, des profits d'entrepreneurs, etc. En dehors de notre étude se placent encore les influences politiques et morales que nos grandes combinaisons modernes peuvent exercer et ont déjà exercé sur l’État et ses organes, sur la législation, la police, la justice, etc,
La nature de ces combinaisons présente plusieurs variétés. Les grands capitalistes modernes, — entrepreneurs particuliers ou sociétés anonymes, — peuvent s'unir tout en maintenant chacun, comme entrepreneur, son indépendance personnelle. La combinaison, en ce cas, se borne à une entente sur les qualités des marchandises, les prix, etc. C’est ce qu'on appelle souvent en Europe un «cartel» ou aux Etats-Unis un « pool », et qui est formé entre les entrepreneurs industriels d’une même branche. Ces conventions se
L'échevinage décide que, jusqu’au carème, ils ne pourront vendre « le meilleur quartier de mouton que 5 sols parisis et au dessous et ainsy est le char de mouton 20 sols parisis », etc. Suivent d’autres prix. (Arch. mun. d'Amiens. Délib. B. B. 3, p. 7.) — Cet exemple se trouve cité chez A. pe Caronns, Histoire de la ville d'Amiens, tome I, p. 337.
font ordinairement pour un temps assez restreint, par exemple pour une année. Le contrôle insuffisant que peuvent exercer les membres les uns sur les autres prive ordinairement de pareilles combinaisons de tout caractère de stabilité. J
Dans leur forme et dans plusieurs détails de leur constitution, ces conventions primitives sont aussi variées que les industries auxquelles elles se rapportent. Avant la fondation du Whiskey-Trust (au commencement de 1887), il avait déjà existé, aux Etats-Unis, différents « pools » ayant eu pour but de limiter la production des spiritueux. La plupart de ces combinaisons n’ont pas duré même une année entière (1).
Lorsque ces premières PAT avaient pour but de fixer les prix d’un article de consommation par une ententes commune, on nommait déjà souvent une administration" centrale qui déterminait pour chaque établissement la quan" | tité à produire et les prix de vente des marchandises. Dans. le cas de la Addyslon Pipe and Steel Company aux Etats-Unis, « le comité central était composé d’un représentant de Chad | corporation faisant partie de la combinaison ; ce comité fixait, les prix à exiger pour chaque travail : la corporation pouvant faire le travail dans les meilleures conditions, acceptait le marché, tandis que les autres corporations, afin de maintenir. l'apparence de la concurrence, intervenaient seulement pour | la forme (2). |
Le syndicat du cuivre à Paris, dont les spéculations échouèrent piteusement au printemps de 1889, constitue un. exemple de ce qu'on appellerait en Amérique un « pool ».
Les défauts que présentaient, de par leur nature, les combinaisons temporaires de cette sorte, jugés du moins du point de vue des entrepreneurs désirant mettre fin entre
(1) Voir dans le Bulletin n° 29 du Département du Travail, juillet 1900, Washington, l’article intitulé : Trusts and industrial combinations, p. 730. Voir aussi : Preliminary Report on Trusts and Industrial Combinations de la Industrial Commission, Washington 1900. part. 1, p. 47.
(2) Voir : Prof. TE W. Jexks, The Trust Problem, New-York,
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eux à la concurrence, firent remplacer bientôt en Amérique les « pools » par les « trusts ». Le premier exemple de cette dernière forme de combinaison nous est donné par la Standard Oil Company se transformant, en 1882, en Standard Oùl Trust. Cet exemple fut suivi par le Whuskey-Trustet le Sugar- Trust.
. Ces trusts se distinguaient de la forme antérieure des pools en ceci:les différentes corporations unies perdaient l'indépendance qu’elles avaient gardée sous la forme primitive de combinaison. Les actionnaires des différentes sociétés et les propriétaires particuliers mettaient leur capital entre les mains d'un certain nombre de commissaires (trustees), qui, en leur qualité de plénipotentiaires, prenaient absolument la place des propriétaires. Des certificats délivrés par les trustees et remplaçant les actions, donnaient aux propriétaires et actionnaires d'autrefois leur droit au dividende. Les recettes de chaque établissement étaient versées dans la caisse commune et c'est cette caisse qui payait les profits proportionnellement aux certificats possédés par chacun des membres de la nouvelle combinaison.
Cette forme de trust rencontrait aux Etats-Unis une opposition passionnée de la part de la population entière et le trust du sucre fut même condamné par la Court of A ppeals dans l'Etat de New-York, en raison de ce que les corporations constituantes avaient renoncé à leur indépendance et à la propre direction de leurs affaires en faveur de leurs trustees. Une réorganisation fut entreprise; mais, si importants que fussent parfois les changements dans la constitution de la combinaison, cette réorganisation maintenait toujours dans son essence la vieille forme de trust.
Soit que le trust se divisät en apparence en plusieurs corporations, dans chacune desquelles les anciens trustees tenaient pourtant la majorité des certificats (première réorganisation du Standard Oil Trust), soit que le trust se résolüt en une seule corporation se présentant comme propriétaire de tous les établissements possédés antérieurement par les sociétés ou par les propriétaires particuliers et dont les actionnaires étaient les mêmes personnes que les porteurs de certificats
d'autrefois (Trust du Sucre, Trust du Wiskey), dans son essence la vicille forme était toujours maintenue. Rien n’empêchait les ex-/ruslees de se présenter maintenant comme directeurs M et administrateurs des nouvelles combinaisons.
De même, sous les formes postérieures dont se revêtirent çà et là les trusts dans différentes branches d'industrie et de commerce, se maintenait toujours l'idée principale; les sociétés et entrepreneurs particuliers se résolvaient à Ja fondation d’une seule organisation générale, dirigée par une direction centrale contrôlant dorénavant la production de chaque établissement et faisant seule toutes les dépenses et toutes les recettes pour la caisse commune.
Parfois les sociétés ct entrepreneurs particuliers qui entraient dans la combinaison vendaient effectivement leurs établissements à la nouvelle corporation, qui occupait entièrement ainsi la place des corporations constituantes. C'est là une des formes des plus fréquentes pour les années suivantes, mais cette constitution particulière ne changeait nulle part le caractère de la combinaison que nous venons d'indiquer. Il se peut aussi (et c'est là la forme la plus récente et la | plus simple d'organisation acceptée aux Etats-Unis par certaines des plus grandes « consolidations » capitalistes modernes), que la combinaison nouvellement fondée ait pour seul but d'acheter toutes les actions, ou du moins la grande majorité des actions, dans les corporations constituantes. Ces dernières maintiennent entièrement ainsi, de nom et devantla loi, leur existence indépendante.
Cependant, en ce qui concerne la haute direction des affaires, toutes ces formes variées de combinaison se ressemblent, car elles reposent toutes sur le même principe.
Le but de la combinaison était évident dans le cas où elle se faisait entre des entrepreneurs qui, avant la fondation du trust, s'étaient combattus avec acharnement comme rivaux et concurrents. Il en avait été ainsi par exemple des premiers trusts que nous venons de mentionner (1).
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(x) Voir par exemple pour le Trust du Sucre le Bulletin n° 29 du Dépar= tement du Travail à Washington : « Il est peut-être juste de dire, » fait-on remarquer ici, « que les raffineurs de sucre, eux-mêmes, observent qu'avant
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Ultérieurement on a souvent fondé des combinaisons industrielles dans le but d’unir les entrepreneurs produisant un même article dans les différents stades de sa production (par exemple le fer ou l'acier depuis le moment où le minerai est extrait de la terre jusqu'à la fabrication des articles de fer et d'acier de différentes espèces prêts à l’usage humain). En mettant en rapport constant les entrepreneurs qui pro-. duisent des matières premières et secondaires et les usines qui fabriquent les produits finaux, on parvenait, non seulement à certains perfectionnements dans la production, mais aussi à la réalisation d'économies de plusieurs sortes. Par la suppression de la concurrence entre leurs adhérents, les combinaisons d'entrepreneurs la continuent en méme temps de la façon la plus active contre tous leurs rivaux afin d'obliger à la longue ces derniers à entrer dans la combinaison. |
Dans un cas comme dans l’autre la nouvelle combinaison tendait, soit immédiatement, soit comme conséquence accessoire de sa nature d'organisation, à la domination du marché national où même international d’un article quelconque et à la monopolisation de toute une branche d'industrie ou de commerce. Gette tendance devait croitre naturellement, à mesure qu'augmentait la puissance de la combinaison.
Pour notre étude de l'influence exercée sur les prix de marché par les combinaisons industrielles et commerciales modernes, nous devons rechercher d’abord quelle signification nous devons attribuer aux expressions de « domination du marché » et de « monopolisation d'une branche d'industrie ou de commerce ».
On peut partager l'opinion du Procureur Général des Etats- Unis, prétendant, devant la Cour fédérale suprême, qu'il ris alieu de parler de monopole que lorsque la loi frappe
l’organisation du trust, la concurrence avait été tellement vigoureuse que, pour la majorité des raffineurs, il n’y avait pas de profit à faire dans leur industrie et qu’une grande partie des raffineurs du pays, environ 16 sur ho, avaient fait faillite » (Loc, cit., p. 716.) Gf, Preliminary Report, part. I, p. 45, où l’on parle de 18 raffineurs sur {o environ qui auraient fait faillite,
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d’«inhabilité » (disabilily) où impose des « restrictions » à tous ceux qui voudraient faire de la concurence @ ). On peut aussi être d'une opinion différente, et penser qu'une industrie ou un commerce sont effectivement monopolisés quelquefois, sans aucune sanclion légale où même en dépit de la loi. On pourrait, par exemple, prétendre, avec le juge Barrett de la Cour suprême de l'Etat de New-York, qu'il faut comprendre sous le nom de monopole « chaque combinaison tendant à | empêcher la concurrence dans le sens large et général du
mot et à contrôler et relever ainsi à son gré les prix au préjudice du public... Il n’est pas non plus nécessaire, dit le | même magistrat, qu'il [le monopole] soit permanent ou | complet. Il suflit qu'il ait un succès même temporaire et partiel » (2). |
S1 tee demande à une définition de dire ce qu'il YA a de plus essentiel dans la réalité, l'opinion du deuxième de. ces juristes est la bonne. C’est de la façon la plus correcte que le juge Barrett a caractérisé la puissance monopolisatrice du » trust du sucre : [l [le trust] « peut fermer à son gré chaque raffinerie, ou en fermer quelques-unes et en ouvrir d’autres ; il peut limiter l'achat de matières premières ;.… 1l peut limiter artificiellement la production de sucre rafliné, hausser les prix pour s'enrichir lui-même et ses associés aux dépens du public, ou déprécier les prix s'il est nécessaire pour écraser et ruiner un rival téméraire » (3).
Dans nos recherches suivantes nous parlerons, dans le sens indiqué ici, d’un monopole entier ou partiel, partout où une combinaison dispose d’un nombre suflisant d'établissements dans une branche d'industrie ou de commerce pour dominer. d’une façon plus ou moins complète la production, le transport ou le commerce d’un article quelconque, se trouvant ainsi à même de fixer plus ou moins arbitrairement les prix du marché sans avoir trop à s'occuper ni des rivaux dans la même industrie ni des consommateurs.
(1) Annual Report Atlorney-General of the United-States, 1893.
(2) Voir, pour ces déclarations, Hexnx Dewanesr Lioyn, Wealth against Commonwealih, New-York, p. 3.
(3) Voir H. D. Lroxp, loc. cit., p. 4.
Il nous faut donc, de prime abord, distinguer entre le grand capital qui ne procure pas d’autres avantages à son possesseur que ceux qui émanent directement de laccumulation du capital dans la production (comme lépargne, par exemple, à plusieurs égards dans le processus de la production ou dans le nca — et, d'autre part, le grand capital qui est assez fort pour donner à ses possesseurs, par son étendue même, un monopole réel dans l’industrie ou le commerce.
Que l'existence d’un tel monopole effectif soit sanctionnée ou non par les lois, peu nous impor te au point de vue économique, — aussi longtemps du moins que le monopole luimême reste toléré. En ce sens, on parle souvent aux Etats- Unis d’un « monopole capitaliste » ; cette expression, à notre avis, exprime fort bien ce qu'elle veut dire. C'est dans le même sens que nous parlerons encore de l’influence monopolisatrice où de la puissance monopolisalré ice d’une combinaison de capitalistes, même dans le cas où il n'y a pas lieu de parler d'un monopole complet et définitivement établi, mais seulement d'une influence durable où temporaire dans la direction indiquée. La différence entre un monopole temporaire ou partiel d’une part, et un monopole durable où complet de l’autre, ne correspond souvent qu'à une différence dans la phase de développement de nos combinaisons capitalistes modernes et une expérience croissante, ou l'effet du temps seul, peut très souvent transformer peu à peu un monopole temporaire ou partiel en un monopole plus ou moins durable ou complet.
L'expression de « monopole capitaliste » répond encore spécialement au but, lorsque nous voulons distinguer un monopole possédé par un certain nombre de Carticuliers millionnaires du monopole possédé par l'Etat, c'est-à-dire, par le pouvoir central, par un département ou par une commune. Sans nous occuper ici de rechercher les avantages ou désavantages d’une de ces deux catégories de monopoles comparée à l’autre et quelles préférences on doit avoir pour une catégorie plutôt que pour l’autre, nous avons à constater en principe, que si un organe de l'Etat a acquis sous sa direction nnmédiate, en qualité de « service public », une branche
Gi 7:
38 THÉORIE DE LA VALEUR quelconque d'industrie, de commerce, de transport, ee (pos-
sédant par exemple des chemins de fer, des voies de tramways, des usines à gaz ou des conduites d’eau, ou se présentant comme entrepreneur de l’industrie du tabac, des allumettes, du sel, ou du commerce des blés), ce corps exerce un monopole au mème titre qu'une combinaison de capitalistes ayant pu s'emparer d'une branche entière d'industrie, de commerce ou de transport. Entre ces deux formes de monopole il n'y a qu'une différence : c’est que les monopoles de l'Etat sont réglementés expressément par la loi, tandis que les monovolés capitalistes sont seulement tolérés par elle.
Peu importe ensuite dans un cas comme dans Pautre, qu’il y ait encore des concurrents capables de se maintenir à côté de la puissance monopolisatrice, à partir du moment où celle dernière est prédominante. Tant qu’il reste des concurrents, le monopole sera seulement plus ou moins incomplet. Par exemple, aussi bien sous le régime de la monopolisation des chemins de fer par l'État que sous celui de leur monopolisation par les grands capitalistes, on ne saurait empècher qu'une partie du transport des voyageurs et des marchandises se fasse par l'intermédiaire de bateaux à vapeurs, de voitures de messagerie et de fiacres, d'automobiles et d’omnibus, etc: j
Le Procureur Général des Etats-Unis, parlant dans son rapport annuel de 1893 de la Anti-Trust-Law, faisait observer que « toute propriété est un monopole ». Sur ce point, ce magistrat avait parfaitement raison. Toute propriété personnelle prive, en effet, toute autre personne que le détenteur de l'occasion de posséder et de se servir en maitre de la mème propriété. Cette comparaison ne justifie, en principe, ni l'existence des monopoles industriels ni celle de la propriété.
Nous avons déjà caractérisé les combinaisons capitalistes d'une part, les industries d'Etat de l’autre en disant qu’elles appartiennent à une période de transition vers une organisation plus libre de la production et de la distribution des richesses reposant sur lentente libre des producteurs. La naissance êt le developpement de ces combinaisons et mono-
poles sont indispensables pour réaliser le nivellement des rapports généraux de la production et de la distribution tels qu'ils se sont formés avec une législation correspondant à la petite propriété morcelée et à la concurrence capitaliste. Sauf peut-être pour l’agriculture dans nos pays de vieille eivilisaüon, ce nivellement s’accomplit dans toutes les branches de production et avec une rapidité tout à fait remarquable. Pour soutenir le contraire, on aurait tort de prendre pour argument la grande variété des articles de l’art manuel et de la manufacture que l’on trouve entassés lors de nos expositions modernes, nationales et internationales. Les industries qui nous les procurent peuvent se trouver et se trouvent en réalité souvent sous la domination des grands capitalistes, aussi bien que les industries qui possèdent une machinerie des plus développées. Non seulement l'influence exercée par la machinerie dans les arts manuels est très souvent appréciée fort au-dessous de sa véritable importance, mais aussi la circonstance que l’habileté et le goùt personnel de l'artisan jouent un rôle prépondérant dans toutes ces branches d'in— dustrie n'empêche nullement la concentration de ces industries sous le contrôle de sociétés d'actionnaires. À Ïa longue ces industries ne pourront pas plus se soustraire à cette centralisation que l’agriculture même qui, en Amérique, s’est transformée déjà, pour une très grande partie, en industrie agricole (tr). ;
(1) Ce qui est dit ici de la concentration de la production n'implique pas que les trusts auraient nécessairement pour résultat d’accumuler le capital entre les mains d’un nombre de possesseurs diminuant toujours. C’est précisément le phénomène inverse que les représentants des grandes combinaisons industrielles et commerciales signalent, Dans une revue américaine, M. Charles M, Schwab, président du trust de l'acier, écrit par exemple : « Tandis qu’un nombre comparativement restreint de personnes étaient seulement intéressées dans nos fabriques et usines, il y a quelques années, actuellement ce nombre a centuplé et le même processus de distribution continue encore constamment, » (North American Review, ma :1901, p. 660).
De même, M. K, B. Thurber, parlant du trust du sucre, dit: « Les neuf raffineries qui se sont combinées dans le ( trust », comptaient vingt-sept associés ; actuellement le ( trust » représentant ces neuf raffineries, compte plus de 1r,000 associés sous la forme d’actionnaires ». (Loc. cit. p. 680). M. Schwab invite spécialement les ouvriers à mettre leurs épargnes dans les entreprises où ils travaillent ; naturellement ce sont
Ce qui, du point de vue général de la société, se présentait à nous comme une nécessité économique pour le développement des forces productives, se révèle à l'entrepreneur capitaliste (en tant qu'individu) comme la nécessité d'une organisation plus logique de la production et surtout, comme la nécessité de supprimer la concurrence, si cruelle souvent, avec ses TIVAUX.
Aux hauts dividendes de la première période de développement de l'industrie américaine avait succédé une dépression causée par la concurrence acharnée qui augmentait à mesure que la production fiévreuse de la période de première floraison se calmait peu à peu. De là sortit, comme conséquence naturelle, le désir général des grands entrepreneurs de mettre fin à cette lutte ruineuse. Is firent un effort commun pour obtenir de nouveau ces hauts dividendes du passé. Voilà ce qui, historiquement et économiquement, nous explique Porigine et le prompt développement des combinaisons modernes dans l’industrie et dans le commerce (1).
En Amérique, comme en Europe, on fait souvent appel
eux qui seront les premières victimes dans chaque crise et dans la faillite qui menace plusieurs des trusts. Pour la question qui nous occupe ici, ce pendant, nous n'avons qu'à constater le fait que, jusqu’à présent, la concentration de capital, telle que les combinaisons modernes nous la présentent, a amené plutôt l'augmentation que la diminution du nombre des petits possesseurs.
(1) Un homme aussi modéré et à plusieurs égards aussi bienveillant pour les combinaisons modernes que le professeur Jenks dit : « Mème dans les industries non protégées dans lesquelles les Etats-Unis avaient un avantage, on retrouve les mêmes phénomènes : de hauts profits dans les premiers temps, ensuite des profils diminués par la pression de la concurrence et, par conséquent, la tentation de réaliser des combinaisons » (J. W. Jenxs, The Trust Problem, page 46.)
M. Jenks fait remarquer encore que la loi des tarifs et le soutien donné par elle à l’industrie nationale a souvent donné la première secousse à la fondation de combinaisons tendant à la monopolisation d’une industrie,
L’abolition de ces tarifs, comme le pense cet auteur, — expert de la Industrial Commission des Etats-Unis en matière de trusts et connaisseur spécial de la situation, — ruinerait en tout cas les rivaux des grandes
combinaisons avant de pouvoir détruire ces organisations mêmes ; aussi cette mesure aboutirait-elle, en nombre de cas, à la fondation de combinaisons internationales, Il me semble que M. Jenks à raison à ce propos et il se trouve de plus en plus, en effet, que la vie moderne ne peut plus échapper, sous l’ordre social actuel, à la domination exercée par les
grandes combinaisons tant dans l’industrie que dans le commerce.
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THÉORIE DE LA VALEUR ot
à la législation contre la domination menaçante des combinaisons modernes. Cependant, si la législation avait pu intervenir dans cette voie, son influence aurait dû se révéler déjà dans la première période du développement des trusts.
Actuellement, dans diverses branches des plus importantes de l'industrie et du commerce, la période est plus ou moins définitivement passée où Pintervention de la lor pouvait encore prévenir la domination du marché par les combinaisons modernes. Pour ces branches de la production, il ne nous reste plus, —en Amérique et partiellement mème en Europe, — qu’à constater le fait de la domination absolue que les combinaisons industrielles et commerciales exercent sur le marché moderne.
N'oublions pas non plus, que c'est précisément dans la première période de la formation des trusts que les grands capitalistes coalisés nous ont prouvé, d'une façon décisive, qu'ils sont plus forts que les gouvernements des Etats-Unis ou que ceux de l'Europe. Il n'y a qu'une seule puissance qui pour-
rait tenir têle aux grandes combinaisons industrielles et
commerciales. Le financier Russel Sage nous donne son nom : (Et le peuple, une fois excité, est plus puissant que les combinaisons des chemins de fer (1) ».
La domination exercée par les combinaisons industrielles et commerciales modernes est une conséquence inévitable du développement de la propriété privée. Cela saute aux yeux avec évidence, surtout dans la première période de l'existence des trusts en Amérique, lorsque nous voyions, par exemple, les raflineurs de pétrole indépendants, pourchassés partout comme un gibier, chercher leur issue dans les fleuves, . Ohio, Mississipi, Tennessee, Missouri et dans les grands lacs. L'eau et l'air du moins n'étaient pas encore accaparés et mis en « propriété privée » par la volonté de quelques individus
uissants.
C’est dans ces mêmes temps que nous voyions précisément les entrepreneurs coalisés des trusts, invoquer l’aide de la loi, cherchant, par leur influence sur les corps législatifs, à intro-
(1) North American Review, New-York, mai 1901, p 645,
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duire certains articles qui soumettraient le transport de pétrole par la voice fluviale à des difficultés réelles.
La mer est trop puissante encore, — même pour les grands trusts. Elle reste vaste et généreuse, ouverte à tout le monde comme l'air que nous respirons. Encore ne faut-il pas trop s’avancer.
On connaît les tentatives entreprises par 1e grand capital américain pour monopoliser les grandes lignes de navigation entre l’Europe et l'Amérique. Ces tentatives ont déjà abouti, au commencement du mois de février 1902, à la fondation de la Shipping-corporation, disposant d’un capital de 170 millions de dollars.
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