Le pain d’orge pèsera comme le pain de seigle
Bien que les prix de marché montrent, durant le
Moyen Age, une tendance remarquable à s’établir suivant la valeur-de-travail des marchandises et que celte tendance sc retrouve au fond de tous les phénomènes économiques de ce, temps, et qu elle se mandeste dans les documents olllciels dont nous venons de parler, elle est en même temps entravée partiellement et continuellement par d’autres in- Ihiences. Pendant cette période de la production précapitaliste, la valeur-de-travail était un premier élément de la détermination des prix, mais non pas le seul, et les prix variaient suivant les circonstances, — en sorte que, pas plus alors que durant l’ère capitaliste, la valeur de production et la valeur d'échamje ne sauraient jamais iMrc identifiées complètement; elles sc présentent à nous comme deux formes dilléreiites de la valeur que nous ne saurions trop soigneusement séparer. Pendant toute la période du
(1) X. I.E Cai.o^ne, toc. cil., pp. 33(1-337. r.f. les prcscriplions spéciales coni-crnanl le pain (ordonnance d’août i4'j6), — la viande ,iij janvier lAîi . — le üWnev et la volaille >, l'iH)
(2) S, Mei-LEa, archiviste d'Ulrcchl, De middeleeawsche rechlsbronnen der stal Vlrecht. (Sources du droit de la ville d’Ulreclit au Moyen Age), Li Haye, i883, tome I, p. 3i.
TIIÉOUÎE DE LA VALEUR
Moyen Age nous voyons le magistral, dans les dinérenlcs villes, veiller scrupuleusement à ce que les accapareurs ne gardent pas secrètement les marchandises, — comme cela arrivait fréquemment pour les vivres, — j^squ a ce que la détresse, menaçant de se transformer en lamine, eut sulli—
samment fait hausser les prix.
Les magistrats prenaient parfois des mesures draconiennes contre ces opérations. Tantôt l’échcvinage d’une ville ordonnait que chaque père de famille disposant d une fortune déterminée possédât chez lui, à certains jours de 1 année, une quantité (ixée de froment ; tantôt il delendait qu on vendit dans l’intérieur des maisons les blés apportés en ville. Mais avant tout, il s’occupait de maintenir, par les procédés que nous connaissons, les prix des aliments essentiels, Dans la ville de Leyde, au xiv® siècle, les blés devaient être étalés dans la rue ; le prix fixé au marche du samedi restait en vigueur pour toute la semaine suivante ; quiconque exportait ses blés un autre jour de la semaine pour obtenir le samedi suivant un prix plus élevé, encourait la confiscation de sa marchandise ; la vente des blés a terme était défendue pour une durée plus longue que six semaines (i).
La fixation des prix, particulièrement des aliments de première nécessité, n’avait pas pour but, naturellement, d’incommoder le commerce, mais seulement d’éviter la famine dans un temps ou les moyens primitifs de transport et de communication en augmentaient beaucoup le danger.
Mais, comme nous le disions, ces règlements des magistrats médiévaux concernant l’alimentation nous prouvent sulTi— samment ([u’au marché du Moyen Age, comme a celui du \x" siècle, la valeur d’échange et les prix des denrées ne correspondaient pas directement à leur valeur de production, ce qui, du reste, aurait été moins possible encore a cette epo- (|uc que dans nos temps modernes, où, par le développement du commerce national et international, 1 offre totale et la demande totale et elTeclive de toutes sortes d’articles de cou-
(i) Voir 1)'* l*-J. Bi.ok, Een Itollandscfie slad in de middeleeuwen Une >lllo hollaiulaise au Moyen Age), Histoire de la ville de Leyde, pp. 320-3ai.
lyo
soinmalion s’égalisent beaucoup plus facilement et beaucoup plus vite qu’autrefois.
A cette époque, plus encore que dans nos temps modernes, la surabondance (ou inversement la rareté) des denrées pouvait essentiellement influer sur leur valeur d échange et avec cela sur l’expression en monnaie de celte valeur, en les poussant toutes deux au-dessous ou au-dessus du niveau indiqué par le coût de la production des denrées. Les magistrats du Moyen Age pouvaient voilier à ce que les fluctuations du marché ne menassent pas à la famine directe ; mais ils ne pouvaient pas empêcher ce phénomène social de se produire, ni l’enseiTcr sullisamment dans leurs l’cglemenls.
Est-ce la valeur-de-travail individuelle qui, au^Ioyen Age, se manifestait à la surface des transactions entre acheteurs et vendeurs ? Cela dépendait déjà, à cette époque-là, des métiers eux-mêmes.
La valeur-de-travail, assurément, élait valeur-de-travail individuelle partout où il n’y avait pas, à proprement parler, de concurrence entre les producteurs d'une même espèce de produits. Dans le cas contraire, cependant, il commençait déjà à se former au Moyen Age une valeur-de-travail sociale pour certaines catégories spéciales d’acticles, valeur basée sur la productivité sociale du travail dans le métier particulier et que Ton commençait naturellement à considérer comme la valeui'-de-travail « normale » de l’article en question.
Le maréchal-ferrant, le charpentier-charron, le cordonnier ou le tailleur du village ne pouvaient (|ue compter le propre travail personnel en réparant les instruments aratoires des paysans ou en raccommodant leurs souliers et leurs vêtements.
Pour l’ouvrage neuf, il en était déjà autrement, puisque le paysan du Moyen Age pouvait déjà compter à son époque avec les prix auxquels ses produits se vendaient dans la ville voisine ; ces prix ne pouvaient pas sc niveler librement, il est vrai, par suite des monopoles des corporations et des règlements des autorités communales ; mais ils se fondaient déjà sur une valeur-de-travail plus générale, correspondant plus ou moins à la productivité sociale du travail et posant des
liinîtos flolorminécs aux prétentions personnelles des producleurs particuliers.
Cependant, en maintes occasions dans nos temps modernes, la valcur-do-lravail, et même la valeur-de-travail individuelle, reste encore la base réelle de la valeur d’éclianj^e et des prix de marché. Cela arrive dans certains métiers, soit localement (dans les contrées isolées d’un pays), soit généralement (pour des branches spéciales de métier), quand des conditions précapitalistes ont continué à se maintenir dans la produc-
Même de nos jours, le forgeron, le savetier, le tailleur, le charron ou le peintre du village comptent encore le produit de leur travail d’après l’entière valeur-de-travail personnelle que
celui-ci leur représente. Normalement, c’est cette même valeur
personnelle ([ui se réalisera dans les prix. Çn raison des conditions de vie modestes et des communications primitives de la campagne (où les conditions sociales nous rappellent souvent l’ancienne production des articles pour l’usage domestique d’un cercle restreint de familles) ces ]irix esteront communément beaucoup au-dessous de ceux des articles pareils fabriqués dans les villes : aussi ces derniers 11 auront-ils (lue très exceptionnellement à modérer les premiers. D autre part, il est très exceptionnel aussi que les prix de marche des articles d’industrie fabriqués dans les villes puissent élever à un niveau urbain les prix d’articles similaires confedionnés en
pleine campagne.
11 faut observer ici qu’on aurait tort de se figurer le domaine où règne cette production précapltaliste comme trop restreint ; la valeur-de-travail personnelle attribuée à leurs articles par les producteurs particuliers éventuels gomerno plus de métiers et dans chacun d’eux une étendue plus grande que ne peuvent le soupçonner peut-être ceux qui vivent dans quelque centre d’industrie et sont habitués à des communications faciles.
(lénéralenient, dans une ville de province, le petit patron, maître dans son métier particulier et travaillant avec uri nombre restreint d'ouvriers, é\alue encore le travail que lui ou scs ouvriers ont dépensé à un article quelconque comme
THÉOniE DE IA VALEUR
la valeur réelle ajoutée par eux à Tarlicle en question. Communéuienl c’est cette valeur (|ui se réalisera encore dans les prix qu’il fixe. Que, sous forme de salaire, il ne lemboursc, lui-méme, à ses ouM'iers qii une partie du produit de leur trarad, cela ne renipéchcra j)as, ordinairement, de désirer réaliser dans les prix chaque heure de tla^ail <|ue scs ouvriers ont dépensé, dans son serxice, a la pioduc-
tion.
Meme dans les centres de production capitaliste et de commerce moderne, il l'cste toujours des métiers entiers existant, pour ainsi dire, cachés derrière les grandes industries modernes et pour lesquels la valeur-dc-lravad, — voire meme la valcui de travail individuelle, — est restée la hase reelledcs piixqui se réalisent. Il en est ainsi, par exemple, dans certains métiers s’appli([uant à la réparation et dans divers arts mécaniques.
L’horloger qui répare votre pendule, le jardinier (jui entretient votre petit coin de terre devant la maison, ou hien le plombier qui met un tuvau neul dans votre appartement, compteront aussi le travail entier qu’ils ont dépensé personnellement. Si les prix que vous fixe ici l’ouvrier en se basant sur ce travail personnel ne vous satislont pas, xous aurez la liberté, assurément, de chercher un ouvrier dépensant moins de travail en satisfaisant à vos désirs ; mais cela n empêche pas ([ue, pour la réparation des pendules et des montres, comme pour l’entretien des jardins ou pour la pose d un tuvau de plomb dans un appartement quelconque, il ne peut pas s’établir des prix fixes, des prix <( normaux a aussi facilement que, par exemple, pour les produits de notre giande industrie moderne.
(ü’esl par ce phénomène particulier qu on doit s expli(|uer pouripioi, dans les centres d’industrie et de communication, les pi'iv de réparation de toutes sortes de vêlements, de meubles et d’articles de ménage, sont presque égaux a ceux que Ion pave pour les articles neufs pareils, (les derniers se produisent dans de tout autres conditions; si, dans ce deuxième cas comme dans le premier, le coût de la production forme le premier élément déterminant de la valeur d échangé et des
TIléoUIE DE LA VALEUR
prix de mai’ché, la loi du coût de la production, pourtant, s y applique sous une forme plus moderne.
11 ne faut pas perdre de vue que jiartout oû rogne la xalourdc-lravail subjective comme base réelle de la xalcur déchange et des prix du marché, nous avons allairc a (\qs évaluations simples, primitives et quelque peu grossières sur la base du travail dépensé et nullement à une mesure tant soit peu exacte de quantités de travail bien distinguées. Pour la Aalour-dctravail subjective, moins encore que pour la valeur-de-traxail objective ou sociale dont nous aurons a examiner encoie la nature, le travail dépense ne peut jamais être considéré comme une mesure exprimant ihéoriquement la grandeur de la valeur. Nous aurons roccasion de le démontrer amplement dans les cliajiitres suivants.
Lorsque deux articles de consommation (tombant tous les deux dans le domaine do la valeur-de-travail subjective) sont considérés comme équivalents pour la raison C[ue' deux pioducteurs dilTérents ont dépensé la même (pianlite de Iraxail leur production (le même montant do journées, heuies de travail, etc.), nous aurons à compter, en définitive, avec une évaluation à la mente hciiiteiir de deux produits difiérents du travail humain, mais non pas axec une éfjaUté absolue de deux quantités de travail. Kn taisant remarquer qu a la même épe- (|ue les mêmes biens ne sont pas nécessairement pioduits dans les niêmes circonstances de productivité, Rodbertus disait avec une précision extrême ; « ti trax^iil pourrait compiendieà la même époque des quantités inégalés d un même bien » (i). D’après ce principe, dit-il, « le travail ne saurait seixii de mesure de remplacement i^Surroqatmaasz) pour la fixation de la valeur à une époque déterminée, pour la même raison ([ui empêche l’argent de jouer ce rôle à des époques ditlérentes ». 11 a parfaitement raison sur ce point; mais le prétexte qu il donne et derrière lequel il se cache comme représentant de la doctrine de la valeur-de-tra\ail, ne saurait luillemeiil nous satisfaire. « En ce qui concerne le travail, il huit donc sujtpo-
(1) UoDitEBTH^, Ziir Erk.nniniss unsrer slanlsinirthschaftlichen /iwl pp. ^9
cl .>0.
ser, dlt-îl, qu*à la même époque les choses de la meme espece contiennent la même quantité de travail ». On ne peut pas partir en théorie d’une telle « supposition », pour la simple raison qu’elle est inexacte, et que, enlalaisant, nous mettons décote tout simplement l’action des forces naturelles comme les progrès de la technique. Aussi, dans la pratique de notre vie sociale, la valeur d’usage des biens intervient-elle constamment pour corriger encore les évaluations d apres leur
valeur-dc-lravail. .
Le fait pourtant qu’il s’agit ici toujours d’évaluations de la
valeur, jamais d’une mesure exacte, n’est pas un obstacle trop sérieux. La valeur, en dernière analyse, est en ellet une notion sociale et économique et non pas une notion mathématique.. La signification de ce que nous appelons m/cii/', change ainsi avec la structure économique de là société et parfois, sous la même civilisation, avec le métier, d après les changements que subissent les rapports de production.
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