CHAPITRE III
LA VALEUR d’uSAGE SOCIALE
« La chose en usage, dit Hegel (i ), est une chose prise à part, déterminée en qualité et en quantité, et en rapport avec un besoin spécifique. Mais, les propriétés qui la rendent propre h un usage spécifique, la rendent en même temps, en tant que (juanlilalivement déterminée, comparable à d’autres choses, avant lu même aptitude à être utilisées ; de même, le besoin spécifique auquel elle sert, est un fcesoûi en général et, comme tel, dans sa particularité, il est également comparable à d’autres besoins ; et c’est ainsi que la chose même est à son tour comparable à d’autres choses qui peuvent servir à d’autres besoins. »
Les articles de consommation, en efTet, si dilTérenls par leur nature, peuvent être comparés les uns aux autres et estimés, en quantités déterminées, comme équivalents, parla seule raison que tout besoin ou tout désir spécifique satislait par chacun d’eux est aussi un besoin en général pour chaque personne. C’est ce trait commun qui rend les biens les plus dilTérents comparables entre eux comme des grandeurs de la même espèce ; ce sont tous des articles de consommalion individuelle.
Ce qui est vrai, pourtant, pur le consommateur isolé, ne l’est pas moins pour la communauté des consommateurs. Les besoins et désirs personnels de chaque consommateur sont en
(i) Hegel, Philosophie da Droit, S G3.
meme temps des besoins et désirs humains en generaU comme le consommalcur, lui -meme, est un membre de la société. Les besoins et désirs de la société ne sont aulre chose que rensemblc des besoins et désirs personnels de tous ses membres.
Tandis que les biens de diverses especes satisfont des besoins et désirs spéciaux d’individus particuliers et possèdent ainsi une valeur d’usage personnelle, ils obtiennent en meme temps une valeur d'usage sociale, ce que Knies a appelé « de
la valeur d’usage in genere » (i).
Nous avons désigné cotte valeur d usage m genere, cette valeur d’usage sociale par le nom de valeur subjective considérée dans un sens généniL Elle est restée valeur subjective parce qu’elle exprime toujours un rapport entre les biens et le sujet qui les consomme et qu’elle représente toujours 1 intérêt de ces biens par rapport au bien-être de ce sujet. Mais, cette valeur subjective est considérée dans un sens gen(*ral, parce que les consommateurs sont pris ici en tant que membres de la société humaine ; c’est donc la valeur subjective considérée du point de vue de la vie sociale en général.
Ce changement de point de x ue influence immédiatement le jugement que nous portons sur la valeur subjective. Dans nos considérations générales sur la valeur d’usage, nous avons remarqué (ju’elle ne supposait pas nécessairement des propriétés rendant les biens utiles au consommateur, mais simplement des caractères qui les rendent propres a son usage. Aussi avons-nous vu, dans notre chapitre sur la valeur d’usage personnelle, qu’une chose peut avoir une valeur d’usage parce qu elle peut satisfaire un dosir personnel, sans qu’il ) ail à se demander si ce désir est moralement légitime ou simplement raisonnable, c est-a-dirc si la chose en question possède de a l’utilité » dans le sens rigoureux du mot.
Cependant, nous avons fait remarquer déjà que pour l’esti-^
(i) « Les diverses espèces de biens, en satisfaisant les diverses espèces de l)Csoins, satisfont en même temps, les uns avec les autres, la totalité du cercle en (piestion de besoins liuinains. C est pour (îcla, justement, tjue les diverses tle biens représentent une valeur d in genere, w ^0. K.sies^
Das GekK 2’ édit. p. i6o .
, nation de la quantit.' do la Nalcur d’nsago 1 ôléincnt de moralité représenté par Vnlihlé des choses, peut exercer une inlhience essentielle. Les biens penvent dnnnmer en meme temps en ulililé et en mlear (Vusnge tout en ne variant pas
dans leur aptitude à être, employés.
Plus encore cpie dans la valeur d’usage personnelle, ce
même phénomène se révélera à nous dans la valeur d u^sage sociale. Ici l’élément de moralité, — la légitimité ou non légitimité des besoins ou désirs en question, — constitue nnelenicnt important delà valeur, précisément parce que cette valeur est considérée ici du point de vue du hien-èlre social et general et non pas de celui du bien-être personnel de quelque consommateur en particulier.
Notons bien que la notion générale, à laquelle nous aurons à retourner en dernière analvse. reste toujours, — même pour la valeur d’usage sociale, - la simple aptitude des biens a servir à Ihisaqe des consommaleiirs et même à leur usage personne . Les biens n’ont une valeur d'usage socia/e que parce qu ils salislont et seulement lorsqu’ils satisfont des besoins et désirs particuliers en povmoyant ainsi, chacun pris a part, a une partie de la totalité des besoins et désirs sociaux. 1 ourtant, lors de l’évaluation de la ipiantité de celte dernière va eur d’usage, apparaît le caractère qui la distingue de la valeur
d’usage personnelle.
Pour la valeur d’usage personnelle c était, en delinitne, le consommateur qui décidait. Son opinion particulière sur son propre bien-être et sur l’intérêt à attribuer aux biens a ce point de vue, pouvait même dilTérer de celle de toute autre personne; c’est sa décision qui, en réalité, créait la valeur d’usase personnelle. U ne reste à la science économique qu a examiner et les principes d’après lesquels le consominaleur prendra cette décision et les intluences qui agissent sur elle , inlluenccs économiques, sociales ou politiques et surtout psycbologiipies. La science économique analyse ensuite celles de
ces inlluenccs particulières qui la concernent.
D’après le même principe, il appartiendra a la sociele, la communauté, - de décider de la valeur d’usage sociale. Mais la société n’est pas une personnalité comme 1 indiMdu,
I THÉORIE DE LA VALEUR 7I
La communauté c est nous tous, et restimalion de la valeur d'usage sociale est réduite, en Tait, au jugement de tous ceux, parmi noïis, qui s’intéressent à ces questions économiques et sociales.
Ce jugement pourra dilTérer selon les gens. On peut supposer qu’il ne dilTérera guère pour les Liens dont la valeur d’usage sociale est généralement admise, tels que: le Lois, le Ier, le Lié, le cliarLon, etc. Pour ces Liens, la dilTérencc dans révaluation dépendra moins des opinions diverses sur les propriétés et qualités particulières des Liens en (piestion que de celles que l’on a des quantités dispouiLles. Cependant, il est incontesfaLle que ce même jugement dilTérera Leaucoup plus pour d’autres espèces de Liens, telles que, par exemple, les articles de luxe: diamants, perles, ornements d’or et d’argent. Heurs, cIc. ; ensuite pour certains aliments et certaines Loissons, en général, pour tous les Liens qui ne sont pas rigoureusement indispensables, ou sont mémo cotisidérés parfois comme nuisiLlcs, tels que l’opium, l’aLsintlie, etc.
Tout jugement définitif li ce sujet est aussi dinicile qu’important. La dilTércnce d’opinion sur les caractères utiles ou nuisiLlcs des Liens nous amènera, dans l’application pratique de nos idées, à fiworiser la consommation des cLoscs qui sont considérées comme essentiellement utiles et à coin Lattre celles dont Pusage nous paraît peu utile ou même dangereux* Ceci est assurément d’autant pins important que, dans la vie sociale, un individu agit IVé([ucmment au nom d’un autre ou même de Leaucoup d’autres, en exerçant ainsi nne influence décisive sur les intérêts d’autrui: Ainsi les parents et les professeurs décident pour leurs enfants et jiour leurs élèves; le représentant d’un groupe d’individus pour cLaeun de ces individus; le rédacteur d’un journal pour scs lecteurs et ainsi de suite. Certaines questions pratiques relatives a l’inlervcnlion ou la non-intervention de PElat, le monopole des Loissons alcoolifpies et de l’opium, les taxes sur les articles de consonimalion, etc., sont étroitement liées a l'opinion que l’on se fait sur la valeur d’usage sociale des Liens.
Précisément h cause de cette importance pratique nous
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voulons encore mettre en ('viclence la dilTérence essentielle r
existant entre les ^alours d'usage personnelle et sociale.
C’est un des réels mérites d’Adam Smiili d’avoir soumis à son examen la rpiestion des usages dilTérents qu’une personne peut (aire de sa part de la richesse sociale. Smith a lait ainsi quelques pas dans un domaine, où, malheureusement, il n’a pas été suivi par ses successeurs. Ceux-ci, à commencer par Iticardo, ont été par trop désireux de s<î jeter dans les spéculations abstraites pour s’occuper d’une question à tel point prali([ue. Ce n’est (|ue très rccenimcnt qu on retrouverait de nouvelles rcchcrclies sur ce point.
Supposons que deux dilTérentes espèces de biens soient esiiinées à la mémo valeur par un consommateur quelconque, de sorte (|u’il accepterait de se ]>rivcr de l’une pour posséder l’autre; dans ce cas, ce n’est indilTérent ni pour lui, ni pour la société, de savoir lequel de ces biens il consommera en sacriliant l’autre. Dans son Um’c sur la « Richesse des Nations )) Adam Smith a lait remarquer, qu’un homme riche pourrait dépenser son revenu en tenant une table abondante et somptueuse, en entretenant un grand nombre de domesti(jucs, en avant une multitude de chiens et de chevaux ; qu’il pourrait placer ce revenu en des choses Irivoles: bijoux, colilichets ingénieux de dillérentes espèces, immense garde-robe pleine de magniliques vêtements; ou bien employer la plus grande partie de ses ressources a embellir ses maisons en ville et a la campagne, a acheter des meubles pour s’en ser\iroupour décorer ses appartements, a luire des collections de livres, fie statues, de tableaux.
« ()ue deux hommes égaux en Ibrlunc dépensent chacun leur revenu, l’un de la première de ces manières, l’autre delà seconde, la magnillccnco de celui dont la dépense aurait consisté surtout en choses durables, irait conlinuellemenl eu augmentant ,parcc (pie la dépense de chaque jour contribuerait en quelque chose à rehausser et à agrandir l’ellct de la di'pensc du jour suivant ; la magnilicence de l’autre, au contraire, ne serait pas plus grande a la lin de sa carrière <pi’au commencement. Le premier se trouverait aussi, a la lin, le plus riche des deux... Si l’une de ces deux manières de dépenser
TIIEOnrE DE LA VALEUR 70
est plus favorable que l’autre àTopulencc de l’indiiidu, elle l’est pareillement à celle du pays (i) ».
Daîis le cas supposé la conclusion nous semble plus juste encore relativement à la nation et à la société en général, qu’à l’individu en question. On peut admettre que le dernier, par ses dispositions pcrsonnfdles, — dispositions ph>siques, intellectuelles, morales, — ail jugé que la dernière manière de dépcMiscr ses ressources concorde mieux av('c son bien-étic et son bonheur personnel ; il peut penser <pie, malgré la dissipation d’une partie de sa fortune, il est devenu plus riclie par les jouissances <pi’il s’est procurées Pour la communauté, pourtant, c’est autre chose d hériter d’habits usés, de bouteilles de vin vidées ou même de jx^rles et de diamants, que d’acquérir par la mort d’un de ses membiTS une bibliothèque, un hôpital, une collection d’œuvres d’art. En Unines généraux, nous pouvons constater ceci : Pour la société le résultat n’est pas le même selon cpie la plus gi'ande partie du travail social sera dépensée à la production de parures et d’ornements futiles, de boissons et d’aliments rares ou qu’elle servira à créer certaines catégories de biens qui pourvoient aux premiers besoins humains du ])lus grand nombre.
Il est fort compréhensible que les représentants de la doctrine utilitaire dans la science économique moderne, tout on prenant pour point de départ de toute leur théorie de la valeur la valeur d’usage des biens, n’aient pas analyse de près la valeur d’usage sociale. Les u évaluations personnelles )) sont pour ces économistes le commencement et la fin.
Comment le Grenznatzerij « l’utilité limitative » que I individu attache aux richesses, pourrait-il être la base de toute valeur, même de la valeur d’échange objective, en constituant ainsi (( la pierre angulaire » de la science économique si la valeur d’usage elle-même ne pouvait pas être considérée comme exclusivennmt régie par les évaluations personmîlles ? L(?s économish's ulilllarisles, ayant déjà confondu la notion générale de valeur avec celle de valeur d’usage, ont
(1) Aiïam Smith, ^Yealth of Malions^ livre U, cliup. m, (rad, franç. de GarnitT, tome 1, Edit. 1881, p.
TliriOUIi; DE LA. VALEUR
complété celle première erreur par une deuxième, en ne distinguant pas rigoureusement la valeur d'usarje personnelle de la valeur d'nsafje sociale.
Ce (jui a une valeur d’usage aux yeux de l’individu, ne fùt-ce rjue momentanément et dans des conditions spéciales, devra, selon ces théories, posséder en outre une valeur d’usage sociale, attendu que la société se compose d’un complexus d’individus.
Cependant, — et c’est pour illustrer cette vérité que nous avons cité l’exemple donné par Smith, — leshiens ne peuvent être considérés comme enrichissant un peuple, ou une géné-
ration humaine, que dans des conditions bien spéciales. Pour avoir ce caractère il ne sullit pas qu’ils aient satisfait à un
moment donné les désirs personnels d’un consommateur
quelconque, ou qu’ils aient enrichi l’individu qui les a fabriqués ou portés au marché; il faut (pi’en satisfaisant quelques désirs particuliers, ils aient collaboré physiquement, intellectuellement ou moralement, au bien-être du consom-
mateur et par là à celui de la collecli\ité humaine. Encore faut-il que le bien qu’ils font à un membre ne soit pas contrebalancé par le mal qu’ils font aux autres.
Nous avons déjà pris pour exemple la fabrication et la vente de l’opium et de l’absinthe. Un individu (juclconque peut considérer son intoxication par ces poisons comme une augmentation temporaire de son bonheur et de son bien-être ; mais l’inlluence néfaste que cette consommation exerce sur • les làcultés physiques et intellectuelles de cette personne explique sufiisamment pourquoi nous contestons aux biens de cette nature une valeur d’usage dans le sens social et général
du mot.
On ne pouvait pas attendre davantage des représentants île la doctrine ohjeclivisle dans la science économique, — des écoles de llicardo-Marx, — ipi’ils prêteraient attention à la valeur d’usaije sociale des richesses. Engagés dans leurs considérations abstraites sur le travail comme base réelle de la
valeur des denrées, ils perdaient légèrement de vue les caractères naturels des biens. Ils ont donc aussi peu analysé la valeur d’,usage sociale des biens qu’examiné l’influence particu-
TUÉORIE DE LA VALEUR
Hère exercée sur la valeur d’échange par la valeur d usage SOUS ses deux formes. Le représentant le plus autorise de la théorie de la valcur-de-travail moderne, Karl Marx, n’a jamais compris. comme nous le demontrcions suffisamment dans un cliapitre suivant, — la nature de la valeur
d’usage personnelle ou sociale.
Dorénavant, pourtant, la science économique devra s’occuper, |)lus qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent, de rétude de la valeur d’usage sociale. Elle devra le faire d une part pour la raison exposée dans la préface de cet ouvrage : que la science économique, en se développant, comprendra de mieux en mieux à quoi l’oljlige son rôle de branche jiarticuliere de la sociologie générale. Elle s occupera toujours spécialement du bien-être matériel des hommes, mais elle Tétudiera dans son rapport continuel avec la civilisation humaine en général. La science contemporaine le prouve jusqu a 1 évidence ; la grandeur et la nature des richesses sociales dépendent, non seulement du développement intégral des forces productives de la société, mais aussi de la civilisation intellectuelle et morale des peuples, réagissant a son tour sur la structure economique qui lui sert de hase.
Dans l’Antiquité et le Moyen Age les bijoux et les pierres précieuses constituaient une part beaucoup plus considérable et plus estimée de la richesse sociale que dans nos temps modernes; de meme ces sortes de richesses sont plus cstiiiiécs chez les peuples primitifs de I Asie, que chez les nations modernes de l’Europe, de l’Amérique et de l’Australie.
Considérée en général, la richesse sociale diffère, chez un même peuple, aux diverses périodes de sa ciMlisalion. Cette l'ichesse sociale, à divers points de vue, était autre pour 1 Antiquité (juc pour le Moyen Age. Pour (juiconque voudra l’étudier de près, elle prendra encore un nouveau caractère dans nos temps modernes, ovi elle correspond en tout à la structure capitaliste de la société avec son salariat, sa concurrence, ses richesses labulcuses en lace d un paupérisme elfravant, son commerce extrêmement développé et sa science qui produit chaque jour de nouvelles applications techniques.
Pour ne prendre que ce dernier facteur, on doit compter avec l’influence exercée par la science moderne sur les riclicsses sociales, tant dans une direction de progrès et de civilisation que de réaction et de décadence. En ce sens, par exemple, on n’a (ju’à penser aux services rendus par la chimie moderne en matière de falsification d’aliments.
11 V a une autre raison encore pour que la science économique compte dans l’avenir plus ([u’à présent avec la valeur d’usage sociale des richesses et se mette à l’étudier à fond dans toutes les nations du monde. C’est que les recherches de la sociologie moderne nous éloignent de plus en plus de l’idée que ce sont l’individu et les intérêts individuels qui ont été, dans l’évolution historique de notre race humaine, le pivot sur lequel a tourné la civilisation. Ce ne sont pas les intérêts de l’individu, mais ceux du groupe, de la famille, de la tribu, qui ont constitué, en dernière analyse, les forces éNolutionnisles de la civilisation humaine. Ce n’est que dans le cercle des intérêts du groupe que l’individu et ses besoins et désirs particuliers ont pu s’exprimer librement ; aussi le développement moral et intellectuel de l’individu et son bien-être matériel ont-ils toujours emprunté leur première impulsion, leur direction fixe et leur forme concrète aux intérêts matériels, intellectuels et moraux du groupe, c’est-àdire de la famille, de la tribu ou du peuple, aiupicl l’individu même appartenait et sur lesquels son intluence personnelle pouvait réagir.
Non seulement la science économitjue moderne se mettra donc de plus en plus en rapport, dans ses recherches sur les richesses et le bien-être matériel des peuples, avec les branches sœurs de la sociologie, mais elle s’élèvera aussi au-
dessus du niveau de ces écoles de science économique qui ont cru pouvoir déduire d’impulsions et d’intérêts individuels les lois de l’évolution humaine et les rapports sociaux de produc-
tion et de distribution.
En ce qui concerne la valeur d'usage sociale des biens, les premières recherches scientifiques, à proprement parler, sont encore à faire. Les recherches dans ce domaine constitueront sans doute, dans les conditions futures delà science, une partie
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spéciale dos études sociologiques. Ces recherches seiublont être coiTiplicjuécs par le lait que la valeur d usage sociale varie, en ce epu concerne les riclicsses niénics, avec les avantages phvsiqnes et chimiques qu’elles possèdent. Or, 1 étude des (pialités physiques et chiniiijues des richesses n appartient pas, a proprement parler, à la science économique.
La science économique, proprement dite, n a pas cominc tache de mesurer les propriétés nutritives du blé, ou la puissance calorique des charbons ou bien de rechercher 1 inllucnce de Talcool sur le corps et 1 esprit de 1 homme. L étude des caractères techniques dos richesses doit rester le domaine d une science spéciale ; ([uclleque soit 1 utilité de cette derniere pour la science économique, elle lui lournira conlinuelleinenl les résultats de ses études tout comme diverses autres branches de science : Ethnologie, Histoire, Science du droit, etc.
Dans le cadre de cet ouvrage nos recherches seront donc restreintes au coté économique que nous présenté la question de la « valeur d’usage sociale ».
Comment, c’est-a-dire d’après quels principes, apprécierat-on celle valeur ? Constatons de prime abord que dans la valeur d’usage sociale, ])lus encore que dans la valeur d usage personnelle, nous aurons à nous borner a tracer quelques principes génèraiix : ma\n[ei\3ini moins encore qu auparavant nous ne saurions parler d’une estimation (quelque peu exacte delà valeur d’usage. Nous devrons nous contenter d examiner les caractères essentiels de la valeur d’usage sociale pour en connaître la nature.
l\vur la valeur d’usage personnelle nous pouvions toujours prendre comme base pratique de nos recherches les équations personnelles entre des objets de didérentes natures ; pour la valeur d’usage sociale, cependant, ces expressions pratiques des jugements nous lont absolumcpt défaut. Pour la valeur d’usage personnelle c’étaient la complexité et robscurité des motifs qui rendaient notre analyse particulièrement diflicile ; ces équations manquant pour la valeur d’usage sociale, les diflicultés de la recherche des motifs, qui leur servent de base, n’ont pas à nous préoccuper.
Pour la société, il est d’un intérêt essentiel de savoir dans
THÉOHIE DE LA VALEUR
quelles espèces de richesses les individus trouvent i^ènèraleinent la satisfaction de leurs besoins et de leurs désirs ; il est intéressant aussi de savoir si c'est une (|uote-part relativement fçrandc ou minime du travail social qui est dépensée à la satisfaction des premières nécessités de la vie matérielle <les liommes. Comme c’est une question de bonheur ou de malheur général que tous les membres de la société soient bien nourris, habillés, logés et instruits, la communauté, c’est-àdire la société elle-mome , doit intervenir, lorsque le travail social (|ui pourrait procurer à la totalité de ses membres un bien-être modeste, phvsiqucment et intellectuellement, est dépensé, en grande partie, à de coûteuses constructions, à la production d’articles de luxe, dont jouira une faible minorité de gens riches, tandis que, d’autre part, une grande partie de la population ne peut point faire face aux premières nécessités de la vie.
Aous parlons donc pour la valeur d'iisaye sociale des richesses de ce principe fondamenlal (jue cest le bien-être (et le degré du bien-être) du plus grand nombre d'hommes pour la durée la plus longue, qui décide ici de la grandeur de la valeur.
11 résulte de ceci que la valeur d’usage sociale d’une richesse quelconque peut croître ou décroître généralement avec trois facteurs :
1° V Intensité du plaisir tm de V avantage que les richesses peuvent procurer aux consommateurs (les deux autres facteurs restant invariables).
Si 1*011 découvre une application nouvelle d’un article de consommation rendant plus intenses les besoins de cet article, sa valeur d’usage sociale augmentera. La valeur d’usage sociale du fer, par exemple, a augmenté par l’application du fera la construction de bateaux à va]>eur et de machines.
a° La durée de la jouissrmce ou de Favantage que les richesses peuvent procurer à leurs consommateurs (les deux autres facteurs restant invariables).
Des perfectionnements techniques, etc., peuvent faire que certains articles de consommation servent plus longtemps (pi’auparavant et peuvent, par suite, procurer plus de plaisir ou d’avantage à leurs consommateurs.
THÉORIE DE L\ VALEUR
Que l’on pense ici surtout aux machines de difTérentes espèces cl aussi à d’autres articles de consommation. Le bois, dont on failles traverses des voies ferrées, a beaucoup gagné en valeur d’usage sociale depuis 1 invention du créosotage cjui le préserve de l’effet destructeur de l’air atmosphérique.
3° Le nombre de personnes aux besoins et désirs desquelles pourvoit une richesse (les deux autres facteurs restant invariables).
11 s’ensuit ([ue les richesses et surtout les articles de première nécessité: le blé, le bois, le charbon, la laine, le coton, etc., peuvent continuellement augmenter en valeur d’usage sociale, tant que tous les hommes ne sont pas encore suffisamment balnllés, nourris, logés, etc., pour pouvoir considérer comme satisfaites les premières exigences de leur vie
matérielle. ^ ,
11 s’ensuit encore qu’à certaines espèces d’articles nécessaires à tous nous devons attribuer une valeur d’usage sociale bien plus élevée que par exenqde aux articles de luxe ne servant ipi’à une petite minorité de gens, — abstraction faite encore de ce que les besoins et désirs auxquels ces derniers articles pourvoient sont d’une nature moins pressante pour l’existence delà race humaine. Si nous tenons compte de ces diveis facteurs, il est évident que de deux articles de consommation de nature diilérente, pourvoyant l’un aux premières exigences de la vie humaine, l’autre, au contraire, à des besoins de luxe, la valeur d’usage sociale du premier article sera généralement beaucoup plus grande que celle du dernier et il en sera ainsi tant que les principes fondamentaux expsés ici seront valables, c’est-à-dire tant que les besoins de milliers et de millions de nos semblables ne seront pas suffisamment satisfaits. On n’a pas à se demander ici si pour un consommateur particulier quelconque la valeur d’usage momentanément attribuée par lui à la deuxième catégorie d’articles (articles de luxe) est plus élevée que celle qu il attribue a la première. Ici, la valeur d’usage sociale s’oppose a la valeur d usage personnelle qu’attache à une richesse un consommateur particulier.
Dans une civilisation plus élevée que la nôtre on pourra
THKOHIE DE LA. VALLCU
considérer qu\m individu fait un faux pas social en dépensant son propre travail ou le travail d’autrui à la production d’articles deluxe, tant que d’autres membres de la société manquent encore de nourriture, d’habits ou de lof^emenl. Le fait que la civilisation moderne prête si peu d’attention à de semblables méprises tandis que, d’autre part, elle considère le vol comme un crime social sérieux, témoif^ne d’un manque de connaissance profonde de la vie sociale même chez les esprits les mieux doués de notre f^énéralion, ainsi que de sentiments moraux encore peu déxelbppés chez la plus «îfrande majorité des hommes.
Nous venons de remarquer que l’intensité des besoins et des désirs humains est un facteur essentiel de la valeur d’usage sociale des richesses. Arrêtons-nous un moment encore sur ce point.
Etant donnée la quantité d’une richesse quelconque, • — • la durée du plaisir ou de l’avantage qu’elle procure restant invariable, — nous savons que la valeur d’usage sociale croît ou décroît avec 1 intensité des besoins ou des désirs que cette richesse satisfait.
Cette intensité des besoins, naturellement, dépend, en premier lieu, des qualités particulières des richesses et de ce que nous en savons ; mais des iniluenct's extérieures entrent aussi en jeu. Les besoins humains peinent être inlluencéspar le climat ou la saison. Certaines espèces de fruits ou de boissons ratraîchissantes peuvent, dans les pays chauds, répondre à des besoins plus intenses et représenter, par suite, une valeur d usage sociale plus importante que dans les zones tempérées. Dans la même contrée, la valeur d’usage sociale des combustibles comme le bois et le charbon varie avec la saison.
Cette intensité peut dépendre aussi de certaines mœurs et coutumes nationales, créées par plusieurs générations de consommateurs, c est-a-dire de la civilisation générale. Nous venons de constater que parmi les peuples primitifs les bijoux, pierres précieuses, etc., constituent une partie relativement plus importante de la richesse sociale (jue dans nos nations de civilisation moderne. Cela prouve seulement que dans ces milieux primitifs les articles de consommation de celte espèce
THÉOlUE DE L\ VALEUR
répoiidcnl à des besoins et des désirs plus profondément ressentis que dans notre monde moderne ; aussi (puconque étudiera sérieusement sur ce point le développement de notre civilisation moderne constatera une baisse continuelle de la valeur d’usage sociale de ces biens, par rapport aux siec es passés et à l’état primitif de notre civilisation ; i s ne sont plus ou fort peu demandés par le sexe masculin et la demande de la part du sexe féminin a en même temps beaucoup diminue. Les besoins et les désirs satisfaits par ces richesses disparaissent lentement, et sont remplacés par d autres besoins, tes crue le développement intellectuel, la lecture des journaux et lies livres, les plaisirs du voyage, etc. ; ces dermers besoins, au contraire, dans les siècles antérieurs et parmi les peuples primitifs de nos jours, sont moins vivement ressentis qu a
notre époque et dans nos pays modernes.
^oas avons à examiner de plus près encore 1 intensité des
besoins ; Dans une forme de civilisation donnée et tons les autres facteurs mentionnés ici restant invariables, on ne saurait pourtant considérer comme une grandeur déterminée l’intensité des besoins que satisfait un article quelconque. 11 y a encore un facteur important qui inllne essentiellement sur les besoins et les désirs de tous les consommateurs et, par suite, sur la valeur d’usage sociale des richesses ; c’est la surabondance ou, d’autre part, la rareté de ces derniores. 1 ar CCS mots nous entendons la quantité disponible des ricliesses, ou - dans notre société capitaliste, — les quantités apportées au’marché par rapport à la masse totale des besoins et des
désirs qui entrent en jeu. . . i
Notons bien que nous ne parlons plus ici du IroisuMue
facteur analysé plus haut. Il ne s’agit milleinent de la question de savoir si certains membres de la société, ou meme la plus grande partie de la population, sont pourvus ou dépourvus des richesses en question. Tout bien considère, il n est meme plus question de la valeur d'amye sociale au sens large du mol mais de cette valeur dans un .sens capitalisle. Il s agit delà >âleur d’usage sociale telle qu’elle sc mamlcste sous l’inllucnce d’une forme déterminée de la société et de l Ltal et de toute la force coercitive que ceux-ci peuvent exercer.
82 THKOIUE DE I V VALEUR
Par exemple : dans notre société capitaliste, au commencement du XX® siècle, des milliers et même des millions d’iiommcs laissent voir assez clairement qu’ils ont besoin et même grand besoin de linge et qu'ils sont dans l’impossibililé de s’en procurer. Le nombre d’bommes qui, dans l’élal actuel des rapports sociaux, possèdent le linge de première nécessité est même limité ; parmi ceux qui ne sont pas absolument indigents, le plus grand nombre ne dépense qu’une partie Irès modeste de son revenu a l’achat du linge, parce que nombre d’autres besoins et d’autres désirs plus ou moins intenses demandent aussi des sacrifices.
La question qui se pose maintenant <»st celle-ci : Quelle influence exerce la surabondance ou la rareté du linge apporté au marché sur l’intensité des besoins généraux de linge et, par suite, sur la valeur d’usage sociale de cet article de consommation? Nous ne tenons plus compte ici du fait précédemment démontré, qu’une partie seulement des besoins et des désirs de linge non-satisfaits entrent en jeu. Nous n’examinons que la demande totale et effective de cet article (î).
La même question se pose évidemment pour tout aulrc article de consommation quelle qu’en soit la nature, mais on doit toujours remarquer que la hausse et la baisse accidentelle de la valeur d’échange et des prix de marché réagissent eu quelque mesure sur la grandeur définitive de la demande totale et cfl’ective. Nous développerons ce point dans notre chapitre sur les principes de la fixation des prix de rnai'ché.
Dans le chapitre précédent il a été démontré que le plus ou moins de rareté des richesses en peut augmenter essentiellement la valeur d’usage personnelle et que, d’autre part, cette valeur diminue par la surabondance des richesses en (|uestion jusqu’à être parfois entièrement anéantie ou même transformée en valeur d’usage négative.
Pour la valeur d’usage sociale la surabondance ou la rareté relatives de la quantité des richesses offertes exerce une influence non moins décisive.
(i) Cf. la différence déjà éliiblle par An.ui Smitiî entre ce qu'il appelle absolüle deniand et effectuât demand. (^Hiehesse des Nations^ livre 1, chap. vu, Irad. franc., l. I, [>. O9.) ^
Le principe général suivant se pose pour nous : L’intensité des besoins s attachant aux articles de consommation de différentes espèces, ainsi que la valeur d’usaqe sociale de ces articles diminuent ou fur et à mesure que la quantité offerte s'élève andessus de la demande totale et effective, tandis que, d’autre part, elle auijmenle à mesure que la quantité offerte tombe au-dessous
de celte demande.
Olfre et demande tolalo ne doivent pas être considérées dmis ce cas comme des invariables, mais comme variables et élasli- (jues. l n ballot de laine, un beclolitrc de l'romcnt, un (piintal de charbon n’ont pas la même valciir d’usage sociale suivant que l’olïrc est relativement grande, — par exemple ixmr le froment dans une année de surabondance, — ou c|u’elle est, au contraire, relalivcnienf iHSuflisantc et que, par suite, les besoins des consommateurs se iont valoir plus vivement.
En 1900, année de surabondance de fruits, les maraîchers et fruitiers dans les environs de Caris laissaient çà et là leurs hniis, — cerises et groseilles, — se desséclier sur les arbres, parce que les prix du marché ne payaient pas même le travail de la récolte et les frais de transport. Comme, dans l’été de l’année suivante, la vendange s’annonçait fort lielle, plusieurs viticulteurs coalisés du Gard résolurent de laisser leurs ceps à l’abandon et leurs raisins sécher sur pied, pour faire hausser les prix du vin. Cela les dispensait d'cmbauclier des ouvriers et leur permettait même de congédier leurs vigne-
Dans de pareilles conditions il est arrivé, dans lelar-West de rAméri(|ue du Nord, que le maïs, au lieu de servir de nourriture pour les hommes ou les bestiaux, pourrissait aux champs en grandes quantités ou était employé comme com- Imstiblc pour les machines. 11 va sans dire, que dans run et l’autre continents, il y aura eu des milliers d’hommes dont les besoins ou les désirs de fruits, de vin et de maïs n’ont pas été ou ont été mal satisfaits. Tous ces articles de consommation avaient, assurément, de la valeur d’usage sociale, dans le sens large du mot. Mais nous traitons de la production et de la consommation sous le régime capitaliste de la société et c’est dans le cadre de son organisation que les quantités né-
glif^écs de fruils et de maïs ont etc traitées comme ne possédant pas une valeur d’usage sociale (i).
La valeur d’usage sociale, au sens étroit du mot, influait ici sur la valeur d’échange des articles en question, fruits et maïs, Inlluence dont nous aurons encore à nous occuper amplement. Tout ce que nous avons remarqué ici est d’une importance essentielle pour le problème de la répartition du travail social total entre les dillérentes sphères de la production, problème dont nous aurons à nous occuper spécialement dans le deuxième tome de cet ouvrage eu exposant la théorie du capital et du salaire. Le nombre des besoins humains étant presque illimité et chaque besoin, comme nous venons de le remarquer, n’étant actuellement satisfait, pour la plupart des consommateurs, qu’autant que d’autres besoins plus ou moins pressants le permettent, la surabondance ou la rareté relatives de la ([uantité totale d’une richesse dépend étroitement de la répartition du travail social total entre les diverses catégories principales des besoins et des désirs
(ï) G. Knies dans son livre: Le Numéraire a très bien caraclcrisé, j>ar quelques phrases, l’inlluence exercée sur celle valeur d’usiige sociale au sens clroil du mot piir la surabondance ou la rareté des richesses î « On dil encore inainlennnt comme autrefois \ un quintal de blé est un quintal de blé. Sa valeur d'usage aujourd’hui et demain, ici ei là, reste exactement la meme ; sa valeur d’échange, au contraire, est inconstante et varie toujours, etc. Mais on ne peut parler ainsi qu’en oubliant la valeur d’usage telle qu’elle est socialement réglée pour les biens dans leurs quantités déterminées. La société a un besoin total et général de blé. Celui-ci doit être satisfait par la quantité totale qui est disponible. Si donc jwr exemple, cette quantité totale avait diminué en face du besoin total resté invariable, la valeur d’usage sociale du simple quintal de blé croîtrait. ( n
(luintal de blé = ou = selon que la quantité totale
disponible s’élève à t million ou à 2 millions de quintaux, et ainsi de suite.
Lorsçpi’on fait robjection que le fer est bien plus utile aux hommes que l’or,
tandis que, néanmoins, la valeur d’échange d’une livre d’m* = 25,ooo livres
de fer, on néglige absolument le fait décisif que pmr un liesoin total de fer,
dont un peuple estimera la satisfaction lo fuis plu.s importante que celle do
son besoin il’or, il se trouvera peut-être deux millions et demi Je quinlanv
de fer et seulement lo quintaux d’or. » (Kmf.s, Das GeW, p. i6i-
lOa). L'honneur d’avoir le premier éclairé ce point en dissipant l’erreur
qui voyait ici un contraste entre la valeur d’usage et la valeur d’échange
est attribué par Kuies à IliLDEtiRvxD {Nalionalokonomie der Geyenwart und
Zukunfi^ p. 3iG). X
THÉORIE DE LA VALEUR O'ô
humains, ou, pour parler autreiuont, entre les clinérentes sphères de la production.
Cette répartition ne peut pas être considérée comme rigoureusement délimitée, parce que. dans presque toutes ces catégories, — surtout dans celles de ralimentation, de l’hahillcment, du logement, etc., — des produits d’une certaine sphère peuvent remplacer ceux d’une autre et pourvoir à des besoins et ix des désirs de la même espèce. La production du café, par exemple, est étroilcmcnl liée à celle tl autres boissons comme le the, le cacao, le lait, etc.
Les exemples donnes plus haut pour illustrer 1 uitluence exercée sur la valeur d’usage sociale des richesses par leur surabondance ou leur rareté relatives, regardent tous deux le travail agricole, c’est-à-dire une sphère de production ou la décision sur la quantité disponible des richesses n’appartient (pi’cn partie à l’homme qui les produit.
Tout en considérant la demande sociale et totale de fruits, de vin ou de maïs comme une grandeur connue, du moins approximativement, nous avons pourtant à compter avec la nature connue deuxième facteur puissant, pouvant toujours donner une récolte beaucoup jdus ou beaucoup moins féconde que les calculs des hommes n’ont pu le prévoir.
Mieux que l’olTre totale, l’homme peut prévoir en général, pour les produits en question, la demande totale ; ses calculs s’appuient ici avec plus d’à propos sur l’cxpéricncc en se réglant sur la demande totale et clVcclivc des années précédentes.
Dans les dillérentes branches de l’induslrle, au contraire, aussi bien des industries extractives que de celles qui rendent titillsablcs les matières premières et même eu partie dans les industries agricoles telles que l’élevage des bestiaux, la production peut être déterminée à l’avance et soumise aux calculs humains. La faveur ou la défaveur de la nature et de la saison perdent ici leur inlluence prépondérante. De pins, la demande totale est également connue, avec une certaine approximation ; on la calndc ici avec une cxatiiludc, sinon supérieure, au moins égale à colle (jue nous avions dans la sphère de l’agriculture et du jardinage.
THÉORIE DE EiV VALEUR
! Laissons de côté certaines inlluences, qii on ne saurait pié-
( voir ni calculer ; que l’on pense, par exemple, a la crise du
papier dans ces dernières années. On peut dire, en généial, que notre grande industrie capitaliste connaît avec assez d’exactitude la quantité totale d’un article de consommation , qui sera demandée au marche. Elle peut prévoir la consommation sociale des matières premières pendant une année que celle des objets manufactures. 11 est parfaitement évident que sous un régime communiste, après quelques essais et un court tâtonnement, il n y aurait pas plus de dilTiculté à connaître la totalité de tous les besoins et désirs bumains par rapport aux produits dont nous parlons, qu’il n’v en a maintenant à prévoir la demande totale et elTective ([ui se présentera au marché. Mais la grande industrie moderne n’a h compter qu’avec cette dernière demande et nous ne devons pas oublier qu’il est question Ici de la valeur d’usage sociale des richesses non pas au sens large, mais au
sens étroit et capitaliste de ce mot.
11 faut donc admettre qu’il y a des cas où les calculs humains ont la même prise sur la demande totale et ellectivc que sur la provision disponible et l’olfre totale des richesses, — les deux facteurs décidant de la surabondance ou de la rareté relatives, de toutes sortes d’articles, lien est ainsi, avonsnous dit, pour les produits de la grande industrie moderne en particulier comme dans toutes les sphères de production n’appartenant pas à l’agriculture ou au jardinage.
Cependant, la demande toUde et l’offre totale ne sont soumises aux calculs humains que considérées en grand et en général et non pas pour chaipie producteur en particulier. La régularisation de la jiroduction obéit, dans notre société capitaliste, aux sentiments empiriques et aux Çitonnements des iiroducteurs particuliers, qui n’apprennent bien souvent 1 état du marché international (pi’à leurs dépens, ou encore, pour quelques branches spéciales de la production, aux décisions despotiques de quelques grands capitalistes-monopoleurs.
Dans le premier cas le producteur particulier peut se méprendre soit en ce ([ui concerne l’ollre et la demande sur le marché national et international, soit en ce qui concerne
quelconque d’aussi près
TIIÉORIF. DE L\ VAI.EUR * ^7
certaines conditions exceptionnelles momentanées ou locales, îtlême en dehors de l’agriculture ou du jardinage il peut se laisser amener à produire des marchandises poui lesquelles il n’y a pas de demande au sens étroit du mot. Si cela lui arrive comme entrepreneur industriel, il sera dans le même cas que nos producteurs agricoles effrayés par une récolte
trop abondante.
Les marchandises qu’il a produites sont des non-valeurs, en tant qu’elles sont produites et parce qu’elles sont produites au-dessus de la demande totale et effective dans la sphère particulière de la production à laquelle elles appartiennent. Parmi tous les producteurs dans cette sphère particulière, sera-ce justement notre ami ou bien son voisin qui paiera poiiv les autres, voilà une question qui n a pas a nous occu per pour le moment.
Ce qui importe à l’analyse de la valeur d usage sociale, c’est que les articles de consommation produits au-dessus des besoins totaux qui peuvent entrer en jeu, perdent leur valeur. Pour rentrej)reneur particulier qui supportera les consé quences de ce phénomène, cela n’aura pas d autre ellet que s’il avait apporté au marché, au lieu de fer, de pétrole ou de laine, des sauterelles ou des chardons. L industriel t[ui a eu le malheur de produire ainsi des articles superflus sera enclin, poussé par son égoïsme d’entrepreneur capitaliste, à les détruire ou à les laisser détériorer par le temps, tout comme les maraîchers, dont nous avons parlé, qui laissaient les fruits se dessécher sur les arbres ; pas plus que ceux-ci, il n aurai idée, de produire au profit de ceux parmi les hommes dont les besoins ou les désirs non-satisfaits n’ont pas pu se faire valoir. C’est par l’organisation défectueuse de la société que ces richesses sont traitées comme des non-valeurs, bien qu elles ne le soient pas par nature et qu’elles soient a même, bien souvent, de satislàirc encore des besoins ou désirs humains excessivement pressants et qui restent actuellement non satisfaits.
Lorsque, dans des branches particulières d industrie, la production est entre les mains de quehiues grands capitalistesmonopoleurs, il se présente un autre phénomène.
tiràce aux combinaisons modernes des grands capitalistes^
THÉORIE !)E LA. VALEUR
(( cartels » et « trusts », la production est organisée de façon tpie rollrc totale d’un article par les entrepreneurs coaUsés est réglée d’avance dans tout le territoire où la combinaison exerce son inlluence, c’est-a-dire pour quelques articles de consoniniation dans une grande partie du inonde ou même dans le monde entier. En meme temps, cependant, leur monopole peut ici egalement inlluer, dans certaines limites, sur la demande totale et effective. Les rapports sociaux basés sur l’appropriation privée mettent déjà les grands capitalistes alliés à même de ne tolerer (|ue la satislaction des besoins de certains consommateurs ; ceux qui paient des prix de marche capables de procurer aux monopoleurs les dividendes voulus. Et cependant, parmi les industries nationales ou internationales dominées ainsi par des coalitions de grands capitalistes, il y en a plusieurs qui pourvoient aux premières nécessites de la vie humaine.
Nous aurons encore à examiner de près ces coalitions de grands capitalistes à la lin de ce tome et dans le suivant lorsque nous exposerons la théorie générale du capital et du profit. En ce qui concerne la valeur d’usage sociale des richesses, nous nous contentons ici de faire remarquer que partout où ces coalitions dominent entièrement la production d’un article quelconque, pouvant régler ainsi complètement l’offre totale de cet article et inlluer sur la demande par la hausse des prix de marché, les richesses humaines peuvent obtenir une valeur d’usage sociale tyranniquement accrue, correspondant à des prix de monopole tyranniquement hausses, ün sait que, — grâce à des opérations de ce genre et aux spéculations linancières qui se loiidenl la-dessus, la marchandise en laquelle s’exprime la valeur d’échange de toutes les autres denrées, l’or, possède déjà en réalité une valeur fictive, — valeur d’usage et valeur d’échange lictives. Cette valeur, dépendant du rapport entre la provision d or cpie les monopoleurs mettent à la disposition du monde et la ilemande totale d’or (demandes du iiiétal comme moyen d échange et comme matière première de certaines industries), est une valeur fictive et artificielle en tant que la rareté du inétal est maintenue artificiellement à un niveau déterminé par la
THÉORIE DE LA A^\LEUK ^9
haut.' finance et les grands propriétaires des mines d’or.
Sous l’inllueuce de ces coalitions de grands entrepreneurs, propriétaires de mines, rois des chemins de fer et monopo-
feuis de matières premières, un pareil résultat s est accomi^^ii déjà ou est eu train de s’accomplir dans diverses branches d.. nroduction nationales ou Internationales.
’ Ces coalitions existent pour les articles de œnsoinmaUon les plus différents; pour les métaux et les matières pienncies et secondaires de la plupart des industries, acier, nicke , cuivre, cuir, charbon, pétrole, etc. ; ensuite pour certains aliments et certaines boissons, viande, sucre, v\ ns ey , bière fruits, cpii ont donné naissance en Amérique a des trusts en continuel développement. Nous ne nu-ntionnons qu’en passant certains produits dont la nature facilitai a concentration entre les mains de quelques grands sy ndicats de capitalistes, par exemple le diamant, les engrais cliiini (pies, dont on a pu restreindre à volonté la production et
l’échange. . • i i>
Nos sociétés modernes (pii ont vu la suppression des dunes
et des droits léodaux. corvées royales ou seigneuriales du
Aloven .\ge, ces société's ([ui ont aboli le droit de propnetc
privée sur les ponts et sur les routes, ont livré à quekpies par-
culiers les sources d’où les hommes tirent leurs premiers
inovens d’existence.
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