L. — Influence sur la valeur des biens productifs
Pour notre étude de l'influence exercée par les trusts et les monopoles sur la valeur des biens productifs nous trouvons de précieux matériaux dans une discussion récente.
La North American Review de New-York contenait, dans son numéro de mai 1901, une polémique sur les consolidadations des industries et des chemins de fer de nos temps modernes, — polémique qui, en Europe et en Amérique, est suivie par les économistes avec grand intérêt. (1).
Un financier, vieux connaisseur des affaires de Bourse, Russell Sage, a émis l'opinion que les combinaisons industrielles constituent vraiment pour le pays ce qu il appelle Cun grave danger ». Il justifie son opinion ainsi qu'il suit :
Il me parait, à moi, qu'il y a quelque chose de très semblable à un tour de passe-passe, dans la manière dont les industries doublent leur valeur, comme si cela se faisait par
(1) Voir dans la North American Review, New-York, mai 1901, l’article intitulé : « Zndustrial and Railroad Consolidations by : Russell Sage ; James J. Hill, president of the Great Northern Railway; Charles M. Schwab, president of the United States Steel Corporation ; Charles R, Flint, treasurer of the United States Rubber C°; F. B. Thurber, president of the United States Export Association ; and James Logan, general manager of the United States Envelope Company »,
30/4 THÉORIE DE LA VALEUR l'attouchement d'une baguette magique. Voilà une fabrique, — constituant un bon placement de fonds, solideet bien productif, — qui pourrait produire toutes sortes d'objets, depuis des jouets d'enfants jusqu'à des locomotives. Elle tombe entre les mains des fusionneurs ; hier elle avait une valeur de 50.000 dollars, aujourd'hui elle en vaudrait 150.000, — du moins sur le papier. Des actions sont émises ; des obligations sont placées et des prèts sont demandés, en déposant ces actions comme garantie. L’industriel qui possédait la fabrique, n'aurait pu emprunter, probablement, plus de 10.000 dollars sur elle. Mais, lorsque l'établissement de 50.000 dollars est transformé en une masse de titres de 150.000 dollars, les banquiers et les financiers sont sollicités en vue d'obtenir d'eux 60.000 dollars ou 70.000 dollars sur ce qui est, pratiquement, la même propriété que précédemment, et beaucoup d'entre eux, selon toute vraisemblance, consentiront un tel prêt.
« Dans ces circonstances, un écrasement me semble inévitable, La Clearing House montre, de semaine en semaine, une expansion des emprunts dépassant beaucoup tout ce que nous avons pu rêver Jusqu'ici. Cela ne peut pas conti-
nuer éternellement, et cependant il semble très probable que
l'ère des fusions n’a fait que commencer.
« Une réaction doit se produire aussitôt que les banques réaliseront la situation. Une propriété n’a pas une valeur de 50.000 dollars un jour et de 150.000 dollars le jour suivant,
simplement parce qu'une société d'hommes, si grands et Im
portants soient-ils, l’aflirme.…
« Personne ne peut estimer même le montant des sommes qui ont été avancées sur des garanties de ce genre ; mais c’est une estimation modérée de dire que les emprunts industriels sont décuplés par rapport aux conditions d'il y a peu d’années (1). »
Nous apercevons, de prime abord, que nous sommes ici en présence d'un problème très grave que nous présentent les modernes trusts ; il s’agit de l'influence exercée par les fu-
(1) North American Review, loc. cit., p. 642.
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sions sur la valeur des biens, notamment sur celle des biens productifs. Il est évident aussi que ces objections faites par un financier habile et expérimenté (comme M. Sage a la renommée de l'être), révèlent un vice très général dans l’organisalion des combinaisons industrielles et commerciales.
La capitalisation de celles-ci, le montant total des actions ordinaires et actions de préférence et des obligations, surpasse très souvent de beaucoup l'estimation réelle du sol, des bâtiments et machines et des valeurs que possède la combinaison. — Quelquelois ce montant est trois ou quatre fois plus fort que la valeur d'inventaire. C'est le problème de « l’arrosement » arbitraire du capital (stock walering)qui se présente ici à nos yeux.
. M. Sage, dans le même numéro de la revue, est combattu par toute une armée de représentants du grand capital américain. Nous trouvons, chez les contradicteurs, une réponse claire et catégorique relative au sujet qui nous occupe.
Avant de discuter les objections faites par M. Sage, nous avons à y opposer quelques lignes de James J, Hill :
« Une propriété n’a pas nécessairement la seule valeur de ce qu’elle représente en immeubles, en bâtiments et matériel de construction. Elle vaut plutôt ce qu'elle représente en capacité de donner du prolit (earning capacity) ; si donc son entrée dans la combinaison fait que sa capacité de donner du prolit se trouve triplée, à cause des économies faites dans la production, il n’est pas déraisonnable de dire que sa valeur a été triplée, bien que rien de tangible n'ait été ajouté à son inventaire matériel. Des règles rigides et fixes ne s'appliquent à l'évaluation d’aucun bien, Une propriété ayant aujourd’hui une valeur de 1.000 dollars peut en avoir une de 2,000 dollars demain, simplement parce qu'une amélioration quelconque introduite dans le voisinage augmente le rendement de la propriété en question. Des terres, qui présentent des signes propres à nous faire penser qu'elles contiennent du fer et qui, une dizaine d'années auparavant, auraient pu être achetées dix dollars l’acre, où même moins, ont maintenant une valeur de 50,000,000 de dollars. Ce ne sont pas les frais de production, mais c’est le pouvoir de donner du profit (earning power) qui
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mesure la valeur. Les exemples s'en présentent tous les jours dans presque toute commune du pays, el personne ne songerait à protester contre l'évaluation augmentée n1 n’hésiterait à prêter de l'argent en prenant pour base cette évaluation augmentée. C’est une affaire de commerce et elle doit être traitée comme telle.
« D'autre part, bien des propriétés ne valent plus le prix qui a été payé pour elles, bien qu'elles soient notablement améliorées. De nos jours, les terres arables anglaises présentent un type bien plus élevé de culture qu'elles ne l'ont jamais fait auparavant, mais elles n'ont pas la valeur qu'elles possédaient il y a vingt-cinq ou cinquante ans. L'entrée en scène de notre grand Occident de l'Amérique a donné : au cultivateur anglais un concurrent qu'il ne peut pas combattre à chances égales. Par conséquent, bien que sa terre n'ait rien perdu de sa productivité, elle vaut beaucoup moins, parce que la valeur vénale de ses produits est moindre (1) »,
Les deux théories ayant cours dans la science économique moderne, la théorie de la valeur-de-lravail et la théorie utilitaire se rencontrent ici, une fois de plus, dans la question de savoir ce qui fixe la vraie valeur d’une entreprise industrielle ou commerciale.
Est-ce que cette valeur doit être estimée d’après les frais de reproduction du capital fixe, — bâtiments, machines, etc., — calculés en supposant que ce capital soit à rétablir. plus tard, dans sa situation actuelle, augmenté encore du capital circulant disponible ? Ou bien la valeur d'une entreprise industrielle où commerciale est-elle mesurée par son pouvoir productif, par le earning power, ou la earning capacity dont nous parle M. Hill, c'est-à-dire par la capacité pour l'établissement de donner un certain profit net par an à ses possesseurs?
Chacune de ces deux opinions trouve ses défenseurs en Amérique comme en Europe. C’est la première qui est plus ou moins catégoriquement représentée par M. Sage, lorsqu'il prétend qu'une propriété « n'a pas une valeur de 50.000 dollars un jour et de 150.000 dollars le jour suivant », sim-
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(4) Jaues J, Hizr, loc. cit, p. 649.
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plement parce qu'elle vient d'entrer dans une combinaison tout en restant, «pratiquement », la même propriété, à laquelle, — comme M. Sage le dira plus tard, en parlant spécialement de la combinaison de l'acier, — « pas un seul fourneau n'a été ajouté » par la combinaison. « Lorsque la richesse est créée par ce procédé, s'écrie-t1l, quelle sécurité y a-t-1l pour le système entier à »
C'est là une opinion fort répandue ; elle a servi de base à la législation dans quelques Etats de l'Amérique du Nord (1). 1e D' après cette manière de voir, pour juger de la solidité d'une entreprise industrielle où commerciale, on se demande si la capitalisation est bien et dûment faite d’après la « valeur réelle » des bâtiments, machines, etc., c’est-à-dire d'après les frais de la reconstruction éventuelle de l'établissement et le capital qui est en caisse sous la forme d'argent comptant ou de papiers. C'est [à ce qu'on comprend en Amérique sous le nom de actual cash value où valeur d'inventaire actuelle.
D'autre part, la formule défendue par M. Hill: «ce ne sont pas les frais de production, mais c'est le pouvoir de donner du profit qui mesure la valeur », exprime parfaitement l'opinion partagée par plusieurs industriels et hommes d’affaires, qui, en cherchant la base de la capitalisation d'une entreprise industrielle où commerciale dans son pouvoir pro ductif, mettent explicitement en lumière certaines particularités comme une direction habile des affaires, la possession de brevets et marques de fabrique, une clientèle excellente et des relations de commerce particulières.
Lorsqu'un établissement peut payer des dividendes de 6 o/o, par exemple, sur une capitalisation de 1,000,000 de dollars, ces personnes diraient : « Mettons la capitalisation à 1,000,000 de dollars, même si l'établissement pouvait être reconstruit avec 200,000 dollars de frais ». C’est dans ces
(1) Voir le Bulletin n° 29 du Département du Travail, pp. 670-671. Cf. Re la législation de l'Etat de Massachusetts à ce propos, par exemple, Jer,.
.Jexks, The Trust Problem, p. 99. Un recueil complet de toutes les lois et Sr ‘judiciaires concernant les trusts dans les différents Etats de l’Union se trouve dans les rapports de la Zndustrial Commission, — volume I, Washington, 1900,
termes que le bulletin du Département du Travail à Washington, que nous venons de citer plus haut, formule la deuxième opinion en question.
Nous démontrerons que les deux théories contiennent chacune une partie de la vérité, tandis qu'à certains égards elles sont toutes les deux fausses.
La théorie d’après laquelle la valeur d’une entreprise industrielle serait déterminée par les frais de production (ou de reproduction) des établissements qui la composent, nous ramène à la vieille théorie de Ricardo-Marx, qui confondait la valeur d'échange avec la valeur de production.
C'est spécialement par rapport aux biens productifs que cette théorie se montre insoutenable. En effet, un complexus de biens servant à un but productif, par exemple une entreprise industrielle ou commerciale en pleine exploitation, est tout autre chose encore qu'un simple amas des matériaux qui en forment les éléments palpables. C’est un ensemble en acte et l’ensemble comme tel — c'est-à-dire la combinaison — pris au milieu des circonstances particulières, — techniques, ete, — dans lesquelles il fonctionne, est un facteur essentiel dans le processus qui crée la valeur, Ce facteur donne au complexus une valeur spéciale qu’il faut soigneusement distinguer de celle de ses éléments composants (1).
La valeur d'échange des biens se produit, — voilà la théorie générale de la valeur, — sous la double influence de la valeur de production et la valeur d'usage. Or, la valeur d'usage des biens productifs dépend des services que ‘ces biens nous rendent dans le processus de la production ; et la valeur d'usage d'une entreprise industrielle ou commerciale n’est autre chose, au fond, que le pouvoir productif dont nous venons de parler, — pouvoir qui se traduit dans notre société capitaliste, par sa capacité de donner certains profits à ses possesseurs, c’est-à-dire par son earning capacily.
De l'autre côté, la théorie qui mesure la valeur des entre-
(1) Voir notre chapitre sur @ la valeur des biens complémentaires », pp. 537 et 992.
prises industrielles où commerciales seulement d’après leur capacité éventuelle de rapporter un certain profit annuel à leurs possesseurs, commet une autre erreur non moins essen— tielle, — celle d'identifier absolument et sans réserves la valeur d'écrange et la valeur d'usage des biens productifs. Cette dernière théorie assimile donc les services rendus dans le processus de la production par les biens productifs avec la propre valeur de ces biens (1). Par exemple, en séparant entièrement la valeur d'échange d’une charrue des frais de production d’un tel outil de labourage, elle estime que cette valeur repose uniquement sur les services que l'outil rendra prochainement dans les mains de son possesseur éventuel.
Cette théorie générale se montre dans toute sa faiblesse aussitôt que nous voulons l'appliquer à quelque instrument de travail simple comme une charrue, un fourneau de cuisine, ou une machine à battre le blé ; mais elle se présente, cependant, sous une forme toute particulière lorsqu'on l'applique à un complexus de biéns productifs, tel que l’est un élablissement industriel ou commercial, ou plutôt encore à une combinaison de plusieurs de ses établissements unis dans
un trust moderne.
En principe, la théorie générale de la valeur se maintient toujours dans ce dernier cas comme dans le premier. Le possesseur d’une caarrue pourra dire : Cet instrument de labourage vaut pour mot autant que je peux gagner en me servant de lui ; mais cela n’empèchera pas qu'il se gardera bien de confondre, quand il ira dans le magasin d'outils aratoires, la valeur d'échange et le prix courant d’une charrue avec la haute valeur d'usage qu'éventuellement il pourrait y atlacher.
De même, les propriétaires d’un établissement ont beau dire : « Nous attribuons à notre entreprise une valeur de 1.000.000 de dollars, parce qu'elle nous fournit l’occasion de fair un profit annuel de tant pour cent sur un capital de cette grandeur » ; en définitive, une pareille évaluation reste toujours subjective et la question est toujours de savoir si
(:, Voir le chapitre € Observations complémentaires etc. », p. 223 et suiv.
celte valeur d'usage personnelle pourra se réaliser entière- M ment et sans réserves au marché dans la valeur d'échange réelle + de l'établissement en question, — c’est-à-dire si les actions de cette entreprise industrielle où commerciale seront cotées à la Bourse suivant une capitalisation d’un million de dollars. C'est là une question qui ne dépend pas exclusivement des propriétaires de l'établissement,
Mais il y a une différence essentielle entre les deux catégories de biens productifs dont nous venons de parler. L’estimation personnelle de la valeur d'usage d’un simple instrument de travail, comme une charrue ou une machine à battre le blé, par un producteur quelconque, n’a pas la même influence sur la valeur d'échange de l’article en question que, d'autre part, l'évaluation du pouvoir productif d’un établissement industriel ou commercial ou d’une combinaison de plusieurs de ces établissements, en a sur la valeur de marché de semblables complexus productifs. En d’autres termes, les deux espèces de biens productifs peuvent appartenir à des catégories différentes de biens, en ce qui concerne la DrobOr RE dans laquelle les valeurs de production et d'usage collaborent à la création de la valeur d'échange objective.
Si l’on considère les simples instruments de travail, — comme aussi la très grande partie des artcles d'industrie en général, — cette valeur d'échange objective montre ordinairement une plus forte tendance à coïncider avec la valeur de production que cela ne se réalise pour les complexus producüfs dont nous venons de parler. Si l’on considère un établisse: ment industriel ou commercial, — une usine de construction des machines à vapeur où une mine de charbon ou, mieux encore, un ensemble d'établissements tel que le présente un trust moderne, a valeur d'usage et le pouvoir productif que possèdent ces moyens de production dans les mains de leurs propriétaires ont généralement une influence beaucoup plus grande que dans le cas précédent, :
Cela saute aux yeux lorsque nous regardons un établis: sement ou bien un trust qui dominent plus ou moins le marché et possèdent ainsi un monopole plus ou moins complet. Dans ce cas, la situation privilégiée dans
THÉORIE DE LA VALEUR 971 laquelle se trouvent les possesseurs et les exploiteurs de ces biens productifs pourra les mettre à même de maintenir les cours normaux de la Bourse sur la base de leur estimation personnelle du pouvoir productif de leur entreprise. Ainsi un complexus ‘de biens productifs, comme nous en examinons ici, peut, en ce cas, se ranger dans les catégories de biens qui nous montrent une tendance des plus fortes à régler la
valeur d'échange sur la valeur d'usage.
Retournons un moment, — avant A rechercher plus profondément encore l'influence que le monopole peut exercer sur la valeur objective des biens productifs, — aux deux
théories que nous avons posées l’une en face de l’autre, les théories exposées par MM. Sage et Hill.
Sans contredit, le second a raison de soutenir qu'une entreprise industrielle peut doubler ou tripler la valeur par le fait de son entrée dans un trust, de même qu'une propriété
valant aujourd'hui 1,000 dollars peut avoir une valeur de 2,000 dollars demain, à cause d’une amélioration quelconque introduite dans son voisinage. Pour que cela ait lieu, il suffit que l'entrée dans la combinaison ait vraiment fait doubler ou tripler, — d’une façon quelque peu stable, — le pouvoir productif de cette entreprise.
Mais, est-ce que la critique que rencontre l’organisation de nos combinaisons modernes, — critique qui se dirige particulièrement contre le mal de l’« arrosement du capital » (stock walering), — est suffisamment repoussée par celte réponse générale? Est-ce que par cette réponse nous faisons disparaitre toutes les observations que le critique peut faire lorsqu'il prédit la faillite prochaine de plusieurs de nos trusts, ou prévoit même une crise générale, pour les industries américaines, dès que la période de prospérité relative sera suivie par une période de stagnation des affaires ? Et mème, ce que demande M. Sage est-ce autre chose, en définitive que la certitude et les garanties nécessaires pour que les organisateurs de nos trusts modernes n’élèvent pas la somme de la capitalisation de leurs établissements beaucoup au-dessus, non-seulement de la actual cash value de ces établissements, mais encore au-dessus de toute la valeur qui peut résulter
de la considération des améliorations et économies pouvant résulter de la combinaison ?
Quiconque a étudié sérieusement l’organisation de nos.
Combinaisons industrielles et commerciales devra reconnaitre que celte certitude et ces garanties ne font que trop défaut. Jusqu'à présent les organisateurs de nos trusts modernes, grands financiers et industriels, se sont plutôt servis des améliorations et des épargnes que pourrait apporter la fusion des capitaux comme d’un argument pour la défense de leurs spéculations financières qu'ils ne les ont considérées comme une base fixe et solide pour leurs calculs lorsqu'ils chiffraient le capital à plusieurs fois la valeur d'inventaire. C’est là une critique dont la justesse est maintenant généralement reconnue. Les fondateurs de nos grands trusts se sont plutôt révélés comme agioteurs que comme or ganisateurs consciencieux d’une industrie nationale ou internationale.
Nous avons vu, d'autre part, que si un établissement industriel où commercial n’a pas nécessairement la simple valeur de ce qu'il représente en inventaire : bâtiments, machines, etc , c'est-à-dire en actual cash value il ne vaut pas non plus absolument et sans réserve ce qu'il représente en pouvoir productif fearning power). Au contraire, l'influence que ce pouvoir productif et l'aptitude à donner un certain profit exercent sur la valeur de marché, diffère beaucoup selon la nature de lindustrie et la situation particulière de l'établissement en question.
Nous allons examiner un exemple que l'on cite très souvent aux Etats-Unis, lorsqu'on veut prouver que la earring power d’une entreprise capitaliste doit rationnellement servir de base à sa capitalisation ; il s'agit d’une entreprise sur la valeur de laquelle Le pouvoir productif a une influence essenticllement importante, — si importante que l'exemple peut nous prouver en même temps combien peu nous serions autorisés à en déduire quelque règle universelle s’appliquant à toutes les branches d'industrie, de commerce et de transport, nationales et internationales.
Un journal peut, avec un capital de 250,000 francs, donner facilement, dans ‘certaines conditions, un profit net de
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200,000 francs par an. Pourquoi ne fixerait-on pas, dans ce cas, la capitalisation sur la base de ce profit net, sans avoir égard aux frais de reproduction que coûterait la reconstruction de l’entreprise ? Dans ce cas,le profit exceptionnellement élevé pourrait être dù à la direction habile du journal, ou bien à l'appui dont il jouit de la part d’un parti politique ou encore à sa chentèle fixe acquise par de longues années de travail assidu.
Cet exemple nous indique, par sa nature, les causes de l'influence particulière exercée ici sur la valeur de marché de l'entreprise par son pouvoir productif. La situation privilégiée d'un tel journal exclut, pour ainsi dire, cette entreprise de la libre concurrence générale. C’est cette situation privilégiée qui accorde au pouvoir productif et à la earning power de cette entreprise assez de stabilité pour que la valeur d'usage éventuelle qu'elle possède dans les mains de ses propriétaires et directeurs puisse se maintenir entièrement et se refléter dans les cours des actions de cette entreprise à la Bourse.
Est-ce que le pouvoir de donner des profits, le earning power de nos trusts modernes nous montre la même stabilité ? Pris en général: non; et d’autant moins, assurément, à mesure que les combinaisons sont davantage basées sur des spéculations financières et moins exclusivement sur un calcul consciencieux desavantages qu'elles pourront procurer ; — d'autant moins aussi, généralement, à mesure que la branche d’industrie ou de commerce à laquelle se rapporte la combinaison est, elle-même, flottante, instable et exposée à des crises périodiques, et que la combinaison n’a pas pu prouver encore, pendant sa courte existence, qu’elle pourra braver les tem-
pêtes (Er
(1) Une preuve éclatante de ce qu’en général nos combinaisons indus: MATE et commerciales modernes ne possèdent pas encore la stabilité dont nous parlons, nous est fournie par un représentant d'un de nos trusts qui voulait prouver le contraire dans la revue américaine North American Review. M. Charles Flint a dressé une liste comprenant quarante-sept combinaisons des Etats-Unis, liste contenant, à côté des noms des différentes sociétés, leur
capital (en actions ordinaires et actions de préférence), le profit net dé cha-
Nous relournons au phénomène que nous étudions parti-
culièrement ici. En général, la certitude dont nous avons parlé plus haut, nest acquise par les combinaisons modernes qu'à mesure qu'elles dominent plus complètement le marché et obtiennent un monopole plus où moins stable dans leur branche particulière d'industrie, de commerce ou de transport. De même qu'un journal soutenu par un parts politique exerce déjà un cerlain monopole dans son cercle d'entreprise, une combinaison peut oblenir un monopole pareil dans l'industrie, le commerce ou le transport, lorsque le capital représenté par elle est assez grand pour empêcher plus ou moins complètement la concurrence. S'il en est ainsi, cette combinaison peut donner des profits aussi sûrs que le sont parfois les dividendes d’un journal qui est soutenu par un parti politique.
Au fur et à mesure que croit donc le pouvoir monopolisa-
cune d’entre elles pour une période de six mois, le cours des actions à la Bourse à un moment déterminé (le 13 mars 1901), la valeur de marché totale des entreprises déduite des données précédentes et, enfin, les rapports du proit net soit à Ja valeur de marché soit à la valeur nominale des enreprises.
De semblables listes sont toujours, par leur nature, défectueuses ; et nolamment un tableau, comme celui que M. Flint a dressé du profit net de différentes combinaisons pour une période de six mois, est, sans doute, du nombre des statistiques qui méritent le moins de confiance, Dans les entreprises industrielles et commerciales gigantesques dont il s’agit ici, le contrôle n’est guère possible pour les statisticiens et une comparaison stalistique du genre de celle-ci doit donc nécessairement rester infructueuse.
M. Klint voulant nous prouver que la capitalisation des trusts ne se base pas trop sur ce qu'on appelle en Amérique « de l’eau » (water), mais que, au contraire, les organisateurs. « opèrent sur une base très saine ». (are trading on a very sound basis), nous montre que les quarante-sept corporations comprises dans sa liste, ont fait un profit net moyen par an de 7,44 o[o de la somme de leur capitalisation ax pair.
L'auteur cependant ne s’est pas donné la peine de nous expliquer comment ilest possible, — avec une pareille prospérité dans toutes ces industries, — que, non seulement les actions ordinaires de quarante-quatre sur ces quarante-sept corporations restent à la Bourse au-dessous du pair, mais qu’il en est de même des actions de préférence de trente et une de ces CORpOratons. C’est d'autant plus curieux que Fépoque, en ce qui concerne le marché de l'argent aux Etats-Unis, était (au printemps de 1901) particulièrement favorable. Nous pouvons d'ailleurs contrôler la vraie valeur de I grande majorité des trusts examinés en. comparant, par exemple, leurs cours à ceux d’entre eux qui, comme celui du tabac et d’autres passent pour mériter la confiance des capitalistes et ne subissent point. une dépréciation semblable,
teur d'une combinaison industrielle ou commerciale, la valeur de marché de ses établissements, — c’est-à-dire le cours de ses actions à la Bourse, augmentera ; ainsi s'accentuera sa tendance à la coïncidence avec le pouvoir productif qu'ont les établissements entre les mains de leurs propriétaires éventuels et sous les directeurs qui les mènent. Dans la mème mesure aussi, les profits que rapportent les établissements entrés en combinaison serviront de base plussüre à la capitalisaion de l’entreprise.
Est-ce que les autres influences auxquelles se réfèrent les représentants de nos trusts, « améliorations techniques » et « épargnes » de toutes sortes, ne procurent pas la même sécurité à ce sujet? M, Hill, qui nous l’assure dans la revue américaine, nous prouve dans le courant de sa réponse même à M. Sage que le contraire de cette assertion est plus près de la vérité. Il nous renvoie à l’agriculture anglaise : de nos jours, dit-il, les terres arables d'Angleterre représentent un type agronomique bien plus élevé qu'elles ne Font jamais fait auparavant ; mais il reconnait non moins catégoriquement que, malgré le perfectionnement technique de lPagriculture, ces terres n'ont plus la valeur qu'elles possédaient il y a vingt-cinq où cinquante ans, Le paysan anglais a vraiment rencontré dans son collègue des Etats centraux et occidentaux de l'Amérique du Nord des rivaux qui lui sont supérieurs.
Il résulte aussi de là un autre fait, non moins irréfutable : Lorsque l'industrie des États-Unis d'Amérique, représentant de nos temps le type le plus élevé du développement in dustriel, se heurtera, dans l’avenir, à des concurrents avec lesquels elle ne pourra pas se mesurer à chances égales, — par exemple à l'industrie naissante de certains nouveaux pays industriels comme l’Allemagne, la Russie, la Chine où le Japon, pays où le travail est moins rémunéré, landis que, d'autre part, les entrepreneurs pourront y posséder peut-être d'ici peu de temps les nrachines les plus perfection nées, — alors, les avantages donnés par les améliorations techniques et les épargnes qu'ont apportées les trusts amériains se perdront avec non moms de certitude que ceux de l'agriculture perfectionnée de Angleterre ; en somme, le
376 THÉORIE DE LA VALEUR méme sort qui a élé réservé à celte dernière et que M. Hill a si bien mis en lumière atteindra également l'industrie nordaméricaine:
Cela arrivera à mesure qu'en Europe eten Asie se généralisera l’organisation moderne de l’industrie, de sorte qu’une combinaison capitaliste pourra être opposée à l’autre.
Ainsi les avantages qu’apportent les améliorations techniques et la direction particulièrement habile d’une industrie peuvent se perdre dans la concurrence ; de même, les périodes de prospérité industrielle et commerciale sont régulièrement suI1vIes par des périodes de crise. Une telle crise peut résulter de ce qu'une industrie, étant en plein développement et surpassant déjà la demande du marché national, éprouve des difficuités considérables pour trouver de nouveaux débouchés.
Parmi tous les avantages dont peut jouir une industrie nationale ou internationale, l’un assurément est d’un caractère plus durable que l’autre, soit par sa nature générale, soit par son application à une industrie particulière, Sous le système de la concurrence capitaliste, cependant, nulle influence, en séntral, ne peut accorder la mème stabilité que le monopole. Cela s'applique à toutes les branches de l'industrie,de l'agriculture, du commerce et du transport, et la raison en est justement que le monopole fait, d’une façon plus ou moins absolue, cesser la concurrence même.
On s'explique aisément pourquoi nos combinaisons modernes se sont eflorcées et s’efforceront dorénavant encore d'acquérir un pouvoir monopolisateur pouvant s'étendre incessamment, nationalement ou même internationalement.
Aux États-Unis, les grands capitalistes commencent à comprendre la difficulté qui se pose ici : Si cette monopolisation ne peut pas s'achever dans une branche après l’autre de l’industrie, du commerce et du transport sous la direction du capital américain, l’industrie de ce pays n'aura pas la stabilité nécessaire à son développement futur. Pendant les derniers mois on a pu aper cevoir, spécialement parmi les grands industriels des États-Unis, un changement d’opinion tout à fait remarquable concernant le même protectionnisme qui, dans le passé, a mené plus d'une industrie américaine
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