SIXIÈME PARTIE
La valeur d’échange sous le régime du monopole
ClI.\m'l\E PREMIER
L’omOlNE UES TRUSTS ET DES MOfiOROLES lîSDUSTRlEES
.\u fur et à mesure que le régime capitaliste de la production se développe et que ce développement commence à exiger l’accroissement du capital soit fixe, soit circulant, nous voyons les sociétés par actions devenir de plus en plus une forme prédominante de l’entreprise. Jusqu à la lin du XIX® siècle, cependant, la production, dans sa forme générale, reste sous le régime de la libre concurrence entre des entrepreneurs particuliers ou des sociétés.
Ce n’est que depuis la seconde moitié du siècle dernier, ou même depuis les dernières dizaines d’années, que les coalitions de capitalistes, — entrepreneurs partievdiers ou sociétés, — ont commencé à dominer la production capitaliste successivement dans toutes les branches de l’industrie, du commerce et même, dans certains pays, de l’agriculture. Ces coalitions ayant pour but soit 1 organisation de la production d apres
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Ô'OO THÉOIUE DE hi\. VAEEEK
les iiiléiets coiiiniuns des capilalislcs unis, soit leur enlenlc commune pour la lixalion des prix de marché, sont venues remplacer plus ou moins complètement 1 ancien système de la concurrence.
En traçant ces lignes de démarcation liistoricpie nous aAons fait abstraction du fait que, dans des périodes antérieures et meme précapitalistes, pouvaient déjà naître, temporairement ou pour une durée notable, des combinaisons darmatcuis pour le commerce d’oulre-mer. Mais, durant ces périodes, de paredles combinaisons restèrent toujours des exceptions, étant limitées, eu tout cas, à certaines branches de métiers 1res
particulières et pou nombreuses.
De même, nous passons sous silence le fait incontestidde que la soi-disant <( libre concurrence )) n’a jamais existé, dans toutes les sphères de l’industrie, du commerce ou de l’agriculture, que dans une certaine mesure et sous certaines réserves importantes concernant les producteurs et vendeurs. Même sous le régime de la libre concurrence il ^ ^ des conditions exceptionnelles. — telles que la situation favorable d’un magasin de marchandises ou la pression personnelle exercée sur certaines catégories de clients [Truchsysteni), — qui mettent un commerçant ou un boutiquier à meme d’imposer localement aux consommateurs des prix de vente surpassant de beaucoup h‘S prix moyens que demandent ses concurrents. Aussi les ententes de toute espece entre fabricants, petits commerçants, etc., les contrats, publics ou secrets, entre boulangers, épiciers ou bouchers concernant les prix de leurs articles, datent-ils de longtemps. Nous avons connu, même dans les plus petites communes, des unions de boutiquiers de toute catégorie, unions qui avaient pour but aussi bien rcntenle sur les prix et les qualités des produits à vendre qu’un système de renseignements mutuels sur tout ce qui pouvait être d’intérêt commun et une aide réciproque dans toutes les difficultés du métier.
Durant le Moyen Age nous voyons déjà les magistrats de plusieurs villes s’opposer à maintes reprises à pareilles conventions faites ordinairement en cachette (i i.
(i) HJ janvier — Les bouchers vemlonthniaiule à un prix excessif.
THEORIE PE L.VVAÎ.Eru
Notons donc bien ({ue les organisations modernes 4110 nous éludions ici sont des combinaisons de grands entrepreneurs dans les branches principales de 1 industrie et du commerce et cpie ces combinaisons, réglées par contrats formels, ne se limitent pas an cercle restreint d’une clientèle locale mais cpi’ellcs étendent leur action à toute une contrée, souvent meme à plusieurs pays et à tout un continent.
Après avoir dit quelques mots de la nature et de la constitution de CCS combinaisons modernes d cntrcprencnis capitalistes, nous nous occuperons spécialement, dans la dermere partie du présent ouvrage, de re.vamen des inlluences cpi elles exercent sur la valeur des biens productifs et sur les prix de
marché des articles do consommation.
Un tome suivant nous donnera l’occasion d’examiner les économies techniques que nos grandes combinaisons ont ]m réaliser dans la production et dans le transport des marchandises ; c’est aussi à plus tard que nous devons reinellrc l’étude des rapports entre les combinaisons et la répartition des richesses parmi les diverses classes de la société, des salaires, des profits d’entrepreneurs, etc. En dehors de notre élude SC placent encore les inlluences politicpies et morales que nos •rrandes combinaisons modernes peuvent exercer et ont déjà exercé sur l’Etat et ses organes, sur la législation, la police, la
inslicc, etc. .
La nature de ces combinaisons présenté plusieurs variétés.
Les grands capitalistes modernes, — entreprenenrs paiiicnlicrs on sociétés anonymes, — peuvent s’unir tout en maintenant chacun, comme entrepreneur, son indépendance personnelle. La combinaison, en ce cas, se borne à une entente sur les qualités des marchandises, les prix, etc. G est ce qu’on appelle souvent en Europe un i. cartel » ou aux Etats-Lnis un u pool ». et qui est formé entre les entrepreneurs industriels d’une même branche. Ces conventions se
réchcTinage décide que, jusqu’au carême, ils ne pourront vendre « le
meilleur qlirtier de mouton que 5 sols i^risis et au .Vssous et a.n^ es le
c m- de mouton 20 sols parisis .), etc. Suivent d autres prix. {Anh man c uu UC immio . ^ I gg trouve cite cliex
d Amiens. DeUb, n. ». o, p. i
A. DE Galonm, Histoire de la ville d Amiens, tome I, p.
35a TIlÉOUlt DE LV VAI.ELK
font ordinairement pour un temps assez restreint, par exemple pour une année. Le contrôle insuffisant cpie peuvent exercer les membres les uns sur les autres prive ordinairement de paridlles combinaisons de tout caraclère de stabilité.
Dans leur forme et dans plusieurs détails de leur constitution, ces conventions primitives sont aussi variées cpie les industries auxquelles elles se rapportent. Avant la iondation du Whisliey-Tnisl (au commencement de 1887). il avait déjà existé, aux Etats-Unis, dillérenls « pools » ayant eu pour but de limiter la production des spiritueux. I.a plupart de ces combinaisons n’ont pas duré même une année entière (i).
Lorsque ces premières combinaisons avaient pour but de fixer les prix d’un article de consommation par une entente commune, on nommait déjà souvent une administration centrale qui déterminait pour chaque établissement la quantité à produire et les jnix de vente des maiThandises. Dans le cas de la Addyslon Pipe and Steel Company aux Etats-Unis, le comité central était composé d’un représentant de cbacpie corporation faisant partie de la combinaison ; ce comité fixait les prix à exiger pour chaque travail ; la corporation pouvant faire le travail dans les meilleures conditions, acceptait le marché, tandis que les auh'es corporations, alin de maintenir l’apparence de la concurrence, intervenaient seulement pour la forme (2).
Le svndical du cuivre à Paris, dont les spéculations échouèrent pileiisemenl au printemps de i88(|, constitue un exempte de ce (pi’on appellerait en Américpie un « pool a.
Les défauts que présentaient, de par leur nature, les combinaisons temporaires de celte sorte, jugés du moins du point de vue des entrepreneurs désirant mettre fin entre
(i) Voir (tans le Halletin n*' ihi D^pnrii’ment dn Tnivtdl^ juillet 1900, Washington, l'article intitulé : TratU and industrial, romhinations ^ ^Ho. Voir aussi : Prelhniimry Hepori on Trusts and Industrial Comhi nations tle la Industrial \Vashington n>oo. |ku*1. I. p. .'*7.
(a) Voir : Prof. Jek. ^V. Jk.nks, The Trust Problein^ Ncw-\ork, ujuo,
p. nny
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TIIÉOIUE UE L.V V.U.El’U
eux à la concurrence, firent remplacer bientôt en Amérique les (( pools )) par les a trusts »>. Le premier exemple de cette dernière forme de combinaison nous est donné j^ar la Standard OU (Jompnny sc translormant, en 1882, en Slntnlard Oit Trnat, Cet exemple fut suivi par le Whiskey-Trusl cl le Su^av- Trust.
Ces trusts se distinguaient de la forme antérieure des pools en ceci ; les dillerentes corporations unies perdaient l’indépendance qu’elles avaient gardée sous la forme primitive de combinaison. Les actionnaires des dillérentes soci<*tes et les propriétaires particuliers mettaient leur capital entre les mains d’un certain nombre de commissaires (^trustées'), qui, en leur qualité de plénijiotentiaires, prenaient absolument la place des propriétaires. Des eerlijieats délivrés par les trustées et remplaçant les actionSy donnaient aux proprietaires et actionnaires d aulrelbis leur droit au dividende. Les recettes de cluupic établissement étaient versées dans la caisse commune et c’est cette caisse qui payait les profits proportionnellement aux certificats possédés par chacun des membres de la nouvelle combinaison.
Celte forme de trust rencontrait aux Etats-Unis une opposition passionnée de la part de la population entière et le trustdn sucre fut meme condamné par la Court ofAppeals dans l’Etat de New-Vorlv, en raison de ce que les corporations constituantes avaient renoncé à leur indépendance et à la propre direction de leurs allaires en laveur de leurs trustées. Une réorganisation fut entreprise; mais, si importants (jue fussent parfois les changements dans la constitution de la combinaison, celle réorganisation maintenait toujours dans son essence la vieille forme de trust.
Soit que le trust se divisât en apparence en plusieurs corporations, dans chacune desquelles les anciens trustées tenaient pourtant la majorité des certificats (première réorganisation du Standard OU Trust), soit que le trust se résolut en une seule corporation sc présentant comme projiriétaire de tous les établissements possédés antérieurement par les sociétés ou par les propriétaires particuliers et dont les actionnaires étaient les memes personnes que les porteurs de certificats
TUÉOUIK DK LA VALEUR
d’aulrelois (Triistdii Sacre, Truslda W iskey), dans son essence la vieille forme était toujours maintenue. Rien n’empéchait les ox-trastees de sc présenter maintenant (!omme directeurs et administrateurs des nouvelles combinaisons.
De meme, sous les formes postérieures dont se revêtirent çà et là les trusts dans dillerentes branches d’industrie et de commerce, se maintenait loujours l’idée principale ; les sociétés et entrepreneurs particuliers sc résolvaient à la fondation d’une seule organisation générale, dirigée par une direction centrale contrôlant dorénavant la production de cIkujuc établissement et faisant seule toutes les dépenses et toutes les recettes pour la caisse commune.
Parfois les sociétés et entrepreneurs particuliers qui entraient dans la combinaison vendaient elTcctivement leurs établissements à la nouvelle corporation, qui occupait entièrement ainsi la place des corporations constituantes. C’est là une des formes des plus fréquentes pour les années suivantes, mais cette constitution particulière ne changeait nulle part le caractère de la comhinaison que nous venons d’indiquer. 11 se peut aussi (et c'est là la forme la plus récente et la plus simple d’organisation acceptée aux Etats-Unis par certaines des plus grandes a consolidations » capitalistes modernes), (pie la combinaison nouvellement fondée ait pour seul but d’acheter toutes les actions, ou du moins la grande majorité des actions, dans les corporations constituantes. Ces d(U'nières maintiennent entièrement ainsi, de nom et devant la loi, leur existence indépendante.
Cependant, en ce qui concerne la haute direction des alTaires, toutes ces formes variées de combinaison se ressemblent, car elles reposent toutes sur le même principe.
Le but de la combinaison était évident dans le cas ou elle se faisait entre des entrepreneurs qui, avant la fondation du trust, s’étaient combattus avec acharnement comme rivaux et concurrents. 11 en avait été ainsi par exemple des premiers trusts que nous venons de mentionner (i).
(i) Voir pur exemple [>our le Trust du Sacre le Btdletin 29 du Département du Travail à W'asliington : « Il e&t pLM»t-èlre juste de dire, » fait-on remarquer ici, « que les rafiineurs de sucre, eux-niéiues, observent qu’avant
Ultérieurement on a souvent londe des combinaisons in dnslriellcs clans le but d’unir les entrepreneurs produisant un même article dans les dilTérenls stades de sa production (par exemple le 1er ou l’acier depuis le moment où le minciai est extrait de la terre juseju’à la labrication des arliclcs de 1er et d’acier de ditl’érentes espèces prèls à l’usage humain). En mettant en rapport constant les entrepreneurs qui produisent des matières premières et secondaires et les usines qui fabriquent les produits linaiix, on parvenait, non seulement à certains perfectionnements dans la produclion, mais aussi à la réalisation d’économies de plusieurs sortes. Par la suppression de la concurrence entre leurs adhérents, les combinaisons d’entrepreneurs la continuent eu même temps de la façon la plus active contre tous leurs rivaux afin d’obliger à la longue ces derniers à entrer dans la combiaaisoa.
Dans 1111 cas comme dans l’autre la nouvelle combinaison tendait, soit immédiatement, soit comme coaséqueacc accessoire de sa nature d’organisation, à la domination du marché national ou même international d un article (juelconque et h la monopolisation de toute une branche d’industrie ou de commerce. Celte tendance devait croître naturellement, à mesure qu’augmentait la puissance de la coin-
blaaisoa.
Pour notre étude de l’inlhience exercée sur les prix de marché par les combinaisons industrielles et commerciales modernes, nous devons rechereber d’abord quelle silification nous devons attribuer aux expressions de « domination du marebé » et de u monopolisation d une branche d industrie
ou de commerce a. - - i t-
On peut partager l’opinion du Procureur Général des Etats-
Unis, prétendant, devant la Cour fédérale suprême, qu’il n’y a lieu de parler de monopole que lorsque la loi frappe
rorcanisation du trust, la concurrence avait etc leltement vigoureuse que, pour la maiorilé des rafÜneurs, il n’y avait pas de profit a faire dans leur {ndusfrie et qu'une grande partie des ranmeiirs du pays, environ i6 si.r /.o, avaient fait riillife » (Loc. cif., p. 7.6.1 Cf. PreUminary fteporl par I, p. /|5, où l’on parle de 18 raffiiieurs sur 4o environ qui auraient lait faillite.
TIIÉOUIK DK LA. VALEüK
d’ (( inliobilité n {dlsahilily) on impose dos « rcslriclions )) a lous ceux c|ui voudraient faire de la concurence (î). On peut aussi être d’une opinion dilTérente, et peiiser qu une industrie ou un commerce sont elVectivement monopolisés qnelquelois, sans aucune sanclion legale ou même en dépit de la loi. On pourrait, par exemple, prétendre, avec le juge Barrctt de la Cour suprême de TElat de \e\\-^ork, qu il faut comprendre sous le nom de monopole « cliaque combinaison tendant a empêcher la concurrence dans le sens large et général du mot et à contrôler et relever ainsi à son gré les prix au préjudice du public... 11 n’est pas non plus nécessaire, dit le même magistral, qu’il [le monopolej soit permanent ou complet. 11 sullit qu’il ait un succès môme temporaire et partiel » (a).
Si l’on demande à une détinilion de dire ce qu il y a de plus essentiel dans la réalité, l’opinion du deuxième de ces juristes est la bonne. C’est de la laçon la plus correcte que le juge Barrctt a caractérisé la puissance monopolisatrice du trust du sucre: 11 [le trust] « peut fermer à son gré chaque rallinerie, ou en fermer quebjucs-unes et en ouvrir d autres ; il peut limiter l’achat de matières premières ;... il peut limiter arliliciellement la production de sucre ralliné, hausser les prix pour s’enrichir Im-mêmc et ses associes^ aux dépens du public, ou déprécier les prix s’il est nécessaire pour écraser et ruiner un rival téméraire » (3).
Dans nos recherches suivantes nous parlerons, dans le sens indiqué ici, d’un monopole entier ou poriiel, partout où une combinaison dispose d’un nombre sulhsant d’établissements dans une branche d’industrie ou de commerce pour dominer d’une façon plus ou moins complète la production, le transport ou le commerce d’un article quelconque, se trouvant ainsi à même de fixer plus ou moins arbitrairement les prix du marché sans avoir trop a s’occuper ni des rivaux dans la même industrie ni des consommateurs.
(i) Annual lieporl Attorney -Gener<d of tlie United-Stales, iSqS.
(2( Voir, pour ces déclarations, He.nrï Demauest Li.oyd, Wealih afjainst Commonwealthy NeM-AorU, p. 3.
(3) Voir H. D. Llovi», loc. cd., p. 4.
THÉORIE DE LA VAI.EUU SÔj
Il nous faut donc, de prime abord, distinguer entre le grand capital tpii ne procure pas d’autres avantages a son ])0ssesscur que ceux qui émanent directement de l accumulation du capital dans la production (comme 1 épargne, par exemple, à plusieurs égards dans le processus de la pioduction ou dans le transport) — et, d’autre part, le grand capital ([ui est assez fort pour donner à ses possesseurs, ])ar sou étendue même, un monopole réel dans l’industrie ou le
commerce. . . ,
()ue l’existence d’un tel monopole elfectlf soit sanctionnée
ou non par les lois, peu nous importe au point do vue économique, — aussi longtemps du moins que le monopole luimême reste toléré. En ce sens, on parle souvent aux Etats- Unis d’un « monopole capitaliste » ; cette expression, à notre avis, exprime fort bien ce qu’elle veut dire. G est dans le mémo sens c{uc nous parlerons encore de l'influence monopolisatrice ou de la puissance monopolisatrice d’une combinaison de capitalistes, même dans le cas où il n’y a pas lieu de parler d’un monopole complet et délinitivement établi, mais seulement d’une inlluence durable ou temporaire dans la direction indiquée. La dilTérence entre nn monopole temporaire ou partiel d’une part, et un monopole durable ou complet de 1 autre, ne corrc.spond souvent qu’à une dillércnce dans la phase de développement de nos combinaisons capitalistes modernes et une expérience croissante, ou l’elTet du temps seul, peut très souvent transformer peu à peu un monopole temporaire ou partiel en un monopole plus ou moins durable ou complet.
L’expression de « monopole capitaliste » répond encore spécialement au but, lorsque nous voulons distinguer un monopole possédé par un certain nombre de particuliers millionnaires du monopole possède par 1 Etat, c est-a-diic, pai le pouvoir central, par un département ou par une commune. Sans nous occuper ici de recbcrclier les avantages ou désavantages d’une de ces deux catégories de monopoles comparée à l’autre et (pielles préférences on doit avoir pour une categorie plutôt que pour l’autre, nous avons à constater en principe, (jue si un organe de 1 Etat a acquis sons sa direction immédiate, en qualité de « service public », une brandie
mi
358 THÉORIE DE EA VAtÆÜR
tjuelconque d’industrie, de coniiTiercc, de transpoit, (p^^" sédant par exemple des chemins de 1er, des voies de tramways, des usines à yaz ou des conduites deau, ou se pieseiitant comme enlrepreneur de l’industrie du tabac, des allumettes, du sel, ou du commerce des blés), ce corps exerce un monopole au môme lilrc qu’une combinaison de capitalistes ayant pu s’emparer d’une branche entière d’industrie, de commerce ou de transport. Kntre ces deux lormes de monopole il n y a qu’une dilTércnco : c’est que les monopoles de l’Etat sont réglementés expressément par la loi, tandis (pic les monopoles capitalistes sont seulement tolères pai elbî.
Peu importe ensuite dans un cas comme dans Pautre, qu’il y ait encore des concurrents capables de se maintenir a coté de la puissance monopolisatrice, à partir du moment ou cette dernière est prédominante, lant qu il reste des concuirents, le monopole sera seulement plus ou moins incomplet. Par exemple, aussi bien sous le régime de la monopolisation des chemins de fer par l’Etat cpic sous celui de leur monopolisation par les grands capitalistes, on ne saurait cmpecbci qu’une partie du transport des voyageurs et des marchandises se fasse par rinlcrmédiairc de bateaux a vapeurs, de voi* turcs de messagerie et de liacrcs, d automobiles et d omnibus,
etc.
Le Procureur Général des Etats-XJnis, parlant dans son rapport annuel de i8q3 de la faisait obsi'rvei
que (( toute propriété est un monopole ». Sur ce point, ce magislrat avait parfaitemenL raison. Toute propriété personnelle prive. en elïet. toute autre persininc que le détenteur de Poccasion de posséder et de se servir en maître de la même propriété. Cette comparaison ne juslilie. en principe, ni l’existence des monopoles industriels ni celle de la propnete.
Nous avons déjà caractérisé les combinaisons capitalistes d’une part, les industries d’Etat de l’autre en disant quelles appartiennent a une période de transition vers une organisation plus libre de la production et de la distribution des richesses rciiosunt sur l’entente libre des producteurs. La naissance et le développement de ces combinaisons et mono-
THÉORIE DE LA VALEUR OOp
pôles sont indispensables ])Our réaliser le nivellement des rapports généraux de la production et de la distribution tels (ju’ils SC sont formés avec une législation correspondant a la petite propriété morcelée et a la concurrence capitaliste. Saui peut-être pour Tagriculture dans nos pays de vieille ciNÜisalion, ce nivellement s’accomplit dans toutes les branches de production et avec une rapidité tout à lait remarquable.
Pour soutenir le contraire, on aurait tort de prendre pour argument la grande variété des articles de 1 art manuel et de la manulacture (pie l’on trouve entassés lors de nos expositions modernes, nationales et int(U*nationalcs. Les industries qui nous les procurent peuvent se trouver et se trouvent en réalité souvent sous la domination des grands capitalistes, aussi bien cpie h's industries cpii possèdent une inachinciic des plus développées. Non seulement l’inlluence exercée par la machinerie dans les arts manuels est très souvent appréciée fort au-dessous de sa véritable importance, mais aussi la circonstance f|ue l’habileté et le goût personnel de 1 artisan jouent un rôle prépondérant dans toutes ces branclu'S d industrie n’empéchc nullcmi'nt la concentration de ces industries sous le contn'de de sociétés d’actionnaires. A la longue ces industries ne pourront pas plus se soustraire a celte centralisation (pie ragricuUure même (pil, en Amérique, s est transformée déjà, pour une très grande partie, en industrie agricole ( i).
(ü Ce (jui est (lit ici île la concentration de la protliiclion n'implique pas nue les trusts aur.aienl nécessairement jiom* résultat d’accumuler le capital entre les mains d’un nomlirc de possesseurs diminuant toujours. C’est précisément le phénomène inverse que les représentants des jurandes combinaisons industrielles et commerciales signalent. Dans une revue américaine, M. Cliarles M. Scinvab, président du trust de lacicr, écrit |wr exemple: « Tandis (priin nomlirc comparalivemenl restreint de personnes étaient seidcmcnt intéressées dans nos fabriques et usines, il y a quelques années, actuellement ce nombre a centuplé et le même processus de dislrdnilion continue encore constamment. » \Aorth American lie.viem, ma igoi, p. 6üo).
De mémo, M. F. H. Thurber, |>arlant du trust du sucre, dit: « Les neuf raflinenes qui se sont comliinécs dans le « trust »), compUyient vln^-^Useiil associés ; aeluelleinent le « trust » représentant ces neuf ratïineries° compte plus de 1 1 ,ono associés sous la forme d’actionnaires ». {Loc. rit. n. t38n). M. Schivab invite spécialement les ouvriers à mettre leurs épar-ncs dans les entreprises où iis Iravailienl ; naluiellemcnt ce sont
oGo
THÉOnîE DE LA VALELU
Ce qui, du point de \ue general de la société, sc présentait h nous comme une nécessité écouomique pour le développement des forces productives, sc révèle à rentrepreneur capitaliste (en tant qu’individu) comme la nécessité d une organisation plus logique de la production et surtout, comme la nécessité de supprimer la concurrence, si cruelle souvent, avec
ses rivaux.
Aux hauts dividendes de la première période de dé^elo[)pement de l’industrie américaine avait succédé une depicssion causée par la concurrence acharnée qui augmentait a mesure que la production tiévreusc de la période de picmièic floraison se calmait peu a peu. De la sortit, comme conséquence naturelle, le désir général des grands entrepreneurs de mettre fin à cette lutte ruineuse. Ils firent un cllort commun pour obtenir de nouveau ces hauts dividendes du passe. A oila t c qui, histori([uement et économiquement, nous explique 1 oiiginc et le prompt développement des combinaisons modoines dans rindustrie et dans le commerce (i).
En Amérique, comme en Europe, on fait soment appel
eux qui seront les premières victimes clans charpie crise et dans la faillite qui menace plusieurs des trusts. Pour la question qui nous occupe ici, cependant, nous n’avons tju’à constater le lait que, jusqu a présent, la concentration de capital, telle que les combinaisons modernes nous la présentent, a amené plutôt Paugmentalion que la diminution du nombre des petits
Un homme aussi modéré et à plusieurs égards aussi bien^e^llant pour les combinaisons modernes que le professeur Jenks dit : s Même dans les industries non protégées dans lesrpielles les Etats-Unis avaient un avantage, on retrouve les mêmes phénomènes : de liaut.s probis dans les premiers temps, ensuite des profils diminués par la pression de la concurrence et, |»ar consé(pient, la tentation de réaliser des combinaisons » (J. > v . JE^ws ,
The Trust Prohlem, ^xige 46.) ^ .i. » .• i •
M .Tenks fait remarquer encore que la loi des Uirifs et le soutien <lonno
par elle à Pindustrie nationale a souvent donné la première secousse a la fondation de combinaisons tendant à la monopolisation d une indusliie. L’abolition de ces tarifs, comme le pense cet auteur, — expert de la /n- (iasirial Commission des Etats-Unis en matière de trusts et connaisseur spécial de la situation, — ruinerait en tout cas les rivaux des grandes comlûnaisons avant de pouvoir détruire ces organisations memes , aussi celle mesure alioutirait-ellc, en nombre de cas. h la tondaliou de combinaisons internationales. Il me semble que M. .lenks a raison a ce proiios et il sc trouve de plus en plus, en elTet, que la vie moderne ne jieii plus échapper, sous l’ordre social actuel, a la dominalion exercée pu* les grandes combinaisons tant dans rindustrie que dans le commerce.
THÉORIE DE LA V.ALEUU
a la législation contre la domination menaçante des combinaisons modernes. Cependant, si la législation avait pu intervenir dans cette voie, son influence aurait dù se révéler déjà dans la première période du développement des trusts.
Actuellement, dans diverses branches des plus importantes de l’industrie et du commerce, la période est plus ou moins définitivement passée où rintervenllon de la loi pouvait encore prévenir la domination du marché par les combinaisons modernes. Pour ces branches de la production, il ne nous reste plus, — en Amériijue et pai liellement même en Europe, — qu’à constater le fait de la domination absolue que les combinaisons industrielles et commerciales exercent sur lo marché moderne.
N’oublions pas non plus, que c’est précisément dans la première période de la formation des trusts que les grands capitalistes coalisés nous ont prouvé, d une façon décisive, qu’ils sont plus forts ([ue les gouvernements des Etats-Unis ou que ceux de l’Europe. Il n’y a qu’une seule puissance qui pourrait tenir tête aux grandes combinaisons industrielles et commerciales. Le financier Kussel Sace nous donne son
nom : a Et le peuple, une fois excité, est plus puissant que les combinaisons des chemins de fer (i) ».
La domination exercée par les combinaisons industrielles et commerciales modernes est une conséquence inévitable du développement de la propriété privée. Cela saute aux yeux avec évidence, surtout dans la première période de l’existence des trusts en Amérique, lorsque nous voyions, par exemple, les raffinciirs de pétrole indépendants, pourefftssés partout comme un gibier, chercher leur issue dans les lleuves, Ohio, Mississipi, Tennessee, Missouri et dans les grands lacs. L’eau et l’air du moins n’étaient pas encore accaparés et mis en « propriété privée » par la volonté de quelques individus puissants.
C’est dans ces mêmes temps que nous voyions précisément les entrepreneurs coalisés des trusts, invoquer l’aide de la loi, cherchant, par leur influence sur les corps législatifs, à intro-
(i) Xorlh American Peeieio^ New ^ork, mai 1901^ p 645,
(luire certains arliclcs (|ui soumeltraicnl le transport de pétrole par la voie lluviale a des diflicultes rtîelles.
La mer est trop puissante encore, — meme pour les grands trusts. Elle reste vaste et généreuse, ouverte à tout le monde comme Tair (jue nous respirons. Encore ne faut-il pas trop
s’avancer.
On connaît les tentatives entreprises parle grand capital américain pour monopoliser les grandes lignes de na\igation entre LEurope etrAmérique. Ces tentatives ont di^à abouti, au commencement du mois de lévrier iqoa, a la fondation de la Shipping-corporatioiiy disposant d un capital de 1 70 millions de dollars.