THEORIE DES BR: L I. ES- I. K T TU ES
que ces frontières existent, non pas du gré de Boileau, d'Horace ou d'Aristote, mais de par Dieu comme auteur de la nature; qu'elles ont été reconnues et marquées par les auteurs des premiers chefs-d'œuvre, dessinées enfin avec plus ou moins d'exactitude par les critiques d'après ces puissants explorateurs.
Non, les règles, les véritables règles ne valent point par l'autorité personnelle des législateurs littéraires. Ou plutôt c'est là un titre excessif. Le législateur ne crée pas le droit sans doute, mais en même temps qu'il le définit, il impose ses définitions par un acte de volonté souveraine. Rien de semblable en littérature. Le théoricien, le critique,- le précepteur littéraire n'est qu'une intelligence qui constate ; encore nous laisse-t-il libres de vérifier. Non, les règles ne sortent point toutes armées du cerveau de quelques Aristarques. Ceux qu'on nomme ainsi n'ont sur nos jugements qu'une autorité de troisième ordre. Au-dessus d'eux nous mettons les modèles, les maîtres, les créateurs; au-dessus des créateurs, l'éternelle nature dont ils sont les plus fidèles interprètes. Et si les théoriciens ont quelque gloire, elle est tout entière dans leur sagacité à dérober aux maîtres le secret de leurs chefs-d'œuvre, à la nature celui de ses exigences. Ils les constatent, ces exigences, ils les développent, ils les codifent, mais ils ne les créent pas plus que le législateur ne crée la justice et le droit. Pourquoi ne les en croirions-nous pas eux-mêmes? « Il est bien permis, dit Aristote, de reconnaître — ou de réduire en théorie — les causes du succès que certains orateurs obtiennent, soit par' méthode, soit par talent naturel, or cette reconnaissance, tout le monde avouera qu'elle est l'œuvre de l'art (1). >^ Aux yeux de Cicéron, la rhétorique est une pure et simple observation des procédés qui font l'efficace de la parole. « Ohservatio quœdam est, ut ipse dixi, eariim rerum, qiiœ m dicendo valent {'2,) . » Voilà bien
(1) Rhétorique, I, 1.
(2) De nratore, II, ?57,.
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les règles d'après leurs plus illustres organes, la nature observée, les chefs-d'œuvre analysés et rien de plus. Ainsi l'entendait le père putatif ou réel du romantisme: «Les genres et les règles ne sont point arbitraires, écrivait Chateaubriand, mais ils sont nés de la nature même (1). » C'est ce qui fait leur valeur, mais encore c'est ce qui fait leur permanence et leur universalité. Les essences ne changent pas, ni par conséquent la nature humaine. Donc toujours et partout, mêmes exigences, mêmes procédés pour y satisfaire, mêmes formules pour traduire ces procédés; donc toujours et partout, mêmes régies. La conséquence est rigoureuse, et avant de laisser venir l'objection de fait, il importe de nous bien affermir dans la possession du principe, de la vérité, du droit.
En droit il n'y a qu'un goût. — Objection de fait. — Sou danger. Sa valeur. — La .vraie nature et la fausse.
Or la certitude immuable des vraies lois littéraires appelle comme une conséquence nécessaire, la certitude immuable du goût. Le goût, c'est, dans l'individu, le sens délicat du vrai, du juste, du beau, du touchant : non pas faculté séparée, mais puissance complexe, fleur et fruit de toutes les facultés appliquées en concours et en ordre à juger les choses de l'art. Considéré dans la foule, c'est la direction générale des appréciations portées en matière d'art dans un temps ou un lieu déterminés: goût français, espagnol ou allemand, goût de ce siècle ou de cet autre. Dans ces deux acceptions, le rôle du goût est de juger, de juger en littérature par exemple si l'action de telle parole est puissante et ordonnée. Mais d'après quoi juger? D'après les vraies lois de l'art sans aucun doute, entendez d'après la nature
(1) Essai sur la littérature anglaise.
90 THÉORIK DKS BELLES-LETTRES.
de l'homme et celle des choses. Base certaine; donc les jugements du vrai goût doivent être certains comme ellemême, sans jamais vaciller au gré de l'impression, de la fantaisie, de l'humeur. Base toujours une; donc le goût est nécessairement un, en droit du moins. Que des goûts et des couleurs on ne dispute point, ce peut être charité, courtoisie ou politique, mais rien de plus. Chacun son goût, dit-on. Passe pour le fait; mais l'ériger en droit, mais entendre que chacun est bien fondé à demeurer dans son goût propre, c'est faire acte de scepticisme, c'est nier le vrai en matière d'art ou tout au moins en désespérer. Tous les brillants de l'esprit n'y peuvent rien, non plus que tous les semblants de bonhomie pratique ou d'aimable tolérance. Conclure de la sorte une discussion d'art, c'est humilier trop fort ou la vérité que Dieu a mise au fond de toutes choses, ou la puissance qu'il nous a donnée pour y atteindre; ce n^est ni raisonnable ni fier.
Mais on se récrie; on en appelle au fait. Comment parler de règles fixes, de goût certain et immuable? Ou les règles et le goût ne reposent pas en définitive sur la nature de l'homme et des choses, ou cette nature même flotte et varie sans fin. Autrement pourquoi le goût changerait-il avec les nationalités par exemple? La tragédie de Racine est-elle le drame de Calderon ou de Lope? « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Pourquoi le goût changerait-il avec les époques? Ce même Racine fut adoré au dixseptième siècle comme le dieu du théâtte, et, dans le premier feu du romantisme, ne l'a-t-on pas entendu traiter àe polisson? Moh'ûHé, retours, révolutions, c'est l'histoire du goût comme de toutes les choses humaines. Comment l'accorder avec des théories de certitude invariable, d'immuable stabilité?
Voilà bien l'objection partout répandue. Objection qui va loin, sophisme à tout faire, et commode à rencontre de toute vérité. Mille sectes se partagent le monde; donc point de religion vraie, ou, s'il tu est une. qui la discernera? —
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Les opinions politiques sont une Babel; donc point de vérité politique. — Les hommes varient et se divisent même sur les obligations réputées de loi naturelle; donc point de loi naturelle certaine ou certainement reconnaissable. — On se partage sur les questions artistiques ; donc rien d'absoludans l'art. — Non que nous prétendions établir entre ces divers ordres d'objets une parité rigoureuse. Qu'il nous suffise de retrouver partout le même argument, partout s'élevant contre la certitude, partout se prévalant contre e]le des bizarreries, des variations, des inconséquences de l'homme. Ce qu'on oppose à l'unité de droit en matière de goût artistique, de goût littéraire, Montaigne, Pascal, tous les sceptiques de système ou d'humeur l'ont opposé, avec plus ou moins de finesse et d'ironie, à toutes les vérités de sens commun et de nature. Ce rapprochement n'est que pour nous mettre en défiance. La certitude artistique n'a-t-elle pas un même fondement avec toutes les autres? Ce qui vaudrait contre elle ne vaudrait-il pas contre toutes les autres? Qui l'ébranlé n'ébranle- t-il pas logiquement toutes les autres? Voilà de quoi réfléchir.
Et maintenant regardons l'objection en face. Elle ne s'en prend pas à la doctrine même, à la vérité du principe ou à la rigueur des conclusions ; elle articule un fait et nous met en demeure de l'expliquer. Eh bien ! n'estimons pas superflu de le redire : qu'arriveraitil, si nous étions impuissants à fournir l'explication demandée, si les fluctuations et les contradictions littéraires nous demeuraient une énigme? La doctrine en seraitelle compromise? Nullement. C'est chose de sens commun qu'à rencontre d'une vérité manifeste par elle-même, l'objection insoluble prouve notre faiblesse ni plus ni moins.
Mais l'explication n'est que trop facile. Tout d'abord l'évidence littéraire qui s'impose au sens droit réside surtout dans les lois premières, dans les principes et leurs suites plus imnaédiates. Un principe, si lumineux qu'on le suppose, n'éclaire point du premier coup jusqu'à ses plus
lointaines conséquences. Dans le long circuit de déductions où nous engage la nature de notre esprit, les objets pâlissent à mesure que l'on s'éloigne de la lumière centrale. Il devient facile de s'égarer; dès lors, quelle merveille qu'on se sépare? Ainsi de bons esprits peuvent ne point tomber d'accord sur une question de détail. Mais alors même, si la vérité est moins évidente, moins impérieuse, en conclura-t-on qu'elle n'existe pas et qu'un plus heureux effort d'attention et de logique n'eût pas dissipé le nuage*
Mais on se divise sur les principes mêmes, et s'ils sont écrits dans la nature de l'homme, comment la nature ne fait-elle pas l'unité ?
C'est qu^il y a dans l'homme comme deux natures en lutte perpétuelle. L'une se compose de tous les instincts vrais, droits et nobles, de tous les traits légitimes qui rappellent le premier dessein du Créateur et rendent aux yeux quelque chose de son image. Essentiellement faite pour le vrai, le beau et le bien, elle est la nature véritable, seule digne de ce nom, parce qu'elle répond seule au type éternel de l'homme. Par là même elle est infaillible; à toute question de son domaine elle répond par la note exacte de la vérité. Aussi la saine philosophie voit-elle dans son témoignage une garantie, un critérium. Évidemment cette nature-là est une, comme le type qu'elle reproduit et comme le vrai où elle adhère ; assez large d'ailleurs et généreuse dans son unité pour donner place à mille variétés légitimes, permettant l'originalité — nous le savons — en même temps qu'elle impose le sens commun.
L'autre, à laquelle il serait plus juste de refuser le nom de nature, c'est d'abord l'ensemble des instincts mauvais nés de la déchéance originelle et dont l'influence est grande, on le verra, pour dépraver le goùl. C'est encore, et surtout ici, la masse des erreurs accréditées, des préjugés en vogue, des impressions irréfléchies par lesquelles
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se façonne, il faudrait dire se falsifie et se frelate (1) l'homme, cet être mystérieux « encore plus impénétrable à soi-même qu'aux autres (2;. » Aussi tandis que la vraie nature est invariable, celle-là est mobile, changeante, diverse comme le caprice, comme le préjugé, comme la passion, comme tout ce qui est contingent et accidentel. La première suppose des facultés en parfait équilibre, dans l'ordre, dans la hiérarchie. La seconde se fortifie et s'accroît de tous les désordres qui pervertissent la rectitude de la première. A quoi bon prolonger le parallèle? N'est-il pas évident du reste que la première de ces deux natures, que la nature vraie est celle où nous fondons les lois de l'art?
El maintenant nous n'aurons plus aucune peine à expliquer comment cette nature infaillible est souvent réduite au silence par sa rivale, comment, par suite, les lois de l'art, les grandes lois^ peuvent être oubliées, méconnues. Mille causes y concourent, physiques ou morales. C'est tout d'abord le climat, qui, en modifiant le tempérament, exalte ou endort l'imagination, surexcite ou émousse la sensibilité. C'est par ailleurs l'éducation, l'éducation indispensable au développement des facultés, mais puissante pour leur perversion comme pour leur perfectionnement. C'est encore l'opinion, l'opinion, seule règle pour tant d'esprits incapables de juger par eux-mêmes; l'opinion, avec tout ce qui contribue à l'égarer, gloriole nationale, préjugés de race, de secte, de parti, d'école. C'est enfin la corruption humaine, orgueil de l'esprit, sensualisme et le reste. Non vraiment, s'il ne faut qu'expliquer le fait des variations du goût littéraire, la tâche n'est que trop aisée.
Mais ni le fait ne constitue le droit, ni les nuages amoncelés n'empêchent de retrouver la lumière. Jamais je ne puis accepter comme également vrais deux jugements
(1) .Moutaisne a dit: se pipe.
(2) Bossuet.
94 THÉORIE PKS BELLIiS- LETTRES.
artistiques ou littéraires en contradiction l'un avec l'autre ; ce serait plus que du scepticisme, ce serait de l'hégelianisme pur. Que si le point en litige est de conséquence, fùt-il à quelque distance logique des premiers principes, je ne dois pas désespérer de reconnaître à coup sûr celui des deux jugements que l'infaillible nature a dicté. Non, la multiplicité des erreurs n'empêche pas la vérité de rester une, invariable, immortelle, et c'est mal estimer l'homme que de la croire en dehors de ses atteintes. Cherchons-la donc en littérature comme ailleurs, sûrs de n'arriver point à démontrer tout, mais ambitieux de resserrer quelque peu le champ des opinions libres, c'est-à-dire, après tout, des ignorances. Et quand nous arriverons au bout de notre puissance de conclure et de sentir, n'ayons point la présomption de croire que la vérité s'arrête à nos étroites limites, et qu'il n'y a plus rien parce que nous ne voyons plus rien nous-mêmes. On loue ailleurs l'effort modeste d'un esprit qui tend à la vérité parce qu'il a cru en elle : pourquoi serait-il ici chimère et présomption? Aussi bien, si les objets sont divers, les principes sont uns et les questions en s'élevant arrivent à se confondre. Y a-t-il une vérité, un ordre, et sommes nous capajîles de le reconnaître? Gomment dire « oui » en fait de morale et « non » en matière d'art, « oui » pour le bien et « non » pour le beau ?
Laissons donc à d'autres le scepticisme littéraire. Il appartient de plein droit à qui ne reconnaît ni bien ni mal, ni ordre ni désordre, à qui poursuit d'une curiosité indifférente toutes les manifestations de la vie, à qui se lient satisfait, pourvu que la puissance brute ait paru et que « la sève humaine ait monté (1), « à qui professe que tout ce qui est a droit d'être, et que l'homme, quoi qu'il fasse, est ou irresponsable comme une pure machine nerveuse, ou, ce qui revient au même, toujours également
(1) M. ïaine.
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bon, juste, saint, adorable, Dieu. Que les théoriciens de ces écoles soient sceptiques en fait d'art, à la bonne heure; quant à nous, spiritualistes et chrétiens, ce serait une inconséquence périlleuse, et pour trancher le mot, une véritable lâcheté d'esprit.
Si nous sommes classiques et comment. — Si le romantisme vit encore. — L'école de la puissance quelconque et l'école de la puissance ordonnée. — L'esprit classique. — L'esprit français. — L'esprit chrétien.
Voilà, ce semble, notre situation bien définie et notre drapeau littéraire franchement arboré. Toutefois, pour achever de faire le jour dans ces questions si complexes et pour beaucoup si vagues, il peut être bon de préciser encore. Ce sera une conclusion naturelle à ce premier livre et comme une brève revue des principes que nous avons essayé d'établir.
Si nous avions écrit en 1830 et que l'on nous eût demandé : « Êtes-vous classiques ou romantiques? » nous aurions répondu sans hésiter : « Ni l'un ni l'autre. » Les classiques d'alors, c'étaient les derniers héritiersdeVoltaire, secs, faux, glacés comme leur maître, plus étroits encore et plus ennuyeux. Les romantiques, c'étaient ces jeunes talents semés par la Providence au début du siècle avec une prodigalité magnifique, mais volontairement sortis de leur rôle et de leur voie, réformateurs la veille, révolutionnaires le lendemain par caprice d'orgueil. A droite, un pharisaïsme littéraire sans intelligence et sans àme; à gauche, un véritable protestantisme qui posait, lui aussi, en principe la souveraineté de l'inspiration individuelle, c'est-à-dire le libre examen. Nous n'aurions donc marché ni à droite ni à gauche; isolés des deux écoles, et fidèles à un idéal dont elles s'éloignaient chacune à leur manière.
9(5 THÉORIE DES BELLEî>-L ETUI ES.
Après cinquante ans, la question que nous avons supposée a-t-elle encore un sens? Les querelles d'alors sont éteintes, mais hélas! la vie littéraire avec elles. Les classiques ne s'appellent plus. Dieu merci, Luce de Lancival, Esménard ou Népomucène Lemercier. Ce beau titre, que personne aujourd'hui ne mérite ni n'ambitionne, est retourné aux vrais maîtres de l'art français, aux mâles et sobres esprits du dix-septième siècle. 11 y aurait là un progrès, si le culte de ces grandes mémoires était plus sincère, si l'admiration, restée de bon ton, nous allions dire de commande, ne se tempérait d'une arrière-pensée ironique, à traduire ainsi peut-être : « Ils ont bien fait pour leur temps. » — Quant au romantisme, existe-t-il encore ? Oui et non, ce semble. Il en est de lui comme du protestantisme auquel nous le comparions tout à l'heure. La grande hérésie ne vit plus dans sa forme primitive. Assurément Luther et Calvin ne se reconnaîtraient pas en MM. Coquerel, de Pressensé ou Réville. Où est la confession d'Augsbourg ? Où sont les trente-neuf articles d'Elisabeth? Et cependant le principe est toujours vivace, et c'est lui qui, par ses développements nécessaires, a tué les formes anciennes. Ainsi l'indépendant, le latitudinariste, le nihiliste des sectes contemporaines est bien plus protestant que les pères de la prétendue Réforme, car il est plus logique à pousser jusqu'au bout leur enseignement. D'autre part, s'il a quelque droit de railler leurs timides inconséquences, il est vrai qu'il procède d'eux et qu'ils revivent en lui. Suivons le parallélisme : il est frappant, il s'impose. Le Romantisme a bien été chez nous le protestantisme littéraire. Sous couleur de réforme, de retour aux anciennes mœurs, le protestantisme avait détruit la foi en déchaînant l'orgueil individuel. C'est bien l'orgueil individuel que déchaînait le romantisme dans la préface des- Orientales pd^r exemple, et dès lors, sous prétexte de retour au vrai, à la nature, on allait logiquement à l'extravagance. Or, en poésie comme en religion, les sectes ont dû se multiplier, en enchérissant
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l'une sur l'autre : fantaisistes, coloristes, réalistes, naturalistes, tous romantiques de race malgré qu'ils en aient. Libre à M. Zola de venger les classiques dès attaques de Victor Hugo en le montrant aussi loin qu'eux-mêmes de la réalité crue. Nous ne serons pas dupes de l'industriel qui a réussi à faire accepter son naturalisme comme une nouveauté. L'auteur de rAssoïvmoir et de toute cette épopée répugnante n'est qu'un réaliste plus réaliste, un romantique plus romantique, non par je ne sais quel reste d'idéal dont il s'avoue infecté, mais par une licence plus entière et de plus choquantes fantaisies. Qu'il prenne en pitié les timidités du patriarche, soit ; mais c'est entre eux querelle de famille et pour nous de médiocre intérêt.
Au demeurant, quoi qu'il en soit des sectes et des personnes, pour qui prend les choses de plus haut, deux grandes écoles sont en présence. D'une part l'école de l'effet quelconque, de la puissance quelconque, de l'âme quelconque jetée dans l'œuvre à tort et à travers. Nul souci d'élever l'homme ; et à quoi l'éléverait-on, puisqu'on ignore la fin dernière? Nul respect de la hiérarchie des facultés ; toutes se valent et c'est mutiler la nature que de les contrarier l'une par l'autre. Peu d'attention à mesurer la parole sur l'objet; la gloire est plutôt de le plier à la fantaisie souveraine. La vie, la vie quelconque dans l'objet présenté et dans les facultés qui le présentent, voilà tout ce qu'on doit réclamer de l'artiste. En fait d'art, il n'y a de mauvais que ce qui est pâle, languissant et mort. Voilà, dans son fond, l'école que M. Taine appelle « Germanique (1). » Nous ne discutons point sur l'enseigne; mais le lecteur qui aura bien voulu nous suivre sait de reste que nous ne le conduirons point là.
Et à quoi bon décrire une fois de plus l'école adverse ? D'un mot, c'est l'école de la puissance ordonnée, de l'effet ordonné, de l'àme ordonnée. On y estime que, la parole
(i) Histoire de la Littérature anglaise, liv. U, chap. n, § o.
ayant l'honneur d'agir sur l'homme, c'est peu pour elle de l'amuser et de lui plaire à tout prix; qu'elle doit respecter sa nature d'homme et travailler, de prés ou de loin, à sa destinée d'homme, ce qui l'engage à ne lui présenter que le vrai des choses, transparaissant à travers une âme saine. On ne croit pas violenter les facultés humaines, le talent, le génie de l'homme, en les conviant à respecter la nature de l'homme, la nature des choses et l'ordre essentiel voulu de Dieu. On a conscience de ne leur enlever par cette contrainte que les faux brillants de la déraison, les tressaillements malsains de la fièvre et les joies honteuses du sensualisme. L'axiome premier de l'école est celui-ci : « L'ordre existe, et, loin d'amoindrir la puissance, il l'assure et l'étend. »
Être de cette école, c'est être classique au sens large et noble du mot, et c'est ainsi que nous le serons, Dieu aidant. Nous avouons pour maîtres, de Périclés à Louis XIV, tous les grands hommes auxquels le bon sens universel maintient et réserve le droit de former la jeunesse. Mais c'est déférence et non fétichisme ; nous gardons le droit de les contrôler respectueusement d'après les lois premières, qu'eux-mêmes nous ont éclairées en les suivant habituellement de si près. Ils sont et restent classiques, parce qu'ils ont approché plus que personne de l'union parfaite entre l'ordre et la puissance. Nous voulons être classiques en prenant cette union pour idéal et en les jugeant eux-mêmes d'après elle.
Quoi de plus classique en effet que la puissance ordon" née, c'est-à-dire quelle leçon qui réponde mieux au besoin de développer dans l'ordre les facultés natives, à leur second éveil? Quand les lettres respirent et répandent cette atmosphère salubre de la puissance ordonnée, alors elles sont vraiment humaines^ elles justilient pleinement ce beau nom d'humanités dont nous laissons à tort perdre le sens et l'usage. Expression normale de tout l'homme, elles agissent normalement sur tout l'homme. Elles sont.
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chez l'écrivain, la belle âme qui se déploie, qui résonne pour ainsi dire tout entière, et dès lors impossible que, chez le lecteur, toute l'âme, sollicitée par cet appel sympathique, n'entre pas en branle pour vibrer à l'unisson. Ajoutez que, selon la loi de nature, ces deux âmes se seront perfectionnées par leur exercice même. Ainsi la parole aura traduit tout l'homme, résumé tout l'homme, élevé tout l'homme. Elle est donc instrument d'éducation et par excellence ; elle est bien humaine, bien classique, et si son rôle va diminuant dans les classes, c'est que l'éducation émancipée du christianisme ne sait plus former l'homme, ou peut-être a ses raisons pour ne le plus vouloir.
« École germanique, » disait tout à l'heure M. Taine, et il nous faisait penser à cet auteur « né français el chrétien » dont parle La Bruyère. Ce. n'est point ici une antithèse patriotique et nous ne voulons point nous mettre en peine de savoir si la docte Allemagne mérite absolument le triste éloge dont l'écrivain prétend l'honorer. Mais nous croyons bien vrai que la pente naturelle de l'esprit français est à la puissance ordonnée, plutôt qu'aux excès de l'imagination rêveuse ou ardente. Quand l'esprit français se retrouve quelque i^eu luimême, quand il échappe aux modes étrangères, aux théories de dévergondage, on y reprend sur le fait et sur le vif ce goût de netteté pratique, excellante guider le nuiiivement des facultés inférieures sans les enchaîner quoi qu'on en dise. L'esprit français est raisonnable, mais sans lenteur ni froideur aucune, et ceux-là seuls l'estimeront timide et routinier, qui mettent la création dans l'extravagance et l'audace à braver le sens commun. Voilà pourquoi, lorsque nous rappelons toute parole littéraire à cet idéal de puissance ordonnée, en même temps que nous avons conscience d'être dans la vérité humaine, nou,< sommes tout particulièrement dans la vérité de l'esprit français.
Quant à nous inspirer de l'esprit chrétien, c'est chose que
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Dietatiqne- Sciences domestiv
UNIVEESITE D'OTTAWA
lOU THEORIE DES BELLES-LETTRES.
l'on ne nous contestera pas et que plusieurs nous reprocheront à notre gloire. Que le zèle ait ses intempérances, que d'aucuns aient prêté à sourire en voulant trouver ou introduire le christianisme jusque dans le détail de toutes les sciences : il se peut faire et nous n'y contredisons point. Certes le christianisme touche à tout; mais suivant la nature des objets, ce contact est plus ou moins immédiat, plus ou moins sensible, et nous n'entendons pas bien ce que serait une géométrie catholique par exemple. Accordons que la religion ait peu à voir dans la science élémentaire des nombres; elle est déjà bien plus directement intéressée à celle du monde et de la matière ; mais dès qu'apparaît l'àme, impossible d'éluder la question religieuse, et de ne. rencontrer pas le bienfait du christianisme présent ou les tristes effets de son absence. Encore bien qu'il soit tout surnaturel d'origine, de terme et de moyens, il ne peut nous toucher sans nous modifier dans le sens même de notre perfection de nature. Pour faire court, supposez-le remis à sa place dans les lettres : il les épure et les ennoblit de toutes parts. Leur objet s'éclaire, se colore, s'élève, et il en jaillit, par la rencontre de la vérité suprême, une flamme de sympathie généreuse, de passion pure et forte. Dieu, le monde, l'homme, leurs relations : sur ce champ illimité de l'activité littéraire, le christianisme, comme le soleil, verse à flots lumière, chaleur et vie. Ajoutons, pour y revenir peut-être, qu'il rend à tous les arts un service incomparable. En la personne adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il unit et l'objet suprême de l'art, qui est Dieu, et le plus haut objet proportionné aux prises de l'art, qui est l'homme ; il offre comme type désespérant et ravissant tout ensemble la gloire divine elle-même, devenue transparente dans la grâce et la vérité humaines. Considérez d'ailleurs l'influence exercée directement sur l'écrivain. Gardien et gardien unique de la rectitude naturelle, seul capable, en fait, de discipliner sans les détruire les forces vives de l'homme, comment le christianisme n'agirait-il