CHAPITRE II
l\ VALKCU-OK-TIUVAIL SÜH.IKCT1VE
Adam Smith croyait trouver dans le travail « la mesure réelle » (the real measure) de la valeur d'éclianj^e.
U Le prix réel de chaque chose, ce ([ue chaque chose coûte réellement à celui ([ui veut scia procurer, c est le tra\ad et la peine qu’il doit s’imposer pour l’ohtenir. Ce que chaque chose vaut réellement pour celui (|ui l’a acquise et qui cherche a en disposer ou à l’échanger pour qu<d(|ue autre objet, c est la peine et l’embarras que la possession de cette chose peut lui épargner et (pi’clle lui permet d’imposer a d’autres personnes (i). »
Avec celte dérinilion, nous nous trouvons entièrement dans le domaine de la valeur-de-travail subjective. Il est vrai que Smith lui-même est encore conlus dans 1 e\])osiiion de sa théorie et que, quelques lignes seulement avant la phrase que nous venons de citer, il part d un tout autre point de Mie ; la valeur d’une denrée quelconque ne serait pas déterminée par le travail du producteur, mais par la « (juantité de travail que cette denrée le met [le possesseur] en état d acheter ou do commander ».
Ricardo reproche à Smith l’ambiguite de sa doctrine et remarque qu’après avoir défini « avec tant de précision » la source primitive de toute la valeur d échangé il créé lui-même
(i Adam Smith, Wealth of Nations, livre l, ch. v, tract, (iarnior, êdilioH (le iSSi, l. I, p. 35.
une autre mesure de la valeur; « Tantôt, écrit Ricardo, il dit que c’est la valeur du blé, et tantôt il assure cpie c est celle du travail ; non pas du travail dépensé dans la production d*une chose, mais de celui que cette chose peut acheter ; comme si c’étaient là deux expressions équivalentes
La théorie delà valeur de Smith, enelTet, nous montre un manque de précision et des contradictions évidentes. On s’explique ces contradictions parle seul lait ([ue Smith ayant d’abord considéré la valeur comme u mesurée par le travail que coûte la production des richesses, voyait cependant s échanger les marchandises à des prix qui, souvent, ne correspondaient pas à leur coût de travail. H n est point par\cnu à découvrir i[ua la valeur des marchandises telle qu’elle se manifeste dans l’échange (leur valeur (Vécliange comme il 1 a définie déjà) et leur valeur telle qu elle est donnée aux richesses par leur production (leur valeur de production selon notre expression), sont deux formes dillérentes de la valeur. Jusqu’à présent, toutes les écoles des économistes représentant la théorie de la valeur-de-travail. depuis le successeur immédiat de Smith (Ricardo, complétant et corrigeant la théorie du maître) jusqu’à Rodhertus et Karl Marx J
ont lait, à la suite de Smith, la confusion que nous venons J
d’exposer. * ^ ^1
Cependant. Smith nous avait bien indiqué déjà le cbemin j
à suivre pour procéder à 1 analvse de la valeur de production ^ j
considérée comme l’élément essentiel de la valeur d échange. ^
Le travail dépensé par un producteur quelcoiujue. A, a lapro- | i
duction d’une richesse, pourra être la base sur laquelle ce producteur fixera le prix, lorsqu’il désirera échanger la marchandise produite par lui contre d’autres. Mais il faut se demander ensuite, si ce coût de production personnel pourra entièrement se réaliser au marché dans le prix delinitil du produit.
Cela ne dépend pas exclusivement du calcul du producteur, j
mais aussi de Tacheteur. Le consommateur lutur du produit, généralement, rencontrera, au marché, d autres producteurs |
(i) Ricakdo, Principles of Political hconomy and Taxation^ chap. i, scef. i, i
trait. iVaiiv-, p. 5, i
THEOIUE DE LA YALEUU
que A, de niemc que A pourra y rencontrer d’autres personnes qui se jiréseutent comme aspirants-acheteurs de son produit.
C’est là le vetournement des évaluations subjectives des denrées faites par les aspirants vendeurs et acheteurs en rapports objectifs et coercitifs de production et d’éclianj^e dont nous avons déjà parlé dans un chapitre précédent et qui est un trait vraiment caractéristique du marché moderne.
Au furet à mesure que ces rapports objectifs et coercitifs peuvent moins intluer sur la valeur d’échange, c’est-à-dire à mesure <pie h*s rapports de ])roduction et de consommation sont basés davantage sur l’échange primitif entre vendeurs et acheteurs isolés, le coût individuel de la production d’un producteur particulier pourra s’exercer d’une manière plus complète. Il en résulte (juc la théorie subjectiviste de la valeur-de-travail nous ramène directement, — lorstpi’on la considère comme théorie générale de l’échange, — à la période précapitaliste de la production et de la distribution des richesses. Cette période se caractérise par la nature simple des transactions qui se font entre les petits producteurs isolés, transactions ne portant nullement encore le caractère compliqué que nous pi'ésentent la vie sociale actuelle et le marché mondial moderne.
Tout bien considéré, c’est même la théorie de la valcur-detravail, dans toute son étendue, qui nous ramène à cette période historique de la civilisation, aussi bien la théorie objectivisle que la théorie subjectiviste. Historiquement cette dernière précède la première pour certaines catégories de richesses. Voilà tout. Gela se manifestera plus clairement encore à nos veux lorsque nous verrons plus tard que, en ce (pii concerne la très grande masse des marchandises principales sur le marché mondial, le eoiit de travail se Iranslorine pour le capitaliste moderne en dépenses de capital.
Les tlu'ories objeclivistes de lUcardo et de .Marx sur la valeur-de-travail, — telles (lu’clles sont développées par ce dernier dans le premier tome de son Capital, — nous ramènent, aussi bien que la théorie subjectiviste, à des rapports précapilallstcs de production et de distribution, conditions
THÉOUIE DE LA VALELU 1 i>7
dans les([uell('s la valeur de production de la plus grande partie des richesses corres|)ondait géu(*ralement au travad socialement nt'cessaire ([u’ellcs représentaient. Lorsipi on nous donne ces rapports (Marx particulièrement) civmme coïncidant pourtant av('c la grande industrie nuxlerne, le commerce mondial et l’agriculture exercée industriellement, on commet un anachronisme dont le sens nous apparaîtra plus claliement dans le courant de ce chapitre.
Dans notre vie sociale moderne, la llu^orie de la valeur-d('travail, même dans son ])lus haut développement, ne nous paraîtra applicable qu’à des catégoric's particulières richesses et pour des contrées spéciales du monde et, généralement, en dehors de la sphère du marché moderne.
Nous devons examiner ici la signification histori((ue de la théorie de la valeur-de-travail comme théorie générale de l’échange, (^ela nous mettra à meme de luire disparaître quelques erreurs et d’indu|uer certaines conceptions fausses qui, jus([u’à nos jours, n’ont causé (juc trop d embarras et de confusion dans la science économi(|ue.
Adam Smith, — ([ui, grâce à riniluencc prépondérante (pi’il a exercée sur les économistes venus après lui, est à considérer comme le vrai fondateur de la théorie moderne de la valeur-de-travail, — nous renvoie pour la pure application de sa doctrine du travail considéré comme créateur et (( mesure réelle » delà valeur, aux temps primitifs, précédant l’accumulation des richesses et l’appropriation du sol.
(( Dans C(' premier état inlorme de la société, dit Smith, (|ui précède l’accumulation d(\s capitaux et l’appropriation du sol, la seule circonstance ([ui puisse fournir (|uehpie règle pour les échanges, est, à ce (pi il semble, la <|uanlité de travail nécessaire pour actpiérir les dilVérents objets d’échange. Par exemple, chez un pi'uple de chasseurs, s il en coiiti' habituellement deux fois plus de peine pour tuer un castor (pie pour tuer un daim, naturellement un castor s’échangera contre deux daims ou vaudra deux daims. Il est naturel que ce (pii est ordinairement le produit de deux jours ou de deux heures de travail, vaille le double de ce ([uI est ordinaire-
l58 THÉOaiE DE L\ VALEUR
ment le produit d*un jour ou d une heure de travail (ï), a
Plus ratép;ori(|uejncnt, pourtant, <|uc par Smith, celte doctrine est préconisée par llicardo. Kn se nderant a Smith, mais se ])ronon<;anl plus netlcmcnt (pic celui-ci, Ricardo croyait de meme <pie, dans «cet étal |)rimitif des sociétés )>,la valeur d échanj^c des marcliandiscs dépendait pies(pie (exclusivement de leur valeur-de-travail et était piopoiliounelle au travail employé à leur production iinmediateet a la fahi icalion
des instruments néc(*ssaire^ (3).
L’iVole marxiste comprend, encore de nos jours, la valeur d(^s rich('ssi‘s d’une maniéré (pu correspond (Entièrement sui ce point à la conception classupic (juc nous venons d’exposer.
Dans le troisième tome du Capital nous apprenons (pie pour karl Marx (( la loi de la valeur » (c'est-a-dire jiour lui la loi de la valeur~de~lramil) constitue encore dans la sori(‘té moderne (( la cause cachée» dic verborijne Crsaclie) et la (( réfrulalion secrète » {die (jeheinie ReyuUniny) des prix de marché exerçant leur inllueuce à l’insu des vendeurs et des acheteurs (3 .
Nous ajiprenonsen même lemjis ([ue, d après lui, laxaleurdc-travail a, juscpi’a la naissance du capitalisme, c’est-a-dire pour PEurope occidentale jusqu’au xv" siècle environ, ré'gné à la surfacede la vie sociale, réglant imimEdialemcnt l’échange des marchandises :
U Sans parler de la soumission des prix et du mouvemeni des prix h la loi de la valeur, il est donc conrorme à la réalité de considérer les valeurs des marchandises non seulement (ltêori(iuenienl mais aussi histonquemeni, comme rantéc(*d(Mil des prix de production. Cela est vrai pour les cas on les moyens de production appartiennent à roiwrier, et cela se trouve dans le monde ancien comme dans le inonde moderne,
(1) Adam Smith, toc. ci/,, livre 1, eh. vi, trad. franç., tome I, p. 09.
(2) Voir RicAnDO, toc, n*/., rh. i. sorlion III, Irad. Iran^.\, p. la.
(3) Voir Das Kapital, tome III, deuviôme pulie, cliap. l, lc\lc ori^. pp. 4o5 et 4o4. Cf. toc. cil., chap. 1.1, p. A 17 ; ensuite tome tll, première pal lie, texte orig. pp. laGet 18S Celle fois cneorc nous ne i>ouvons pis renvoyer le leetenr à la traduction françaisr parce que lu plupirt de ecs pissages ont trop perdu par la traduction.
chez lo paysan ruUivaitl lui-mème cl possédant son fonds, et chez l’arlisan. Cela s’accorde avec l’opînlon (pie nous avons expri.m'e autrefois, c’est-à-dire (pic le développement d(>s produits en marchandises résullc de l’éelianse e.ilre dilleren les communautés, non de l’échange entre dilhynts membres d’une seule et même communauté. Gela s applupie a l’élal primitif comme aux étals postérieurs, fondés sur 1 esclavage elle servage, et à l’organisation corporative, tant (]i.e les moyens de production lixés dans chacpie branche de production ne sont pas facilement transportalih's dune splu'iedans l’aiilre et (pie les diffé'rcntes spluTCS se comportent ensemble comme des pays étrangers ou des communautés
communistes (i)- ® . ■
Fr. Engels, l’ami de Marx et l’éditeur des parlu's posthumes
de l’œuvre du mailrc, prétend (juc si Marx avait ini painenii à travailler encore le troisuMiic tome du Gi/n/a/, il aurait sans doute hi'aiicoup développé ce passage. 1) accord avec 1 es. prit de Marx. Engels a tàclié de nous convaincre, dans un article paru dans la revue Die noue Zeil, de ce cpie la théorie de la ^al('ur-dc-lravail est (jénérnle « autant, toulelois, rpie le sont des lois économhpics à, iiour Ionie la période de laprodaelion simple des inarcJtandises, c'esl-a-dirc « juscpi au iimment où celle-ci subit une modification par l’apparition de la forme de production capitaliste ». 11 dit encore ; « La loi de la valeur de Marx a donc, économiipiemcnt, une valeur pour un es|.ace de temps (jui s’étend du commencement do réchange transformant les produits en marchandises au XV' siècle de notre ère. Mais l’échange des marchandises date d’une époipie (pii remonte, en Egxplc, an moins à trois mille ciii([ ccnls ans, pcul-êire cimi nulle, a Baliylonc a (pialre mille, ])Ciit-étre six mille ans avant notre ère. La loi de la valeur a donc n'gné pendant une période de cinij a sept
milliers d’années, n (2)
(0 Ma..x, loc. cil., tome tlI, I.rcmlère p.l.e loM.« or.K.nat, p. lab ; liml IVanç., pp. 187-188. I.a traduction omployce ici n c.sl jias cette dn xolumedes œuvres do Marx, mais cette qm so tr(mv(! dans le Decemr social (novembre .8,j.ô, pp. 7. 6-7 >7) '-'t V'' beaucoup pb.s e»rrccl^.
^ Dic nene Zeil, 1895-189G, n” 1 et a. - Cet arUele a etc luiduit
TIÎÉOHIE DE LA VALEUR
Ainsi ceux (|ui nous roprescntcnt le mieux la doctrine de la \alcur-de-travail reconnaissent ([uc cette doctrine nVst pins applicable, dans un sens direcl, aux conditions de production et de distribution du capitalisme moderne ; ils reconnaissent tout an moins que la doctrine de la valeur-dc- Iravail ne saurait être considérée comme indiquant les règles suivant lesquelles les marchandises s’écbangent réellement en é(juivalcnts sur le marché actuel. Tout d’abord nous aurons maintenant à exposer de notre cùlé que cette tliéorie n'a pas plus de raison d’ètre pour la période historique d’une civilisation communiste primitive, ni pour les siècles pendant lesquels le travail d'esclaves, s’adaptant a la production pour le seul usage domestique, était la bas*î l'éclle de la société humaine.
Dans « ce premier état informe de la société » auquel nous renvoient Smith et Uicardo, dans « l’état primitif » que vise Marx, sous l'ancienne civilisation d’Kgyptc ou de Babylonc dont nous parle Kngcls, récharKje ne pouvait pas se fonder rationnellement et en règle générale sur ta valear-de-trauail des richesses pour la simple raison que la production des richesses dans un but d’échange n’était pas encore le mode général de la productioti. Si, exceptionnellement, dans cette période de civilisation, les producteurs, — communautés entières ou membres de communautés, — entraient en relations pour des échanges (par exemple pour remplacer un excédent d’articles fabriqués en trop grande abondance pour leur propre usage par des articles qui leur faisaient défaut), l’écluiuge s’opérait encore dans des conditions sociales antres que celles qui vont caractériser le marché d’une époque durant laquelle les denrées sont s|>écialement produites pour l’échange.
Comme Tobserve Stuart Mill, c'est seulement u a une époque comparativement récente » ([uc la concurrence e .t devenue, dans une proportion considérable.le principe réguiateur des contrats : tt IMus nous nous reportons à des époques reculées de l'histoire, plus nous voyons toutes les transactions
(tans le Devenir social (^novembre i8qj), sous le litre ; « Goinpléincnt el supplément au Ht* livre du Capital >>.
TUÉOaiE DE LA VALEUR
et tous les engagements placés sous l’influence de coutumes fixes )) (i^. Môme de nos jours et dans l’Europe moderne, nous voyons souvent la coutume l’emporter sur la concurrence dans les transactions entre les hommes, La coutume nous représente un ensemble d’influences sociales et historiques, qui se fondent sur d’anciennes conditions de vie générales ou locales.
Parmi les peuples de civilisation primitive, meme lorsqu’il y a Heu de parler de transactions entre les communautés ou les individus, l’échange ne s’opérait pas sans doute en prenant pour base le travail humain incorporé dans les richesses échangées. De même, à l’heure qu’il est , parmi les nègres d’Afrique, l’ivoIrc et les fourrures des indigènes ne s’écliangent pas contre les étoiles de coton, le genièvre ou les colliers en verre des marchands européens sur la base de la valeur de travail que représentent toutes ces marchandises.
SI la science économique était toujours comprise, plus qu’elle ne l’a été jusqu’à présent, comme une subdivision de la science sociologique générale (les économistes envisageant sérieusement les rapports intimes qui lient leur science sj)éciale aux sciences sœurs) de telles conséquences hislori(|uemcnt fausses, issues d’une économie abstraite et métaphysicpie, n’auraient pas pu si lacilemcnt trouver place dans la science.
Les récentes recherches scientifiques sur la vie, les mœurs et les coutumes de tribus vivant dans des conditions primitives en chasseurs, pêcheurs on bergers, n’ont pu que nous lortifiier dans l’opinion suivante établie, du reste, depuis longtemps par la science que, dans la période de la lutte primitive de l’homme contre les éléments naturels; il n y a pas de travail régulier et systématiquembnt mesui'é. I^e hasard de la chasse, la faveur ou la disgrâce de la nature et de ses forces inconnues,- la lutte contre les maladies des hommes et des bestiaux, voilà quelques-uns des facteurs les plus décisifs pour le bien-être des peuples primitifs. Comment pourrait-on parler, sous cette forme de civilisation, d un travail métbo-
(ï) Stuart Mill, Prineiples of PoUiical hconomy^ livre il, cli, ? 2, trait, franv-, tome I, p. 273.
(llf|uement mcsuro, puisque dans celle période il n existe pas même de rapport üxc entre le travail et son produit, ce rapport commençant seulement apres de longs siècles a s établir peu à peu avec le progrès de la civilisation ?
jNon seulement c*est une liypolliesc absolument lausse de Smith et de Uicardo de prétendre ([iie, parmi les primitifs, la peine exigée poui' tuer un castor ou un daim devrait s exprimer en heures de travail, mais celle que propose 1 ecole marxiste pour expliquer 1 échange dans les siècles de civilisation primitive est aussi insoutenable que Tautre, puisqu’elle suppose toujours que réchange dans ces siècles est domine par la valeur-dc-travail.
Ce qui se manifeste en premier lien dans 1 échange entre les communautés primitives, ce sont les besoins immédiats des groupes échangistes. Lorsque les familles communistes primitives cèdent le surplus d’une catégorie quelconque de richesses possédées par elles en abondance, pour suppléer ainsi à leur manque d’autres richessi's, c’est plutôt la i^aleur eVusaye immédiate que la valeiir-de~ travail qui dirige 1 échange.
Celte vérité nous saute encore aux yeux a chaque marche conclu chez des peuples primitifs, comme par exemple chez les tribus nègres dont nous parlions tout a l’heure. Le principe général est que l’échange se présente ici comme un échanyc de valeurs d Usage, — valeurs sur 1 importance des- (luclles les besoins et la disette immédiats exercent une inlluencc prépondérante dans h's temps primitils. Ce principe s’applique également à la société anli(pic fondée sur le travail d’esclaves et aux communautés communistes primitives.
Ainsi d’un coté, dans la civilisation capitaliste moderne, la théorie de la valeur-dc-travail a perdu toute sa validité, parce que le coût capitaliste des marchandises ne s évalue pas en heures de travail, mais en dépenses de capital, — ■ fait qui s’élucidera encore amplement dans les chapitres suivants; et d’autre part, pour les premiers siècles de la civilisai ion humaine, cette ibéorie n’est pas plus applicable, jiarce qiralors le travail ne se présente pas comme créateur de la valeur avec un caractère assez üxc et assez prépondérant poui
rr
TIIÊOHIE DE LA VALEUR
qu’il puisse être considéré comme dominant la production.
La théorie de la valeur-dc-travail, comme théorie générale de l’échange, nous renvoie donc à une forme de civilisation ou les rapports entre le travail et son produit ont obtenu déjà une forme üxe lui permettant de servir de base aux échanges ci où ensuite, la division du travail est assez développée pour que la prorluction de marchandises en vue du marche puisse être considérée comme la lorme universelle ou, du moins, prédominante, de la production. De 1 autre côte il est necescessairc (jue le coût de production se présente encore généralement a nous comme simple coût de travail et pas encore comme dépense de capital.
La théorie de la valeur-dc-travail, comme théorie générale de l’échange, est ainsi bornée a une période où les transactions simples et constantes s’exécutent dans dos rapports de production stationnaires (jui reposent sur le travail de 1 artisan. Dans cette période appelée historiquement pour l’Europe le Moven Age, le producteur pouvait baser immédiatement la valeur de ses produits et son propre revenu sur le travail et la peine dépensés. Le nombre des métiers séparés pendant celte période de civilisation était encore relativement restreint; l’exécution des travaux était simple et l’on pouvait supposer ([UC le travail et la peine du producteur pouvaient être pleinement et dûment appréciés par scs co-productcurs dans d’auircs domaines de la production.
Une réflexion s’impose : pour déterminer le caractère exact de la période de civilisation dont il est ici question, on dit souvent (et c’est ainsi ([uc s’exprime l’école marxiste) que pendant cette période, « les moyens de production appartiennent à l’ouvrier ». Cette détermination, cependant, s’accorde aussi peu avec la vérité qu’elle est théoriquement sans valeur. « L’ouvrier » était probablement aussi peu possesseur de ses moyens de juoduclion au Moyen Age, qu’il ne l’est aujourd’hui sous le régime du capitalisme moderne, ou (|u’il ne l’était au temps de 1 esclavage antique. Pour prétendn* le contraire, on devrait non seulement se tlguror que les valets de lermc dans 1 agriculture médiévale, exercée en règle générale patriarcalenicnt, étaient en posscs“
iG4
TIlÉOUIE DE LA VALEUR
slon du sol et do leurs instruments de travad, mais on devrait encore admettre (lue le compagnon de raet.er était en possession de l’atelier et de la liouticpie de sou inaître. des matières premières et d’un outillage complet. Si nous ne voulons donc pas. comme le fait Marx, limiter la socieU. médiévale au petit pavsan indépendant et au maître-artisan c ans les villes nous ne pourrons pas maintenir la détermination dont il est question ici. Cette détermination, du reste, a d autant moins d’importance cpie, pour connaître 1 époque ou ic- •Miait la valcur-de-travall, nous n’avons besoin de veiiliei qu’une seule condition ; que les divers articles de consommation se rencontrent de prime abord au maicbe, comme ces produits de travail ; or, cette condition, on la doit considérer comme étant séparée de la question de savoir entre r[ucllcs mains se trouvent appropriés le sol, les matières premières et
les inslrnmtMits de travail.
Dans la petite commune rurale du Moyen Aj^c chaque pavsan. sans doute, était au courant de la valeur-dc-travai des produits agricoles de scs collègues de métier, comme il savait de même estimer le travail des quelques rares artisans de son entourage. « Le forgeron, le cbarron du village, comme le dit Engels, travaillaient sous ses yeux, de meme (lue le tailleur et le cordonnier, ipii, dans ma jeunesse, allaient cbez nos paysans des bords du Rliin, de maison eu maison et transformaient en vêtements et chaussures les matières premières apprêtées par les paysans (i ). »
Ee petit pavsan du Moyen Age était de même capable (le iu-cr en connaissance de cause les produits de ses voisins lorsfiu’il allait vendre dans la ville voisine les Iruits de la terre moissonnés par lui et par sa famille,— ce mot pris dans un sens large, — pour y acheter des produits manuiactures dans la ville. Aussi bien cpie de la valeur-dc-travail de ses propres produits, il pouvait encore juger suffisamment de
(i)Voir l’article d’Enfiols a<vjà ril.^ arceploas
tr."cl^lcs lu-iKines df (aaa- de profil, d’al,«r.l appliqué au capital commciu.d et ensuite au capital industriel.
TIlEOUIE DE LA VALEUR
celle des produits de l’artisan de la ville. A cette époque, du reste, la dilférence entre la ville et la campagne était moindre
que dans les siècles ultérieurs.
Si l’on suppose ipi’à un moment donne, pendant cette période de civilisation, x hectolitres de blé pouvaient être considérés comme ayant la même valeur-dc- travail qu’un porc ou que y bêches, la surabondance ou bien la rareté de toutes ces espèces d’articles de consommation pouvait bien influer sur la valeur d’échange de chacun de ces produits (phénomène que nous envisagerons tout à l’heure), mais il est évidentque la valeur-dc-travail pouvait constituer néanmoins la base des transactions. De même que les producteurs n’auraient pas échangé volontairement, dans leur \ille ou leur village, ce qu’ils estimaient être le produit de deux journées entières de travail contre ce qui leur semblait ne représenter que le produit d’une seule journée, — les paysans et les artisans-villageois ne 1 auraient pas fait da>antage pai rapport à leurs produits réciproques ; ils ne l’auraient pas fait du moins tant qu’ils auraient pu se former un jugement sur le travail dans les ^sphères en question de la produc-
tioD,
La loiidance de la valeur d’échange et des prix de nRy che à coïncider, dans ces conditions, avec la valeur-de-travail des produits est ici évidente.
11 est non moins évident que la valeur-de-travail de certains articles, comme le blé, le bétail, ainsi que certains autres fabriqués ailleurs que dans le voisinage immédiat (l’or et l’argent par exemple), articles de consommation pour lesquels le coût de travail ne se mesurait pas si facilement à la surface de la vie sociale, ne pouvait s’établir que par de longues expériences et plutôt par le tâtonnement d’après les résultats pratiques que par des calculs théoriques (i). Notons, cependant, que dans la campagne et pour toutes les branches de l’agriculture plus que pour le travail réglementé des artisans^'urbains. la valeur d’usage des produits devait rester
(i) Voir quelques observations laites à ce sujet [wr Engels dans 1 article déjà cilé.
J 00 théüiue de la valeüu
un fadeur esscntlellcmenl important à côté de. la \alour de travail représentée par eux. Aussi les transactions y etaientelles. plus que dans les villes, régies par ces coutumes dont nous parle John Stuart Mill. coutumes féodales (pu se conservèrent encore pendant plusieurs siècles.
Si, pendant cette période précapitaliste, le petit maîtreartisan pouvait commander le travail d’un nombre restreint de compagnons et d’apprentis, la circonstance pourtant que dans la ville, il avait à vivre selon son état de maître et qu il lui fallait donc tirer tout l’avantage possible du travail de ses ouvriers, le forçait à faire des elforts pour vendre ses produits à leur valenr-de-travail entière. Ce n’est qu en anssanl ainsi ([u’il pouvait se maintenir dans son état plus oa moins privilégié. Du reste, sa conduite lui était lacilitée par cette circonstance que le nombre de ses concurrents était restreint, et que, d’autre part, les statuts corporatiis et municipaux étaient rédigés en vue de l’aider.
11 faut examiner de près ces statuts, que l’on trouve partout dans les villes du Moyen Age ; ils nous prouvent (f ie, même à cette période liistori([ue intermédiaire, la rè'd'e de la valeur-de-travall ne pouvait pas régner librement.
Le nivellement général des prix sur la base de la valeur-dc- Iravail des marcbandiscs était fortement et sans cesse gêné ; dans le métier de l’artisan villageois, par les monopoles des corporations et les statuts et règlements dont nous faisions mention ; dans les professions agricoles, par les rapports féodaux de la production et la servitude plus ou moins complète (jui existait encore parmi les campagnards.
Pour ipie le nivellement des prix des denrées à la mesure de la valeur-de-travail qu’elles représentaient eût pu s’accomplir naturellement, il aurait fallu une liberté et une indépendance de l’échange, qui, dans les villes comme dans la campagne, auraient contrasté essentiellement avec la
\ie sociale du Moyen Age.
Partout où disparaissaient les rapports féodaux et la production pour le seul usage domestique au point que 1 échange libre aurait pu naître entre producteurs indépendants, le travail, dans les dilTérents métiers, commençait à être réglé
peu à peu et jusqu’aux derniers détails, de sorte que la • production et le commerce étaient ainsi entièrement placés sous le contrôle Immédiat de l’administration locale.
-M. A. de Galonné nous décrit, comme il suit, les condilions de la production, au xiii® siècle, dans deux des plus puissants métiers de la ville d’Amiens, organisés, du reste, comme tous les autres dans les villes médiévales :
« Rien de plus instructif que la lecture des statuts des tisserands et pareurs de drap. Avec quelle minutie les moindres détails de la main-d’œuvre sont réglés. Quelles précautions dans le choix de la matière première et dans la teinture des étoiles. A quelle active surveillance sont soumises les pièces qui sortent de l’atelier, avant d’ôtre marquées, par les eswars de la corporation, du sceau qui en garantira l’aunage et la qualité...
(( ... 11 en ressort avec non moins d’évidence qu’un ouvrier tisserand ou waidier, parvenu à la maîtrise, ne pouvait s’élever à la fortune ni par le moyen d’une production plus rapide, ni en ajoutant au gain journalier réalisé dans l’atelier, des bénéfices tirés d’un négoce quelconque, ni en multipliant les heures de travail, puisqu’il lui était interdit d’ouvrer après le coucher du soleil, ni en unissant ses elTorts à ceux d’un compagnon , ni en inventant une méthode perfectionnée (i). »
Quant au commerce, nous donnerons comme exemple des règlements des prix de certains articles de consommation générale, ce qui se passait dans deux grandes villes du nord de l’Europe, Amiens et Utrccht :
c( La taxe officielle (a Amiens) telle qu’elle résulte d’épreuves consciencieuses, sans cesse renouvelées sous les yeux de deux magistrats, est la base de tous les règlements qui concernent 'l’alimentation. L’éche\inagc calcule le bénéfice raisonnable et amplement rémunérateur que le fournisseur a le droit d’exiger, et il décide que le pain du riche
(i) A. DE Calosxe, Histoire de la ville d'Amiens, Amiens, 1900, lome I, pp. 3o6 et 212. L^iuleur donne dans les notes de son livre les articles de ces statuts prohibitifs.
168 THKOUIE DE L\ WLEIK
et le pain du pauvre, que la viande seront vendus tel ou tel prix. Le gibier et la volaille n*échappent pas a la
taxe (1). »
Le « ridlnghc a (fixation des prix) du pain déterminait les prix du paindans la ville dX'trcclit jusqu’aux moindres détails selon les prix éventuels du Ironicnt, du seigle et de l’orge.
1. (( Quand le froment se vend à iv escalins, le pain d’un ponninc (pièce monnayée) pèsera xiv i/a vicrdonc. Quand il se vend à iv i/a esc., Je pain d’un pcnninc \iii vierdonc... Quand il se vend à x esc., le pain d’un pcnninc vi vicrdonc
et I loet.
2. « Quand le seigle se vend à iii esc., le pain d’un penninc XXXV vierdonc... ()uand il se vend à x esc., le pain d’un penninc pèsera xn vicrdonc.