CHAPITRE PREMIER
L'âme recevant l'empreinte des choses. — Connaissance. Invention.
Parler c'est montrer son âme et les choses pour une fin. Composition préalable. — Deux éléments : action des choses sur l'âme, action de l'âme sur les choses.
Parler ou écrire, c'est montrer son âme et les choses à travers son âme, le tout pour une fin déterminée. Quelle est cette fin? L'action morale à exercer sur l'homme. Rappelons d'une façon moins abstraite que l'agrément ne peut jamais être le but unique ou dernier, que la parole doit toujours concourir plus ou moins directement à l'élévation de ceux à qui on l'adresse. Parfois c'est le but premier, unique; ainsi dans la poésie, dans le roman honnête, dans tout ce qu'on nomme sans grande exactitude littérature d'imagination, de fiction, d'agrément. D'ordinaire l'objet immédiat est plus terre à terre : leçon à donner, décision à obtenir, intérêt à défendre. Histoire, journalisme, éloquence didactique, politique ou judiciaire, toute la littérature d'action en est là. Mais alors même l'intention prochaine, immédiate, se doit rattacher et subor-
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donner à l'élëvation morale des auditeurs. Voilà donc bien nettement tracée la situation de qui entreprend un discours ou un livre. Le problème pratique a trois données: une impression précise à produire, pour cela des choses à faire voir, mais à faire voir dans la lumière, la couleur et la chaleur de l'âme.
Avant tout il faut composer, c'est-à-dire trouver, trier, assembler, ordonner les choses ; il faut les pénétrer de cette clarté personnelle, de cette couleur, de cette chaleur qui les rendront victorieuses. Grand et profond travail, infiniment curieux à étudier. On y trouve comme deux éléments contradictoires à première vue, une sorte de passivité jointe à la plus active énergie, ou plutôt une action réciproque des objets sur l'âme et de l'âme sur les objets.
L'âme se met avec eux en équation, elle reçoit leur empreinte, leur forme, elle s'informe d'eux à la lettre par la connaissance, par la méditation, par une intelligence pénétrante des essences et des rapports. C'est proprement ce que la rhétorique nomme l'invention. Mais en même temps que l'âme reçoit en elle-même la forme des objets, elle leur donne la sienne propre: comme elle subit leur empreinte, elle les marque, elle les frappe aussi à son efQgie. Gomme ils la déterminent en imposant à sa connaissance leur nature immuable, ellemême d'ailleurs, suivant sa propre nature et le but où elle vise, les modifie sans les altérer, et cela par une opération triple : toujours par la sélection qui choisit et la disposition qui ménage, souvent par l'idéalisation qui élève et embellit mais ne dénature jamais. Gela fait, cette empreinte reçue et donnée, l'âme est prête à se communiquer et les choses avec elle, prête à les faire agir sur les intelligences par la preuve, sur les imaginations par la peinture, sur les volontés sensibles par le mouvement contagieux de la passion. Il y faudra encore le style; mais le style, nous le verrons, n'est que le détail dernier, le fini, la fleur du travail de
1,'AMI- RECEVANT I EMPREINTE DES EH OS ES. lOo
composition. Omettons d'en parler à cette heure, et attachons-nous dans le présent livre à la composition ellemême. Déjà, en esquissant l'action mutuelle de l'âme et des choses, puis la force communicative qui en résulte, c'est la composition tout entière que nous avons décrite en abrégé.
L'âme se donnant l'empreinte des choses: — de loin par la science. — Que doit savoir quiconque veut écrire ou parler ? — Ce qui manque à la science moderne. — Empreinte actuelle des choses. — Méditation.
L'àme doit donc avant tout s'informer, s'empreindre des choses, et cela en deux manières: de loin et une fois pour toutes par un ensemble de connaissances acquises, de prés et sur l'heure par la méditation.
Combien indispensable est tout d'abord cette empreinte lointaine des objets, cette science habituelle, véritable fond de l'orateur et de l'écrivain ! Il faut savoir pour parler et pour écrire ; la raison en est triomphante et la voici : parler c'est dire quelque chose. Banalité peut-être? Non certes, car on l'oublie vite, et il semble que, dans l'opinion de plusieurs, le grand art de la parole sert à déguiser le néant de la pensée.
On sait quelles connaissances vastes Cicéron demande à son orateur, avocat et homme politique. Et nous, quel programme tracer à l'avocat moderne, au journaliste, au député, au prédicateur, à quiconque veut, pour la cause du bien, se rendre capable de tenir une plume ou d*âffronter un auditoire? Savoir tout ne serait pas trop, ce semble; mais la vie est courte et la tête n'y suffirait pas. Il y aura donc et des spécialités de profession et des spécialités transitoires. On sera théologien ou juriste, voué à l'histoire ou aux lettres, capable d'ailleurs de s'assimiler vite
une question étrangère à ses études préférées. Et cependant il reste pour tous un fond de connaissances indispensables; il est des objets premiers dont toute âme doit porter l'empreinte, si peu qu'elle ambitionne d'agir. Gicéron les énumérait à son point de vue: nous avons le droit de les rappeler au nôtre; encore est-il plus haut et plus vaste par là même que nous sommes chrétiens.
Notre écrivain, notre orateur possédera donc au moins les grandes lignes des sciences directrices de la vie, de la vie morale surtout. Il saura Dieu, Jésus-Christ, l'Église, le catéchisme, ces choses partout présentes, malgré qu'on en ait, et qu'il faut bien regarder en face, quand même on est si malheureux que de n'y pas croire. En cette matière du reste, chez les adversaires, que d'animosités par ignorance, et parfois, chez les défenseurs, quelle impuissance faute de savoir 1 Avec Dieu, notre écrivain connaîtra l'homme, l'homme éternel, c'est-à-dire le cœur humain, l'homme historique, manifestation variée de l'homme éternel; l'homme actuel, avec ses singularités de surface audessous desquelles il faut retrouver, pour agir sur elle, la commune et immuable nature ; l'homme actuel dans le milieu social et politique où il vit. Ajoutez le monde physique, les grands phénomènes et les grandes lois de la création matérielle. Comment les ignorer aujourd'hui? Gomment se priver de les connaître, au moins en gros, au double point de vue du beau et de l'utile, du bien-être de la vie et de l'élévation de la pensée ? Ainsi donc catéchisme, philosophie, histoire, géographie, grands et populaires résultats des sciences physiques et naturelles, connaissance de la nature humaine et de la société actuelle, idées • générales mais précises en art et en littérature, en un mot Dieu, l'homme, le monde et le principal de leurs rapports: tel est le programme obligatoire pour tout candidat sérieux de la parole ou de la publicité. Que vaudrait à moins la parole? Où seraient les éléments de sa puissance littéraire? N'est-ce pas dans cet ensemble de connaissances
r/\ME RECRVA?(T F ' F M Pt'. F I IN T !• DFS CHOSES. 107
qu'elle trouve les rapports, les allusions, les images, les sentiments, tout ce qui lui donne prise sur les esprits, les imaginations, les cœurs ? Mais encore où serait sa force d'action, s'il lui manquait la connaissance certaine du but où mener les âmes et des voies par où l'atteindre? Assurément nous improuverions le théologien qui, sachant Dieu, ferait profession d'ignorer le reste. Mais que dire du journaliste qui régente l'opinion et qui ne connaît pas Dieu? Osons aller jusqu'au bout de notre pensée. Que dire de la science moderne là où elle n'est plus chrétienne? Entre les trois grands objets de l'esprit, Dieu, l'homme, le monde, elle supprime ou dénature le premier ; par une suite nécessaire, elle mutile et obscurcit les deux autres, toute fière d'ailleurs et toute superbe de pénétrer plus avant que jamais dans le troisième, dans le moindre. Investigations admirables, soit; mais où sont les vérités maîtresses de la vie? Connaissances infinies, soit encore; mais où est la science vraiment digne de ce titre, l'ensemble méthodique, lumineux, un? Où est le principe d'unité, le nœud vivant de cet ensemble? Les âge?' de foi le possédaient dans la philosophie, lien commun de toutes les vérités de nature et d'ailleurs en connexion hiérarchique avec la théologie, science de tout l'ordre surnaturel et révélé. On a émancipé, sécularisé la philosophie, et le fait est qu'elle en est morte. Par là même on dénouait le faisceau des connaissances humaines. Et maintenant multipliez-les à l'infini : elles demeurent éparses; l'unilé manque, la grande science n'existe plus. Voilà qui peut sembler paradoxal à qui se laisse mener par le cri populaire. La science! Mais quelle époque en a jamais tant parlé ? Le mot est partout, partout adoré, comme était, il y a cent ans, le mot de philosophie dODt il tient précisément la place. Pour la foule, on est savant comme on était philosophe, par le seul fait de sortir du catholicisme, et c'est un dogme dans la grande opinion vulgaire que la science est l'antithèse absolue de la foi. Libre aux flatteurs du siècle d'acclamer sa gloire scien-
tifique. Gloire bien mêlée, bien contestable, et parce que, tandis que le monde physique va s'éclairant de plus en plus, la nuit se fait sur les principes et les lois de la \ie morale, et parce que, tandis que les connaissances augmentent, l'idée même de la science a disparu (1).
Si quelqu'un voyait dans ces observations un horsd^œuvre, nous le prierions de prendre garde qu'il s'agit pour nous de préparer de loin l'écrivain sérieux, l'âme capable d'exprimer le vrai en s'exprimant elle-même. Or nous écartons-nous, en l'avertissant de se faire un fond, une doctrine moralement complète et vigoureusement ordonnée? Est-il superflu d'ailleurs d'accuser dans la foule des intelligences contemporaines les lacunes et les illusions qui rendent cette doctrine plus indispensable que jamais?
Supposons acquis le fond de connaissances. Encore faut-il le féconder, l'exploiter par la méditation actuelle.
Les objets que nous présentons à travers notre âme n'auront sur l'auditeur une influence plénière qu'à la condition d'être exprimés amplement, en détail; nous devrons les développer, les épanouir. S'agit-il d'une vérité contestée? Cette ampleur est indispensable pour convaincre. Dites à un incroyant de bonne foi que le christianisme est chose divine; il vous attend à la preuve, au développement. S'agit-il d'une vérité admise, l'énoncé sommaire nous laisse froids ; pour nous rendre l'objet vivant et sensible, présentez-le largement dans une expression détaillée et moralement complète, c'est de rigueur. Nous lisons dans un manuel d'histoire que la retraite de Russie fut un désastre; voilà qui nous touche médiocrement. Que le
(1) Le positivisme entre autres ne l'a pas seulement perdue ; il la détruit formellement quand, par un défi sans exemple aux tendances invincibles de l'esprit Inimain, il met hors la science la question de la première cause et celle de la fin dernière, ces deux questions sans lesquelles la science ue se conçoit même plus. Avec cela il reste des connaissances, des sciences même, si l'an veut ; quant ù la science on ne devrait plus oser la nommer.
L'AME UECEVAiNT L'EMPREINTE DES CHOSES. 10!»
mênie fait se déploie sous la plume d'un historien comme Ségur ou Thiers, ou sous le pinceau d'un poète comme V. Hugo (1); l'imagination voit, le cœur saigne : l'imagination et le cœur vivent de détails. Aussi les maîtres mettaient-ils l'art de la rhétorique à développer les objets, à faire saillir toute la force de persuasion, tous les éléments d'action morale qui s'y cachent (2).
Mais pour exprimer ainsi les choses, l'auteur a dû recevoir en soi la même impression, la même empreinte nette, vive, totale. Disons mieux, il a dû se la donner; car un effort actif, énergique, s'est joint nécessairement à la passivité que supposent les impressions subies. Imaginez une cire vivante et capable de vouloir, qui s'appliquerait d'elle-même et avec force à la médaille qu'elle souhaiterait de reproduire. Ainsi notre âme en présence des objets ; elle s'y applique, disons-nous, et ce mot est significatif autant que juste. Encore l'âme fait-elle plus que notre cire animée, puisque, par un curieux échange d'influences, en même temps qu'elle se modèle sur les objets perçus, elle les marque elle-même de sa ressemblance. Mais la comparaison garde une réelle justesse et nous suffit pour le moment.
S'appliquer ainsi aux choses, c'est les méditer. La méditation n'est que l'application des puissances en concours et en ordre. Si une faculté reste oisive, l'objet n'aura pas fait impression sur toute l'âme. Admirons les abstractions du mathématicien et du philosophe, mais n'y voyons pas le type achevé de la méditation humaine. Par ailleurs, que les facultés s'appliquent dans l'ordre, sinon l'empreinte en est inexacte. Que la raison gouverne, maintenant sa suprématie naturelle, suspendant même pour un temps, au bénéfice de la précision et de
(1) V. Hugo : Les Châtiments; l'Expiation.
(2) "Eaxw ô'î) pr|Topf/.rj oJvaa'.; ~tp\ éV.aa-ov io\j Ôcwo^iat z6 h/ovfôa;vov -'.6avdv. (Aristote : Rhetoriqw I, 2.) — « Summa autem eloquenliœ laus est amplificare rem ornando. « (Cicéron.)
no IHÉOKIE ni':S liELLES-LETTULlS.
la logique sévères, le jeu de l'imagination et du cœur, mais à charge de leur rendre ensuite la liberté de parfaire à leur façon l'œuvre commune. Telle est la méditation, témoignage, si l'on veut, de la faiblesse de l'àme, de sa lenteur à se pénétrer des choses, mais tout ensemble condition de la force intellectuelle et morale que Dieu nous a départie. A ce prix seulement les convictions sont profondes, les sentiments durables, les résolutions vigoureuses.
Couiiueut on peut guider la uiéditatiou. — Les lieux communs selou la critique et selon la rhétorique. — Les lieux communs de la rhétorique, chose sérieuse et naturelle. — Etude des objets en eux-mêmes. — Définition.— Analyse des parties. — Etude des objets parleurs relations:
— Affinités. — Oppositions. — Puissance particulière du contraste.
— Hiérarchie logique. — Causalité.
Or si rien ne supplée l'effort de la méditation, la guider reste possible. C'est à quoi servent ces points de vue généraux, constants, indiqués par la nature même; c'est l'office des lieux communs. Mais le terme n'est-il pas équivoque? La rhétorique fait grand cas des lieux communs; la critique les tient en grand mépris. Libre à elle de le faire, si elle entend sous ce nom les banalités, les vérités générales conçues sans originalité ni profondeur. Mais il ne faut pas oublier que les vérités générales font seules la grandeur et l'intérêt du détail, qu'elles sont d'ailleurs inépuisables et que l'originalité vraie y trouvera toujours son compte. Dieu, rhomme, le monde et leurs relations : immense et magnifique lieu commun où se rencontrent tous les esprits et qu'ils peuvent exploiter.indéfiniment sans risque de l'épuiser jamais (1).
(1) S'excuser de n'être pas original sous prétexte qu'il ne reste plus rien de neuf à dire, c'est, croyons-nous, ou une boutade, ou une défaite. « Tout est dit el l'on vient trop tard, » écrit Laliruyère. C'est la boutade.
Quant aux lieux communs de la rhétorique, ne leur attribuons point le pouvoir de créer la pensée, mais gardons-nous de les mépriser comme vieilleries d'école. Après Aristote et Gicéron, nous pouvons nous y arrêter un moment sans mauvaise honte ni appréhension de pédantisme. Aussi bien ce rapide souvenir nous les montrera parfaitement sérieux et rationnels.
Pour se donner l'impression totale et vive des objets, l'âme est naturellement amenée à les considérer en euxmêmes et dans leurs relations indéfinies. Étude des essences, étude des rapports: quoi de plus haut et de plus simple? Or là se réduisent tous les lieux communs.
Considérés en eux-mêmes, les objets sollicitent l'esprit à une opération double : à la définition, qui marque et sépare leur essence, à la division, qui les décompose en leurs parties.
Bien définir c'est bien connaître. Premier élément du style, suivant La Bruyère, mais surtout première condition de toute discussion qui ne veut point être une folle escrime de paroles. Que de questions résolues ou supprimées si l'on s'attardait à définir I Et qui donc saura rédiger, mais en outre faire accepter aux députés, aux journalistes, à tous écrivains ou parleurs, un dictionnaire des définitions les plus importantes ? On entend bien que, dans ce cas de la discussion, il les faudrait serrées, exactes, disant toute l'essence constitutive des choses et les isolant de toutes autres, ce qui suppose une définition unique pour chacune d'elles. En dehors de la controverse, quand il ne faut que déployerune notion délicate, complexe, légèrement enveloppée, la définition peut être multiple, sorte de description par traits accumulés. Nous
Quant à la défaite, ou la trouverait, ce semble, dans cet artrument d'un rapport officiel : « Ne demandez pas de chefs-d'œuvre à la poésie moderne : on ne peut refaire ni le Cid, ni Athalie, ni le Misanlhrope. » (S. de Sacy : Rapport sur le progrès des lettres, à l'occasion de Vexposition de 1867.)
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prenons là sur le fait notre esprit luttant ou rusant avec son impuissance. Incapable d'épuiser d'une seule vue tous les attributs et tous les rapports d'une même chose, il voltige pour ainsi dire à Tentour, il les reconnaît l'un après l'autre, et les note à mesure pour en caractériser la chose même (1). En tout cela rien que de fort sérieux.
Non moins sérieuse est l'analyse qui décompose un ensemble en ses éléments. La logique y gagne de conclure des parties au tout. Ainsi fait Lacordaire, par exemple, pour montrer que l'homme est par nature un être enseigné (2). Mais surtout elle en use pour faire justice de certaines généralités sonores, en grand honneur dans la discussion habituelle. On dit: « Le peuple veut; l'opinion réclame. » Allez au détail : comptez ce peuple, cherchez où se réduit cette opinion, voyez qui la fait et qui la partage. En vérité, si le bon sens était maître en fait comme en droit, pour arrêter plus d'une révolution, il lui suffirait du vulgaire procédé qu'on appelle énuméralion des parties. Voilà de quels services est capable ce lieu commun. Inutile de rappeler ceux qu'il rend à l'imagination et à la sensibilité. C'est lui qui donne le détail, et, nous l'avons dit, c'est le détail seul qui parle aux yeux et au cœur.
Sortons de l'objet lui-même, ne le regardons plus dans ses constitutifs essentiels ou dans ses parties intégrantes, mais dans ses relations avec sesentours. Nouveaux indices pour guider nos méditations et achever nos connaissances. D'ailleurs étude également naturelle et grave; et cependant nous ne quittons pas les lieux communs.
Constatons d'abord les affinités, rapports de voisinage, de parenté même, par où, dans la grande famille des choses, chacune tient de plus près à quelque autre. Ne
(1) Bossuet décrit ainsi l'incrédulité : Oraison funèbre d'Anne de Gonzague. — Mpr Landriol définit le vaisseau par ses différents usages: Discours pour la bénédiction du vaisseau d'Alexandre. {Œuvres, 1. 1.)
(2) Lacordaire : l"'^' Gouférence.
L\.MJ: KECEVANT LEMPUEliME DES CHOSES, 113
faut-il que mieux connaître? Les affinités dont il s'agit nous ouvrent la riche veine des comparaisons (1). S'agit-il de convaincre? L'esprit trouve là ces proportions, parités ou inégalités, d'où l'argumentation tire une si grande force.
Quoi, tu veux qu'on t'épargne et n'as rien épargné (2) !
s'écrie Auguste. C'est l'argument de parité. Quant à l'argument de proportion, qu'on nous permette un exemple qui pourra faire sourire. Scarron a vu céder au temps les plus belles œuvres de l'homme, et il conclut en philosophe :
Faut-il donc ra'étonner, si mon vieux pourpoint noir, Qui m'a servi dix ans, est troué par le coude?
Aux affinités répondent les oppositions semées dans les choses et dans les faits par la sagesse ordonnatrice, et concourant merveilleusement à l'harmonie générale. L'esprit y court d'instinct, sur d'ailleurs d'y trouver des révélations frappantes. Et d'abord il y puise l'argument des contraires et il raisonne ainsi, par exemple : « La Révolution a commencé par la déclaration des droits de rhomme; elle ne finira que par la déclaration des droits de Dieu (3). » Ou bien encore il découvre entre objets certaines incompatibilités tantôt matérielles, tantôt morales, d'où il suit que la présence de l'un exclut nécessairement celle de l'autre. L'avocat triomphe d'opposer à une accusation grave des antécédents qui la rendent invraisemblable. Ainsi faisait Lally pour son père; ainsi et bien mieux encore, l'apologiste chrétien, réduit à venger Notre-Seigneur Jésus-Christ du reproche d'imposture ou tout au moins de connivence aux illusions enthousiastes de ses disciples, met en regard de cette hypothèse blas-
(I) Nous nous réservons d'en parler une fois pour toutes à propos du Blyle, liv. m, chap. v.
(2j Corneille: Cinna, acte IV, scène II. (3) Bonald : Législation primitive, discours préliminaire
H4 THÉOKIK DES BELL i: S-I.ETTRES.
phématoire soit les vertus surhumaines, soit la sagesse consommée du Fils de Dieu.
Mais d'où vient la puissance du contraste pour aider au développement des notions d'ailleurs admises, pour les rendre saillantes à l'esprit, aux yeux, à la sensibilité? Delille, qu'il ne faut pas toujours dédaigner, en indique au moins la cause :
Des termes opposés qu'à nos yeux elle étale L'imagination mesure l'intervalle (1).
C'est bien dit, sauf le parti pris qui appelle imagination l'àme tout entière. Le grand plaisir de l'âme n'est-il pas de sentir sa propre action, mais de la sentir facile et vive? Or voilà précisément à quoi la provoque le contraste. En lui présentant à la fois deux termes opposés jusqu'à l'extrême, il la convie à en mesurer la distance d'un seul coup d'œil : action vive, car cette distance est moralement considérable, mais action facile, car les deux termes sont là tout près qui se touchent. C'est par où le contraste nous agrée, par où il éclaire les objets en doublant les forces de l'esprit qui les médite. Mais prolongez-le, prodiguezle, outrez-le ; tout change. A force d'être vif, le travail cesse d'être facile. L'âme n'est plus soumise à un branle puissant mais normal ; elle est heurtée, secouée, ballottée violemment d'une impression à l'autre. Les chercheurs d'efifet s'en applaudissent, mais nous savons de reste que 'effet n'est pas le beau.
Entre objets il n'y a pas qu'affinités ou oppositions réciproques ; il y a encore subordination, dépendance, hiérarchie véritable, troisième ordre de rapports que la méditalion aperçoit vite et qu'elle exploite au bénéfice de la conviction surtout. Comme les règnes de la création physique, les notions intellectuelles ou morales se classent naturellement en genres et en espèces. Les principes
(1) H&liWe: L'Imagination, ch.iul l.
tiennent sous eux leurs conséquences ; la thèse, ou vérité générale, appelle et régit l'hypothèse, ou application pratique. Tout a sa place dans l'échelle des êtres, et c'est fort bien fait de reconnaître cette place; rien de plus rationnel et de plus fécond.
Mais surtout les objets s'engendrent les uns les autres par voie de causalité, relation considérable entre toutes et où va d'abord — le mot même l'indique — la curiosité de l'esprit.
Félix qui potuit reriim cognoscere causas.
C'est que la proportion nécessaire qui unit l'effet à la cause décèle l'un par l'autre, et nous devient en bien des cas un critérium précieux. La cause connue par ailleurs accuse ou justifie les effets (Ij. Voilà qui est de grande lumière et de grand usage, non pas seulement dans la composition et la parole, mais dans la direction de bien des jugements pratiques. Hommes ou choses, tout ce que vantent les ennemis déclarés de l'Église devient par là même suspect au bon sens chrétien; tout ce qu'ils attaquent Tincline au moins provisoirement à la faveur. Et c'est justice. Le principe notoire d'où partent leurs sympathies ou leurs •aversions nous avertit d'orienter les nôtres dans un sens tout contraire. Par suite encore, nous serons parfaitement é(juitables d'accepter avec plus ou moins de confiance une même proposition sortant de cette bouche ou de cette autre. Une théorie de condescendance ne nous effraiera point, venant d'un homme connu pour la fermeté de ses principes. Elle sonnerait tout autrement si l'auteur ne brillait point par la conviction ou le caractère.
<i) Il fuit bon convaincre tout d'abord rincrédulité des motifs dont elle s'iiisnire. (R. P. Monsabré: Conférences de Saint-Thomas-d'Aquin, 21' Couférence.) Dans le même ordre d'argumentation, l'orateur vengerait les Croisailes ou la Vendée par le? causes morales des deux grands fait? bisloriques. (Le cardinal Pie: Panégyrique de saint Louis; Oraison funèbre de Madame de La Rochejaquelein.)
116 TIIÉUIUE DES BELLES-LETTllES.
En tout cela, c'est la cause qui juge l'effet. Plus souvent l'inverse a lieu; l'effet, plus en dehors et en saillie, dénonce la cause qui se cache, et l'on entend que dans l'ordre moral il en soit plutôt ainsi. Où voir l'àme et les intentions, que dans les paroles et dans les actes? Et quelle féconde veine que cette étude des causes par les effets! Lacordaire y a trouvé ses plus belles conférences, celles où il établit la divinité du christianisme parle témoignage des vertus (1).
in
Application. — Objets'priacipaux dont Tâme peut avoir à se donner l'empreinte. — Une notion. — Un mot. — Richesses logiques enfouies dans le langage. — Application des lieux communs à l'étude des mots. — Un texte. — Un fait. — Un personnage, un caractère. — Conclusion.
Envisageons non plus les auxiliaires et guides naturels de la méditation, mais quelques-uns des grands objets où elle s'applique de préférence. Nous verrons du même coup le service qu'elle peut tirer des lieux communs.
Est-ce d'une notion que l'âme veut se donner la vive empreinte ? S'agit-il d'un être réel ou idéal, physique ou intellectuel, d'une vertu, d'un vice? La définition et l'énumérationdes parties sont d'abord indiquées, sans préjudice des autres lieux communs, toujours en connexion et pour ainsi dire en collaboration facile. Ici, rien qu'il faille ajouter, ce semble ; tout a été dit plus haut (2).
Mais voici que, pour éclairer la notion, le mot où elle s'exprime va nous être d'un grand secours. Il y a, disait Leibnitz, toute une philosophie pétrifiée dans le langage.
(1) Lacordaire: Conférences, 21 à 29.
(2) Bossuel définit l'incrédulité. (Oraison funèbre de la Palatine.) Lacordaire décrit l'univers au point de vue spécial des difficultés qu'il offre à l'apostolat. (24» Conférence.) Mer Landriotdéveloppe la mission du vaisseau par des définitions successives. (Œuvres pastorales, 1. 1, p. 217. Palmé, in-8.)
Ce n'est point merveille. Si le mot n'est point forgé de tête et à la pédantesque, s'il émane de la vraie source qui est le bon sens populaire, il n'est autre chose que l'idée prenant cours dans une forme heureusement expressive. Il nous arrive d'en user avec une irréflexion nonchalante, comme on dépense une monnaie sans en regarder l'empreinte. Et pourtant cette empreinte ravirait un artiste ; mieux encore, elle serait parfois toute une révélation pour le penseur. Du mot bien entendu jaillit souvent une induction philosophique et scientifique de premier ordre. Au temps où il n'avait pas mis sa science à la remorque de l'irréligion régnante, Max MùUer notait que, dans la langue sanscrite, une des langues mères, une des révélatrices de l'esprit humain, la même racine GNA signifie tout ensemble nommer et connaître, c'est-à-dire qu'elle identifie la parole avec la connaissance, acte propre et indice irrécusable de l'esprit. Qui parle est donc esprit, ou autrement, le fait de la parole valait dés la plus haute antiquité comme preuve de la spiritualité de l'àme. De même Bossuot a montré dans les noms de secte des noms de séparation, de particularisme: Arien, Socinien, Luthérien; partisan de cet homme ou de cet autre, au lieu que le titre de catholique est en soi tiire d'unité, de gloire (1;. Et quelle riche source d'argumentations doctrinales et morales tout ensemble ! Que de vérités hautes, consolantes, pratiques, gisent à fleur du langage, déposées là par la sagesse naturelle ou par la foi I Le mot défunt rappelle que la vie est une fonction responsable. Un cimetière est un champ où l'on dort; ce titre à lui seul promet le réveil, l'immortalité. La mort est un trépas, un simple passage. Saint François de Sales s'en est souvenu dans l'oraison funèbre du duc de Mercœur. Nous nous trompons, dit-il, de nommer ijiorts ceux qui sont sortis de la vie présente. « Aussi
(1) Bossuet: Sermon pour la vêture d'une nouvelle catholique, le jour de la Purification.
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noslre langue françoise ne les appelle pas morts mais trespassez, protestant assez que la mort n'est qu'un passage et traject au delà duquel est le séjour de la gloire. » Et tirant parti de l'expression ainsi analysée, le saint ajoute avec une véritable éloquence : « Ce grand duc de Mercœur n'est donc pas mort; il est seulement trespassé. Que si nous n'avions la vue si débile, nous le verrions bien loin au delà de la mort, en ce jardin céleste où il jouit des consolations éternelles (1). » Le cardinal Pie, commentant le pape saint Gélase, argumente finement sur l'énergie significative du mot con-clescendance ; il se refuse à descendre avec les déchus de la vérité intégrale, et au contraire il les invite à monter avec lui (2). Les exemples abondent de cette fécondité logique du langage. De quoi donc ne nous prive pas l'irréflexion? La vérité est là, mais comme l'étincelle dans la pierre, et il ne faudrait qu'un médiocre effort d'attention pour la faire jaillir. Étudions donc les mots, commençons par là d'appliquer les lieux communs que nous passions en revue tout à l'heure.
L'analyse d'un mot composé n'est autre chose qu'une énumération départies ; la recherche de l'étymologie tient à la question de causalité. Si ce mot est allusion ou métaphore, l'étudier c'est approfondir une affinité, une similitude. Ainsi tout se tient et rien n'est frivole.
Nous oublions trop de sonder les mots, mais nous sommes bien souvent avertis de scruter un texte, une parole revêtue d'autorité et dont la nôtre sera le commentaire. Au prédicateur l'Écriture sainte. Hélas! pourquoi pas à tout chrétien? A l'homme politique, à l'avocat la lettre des lois et du code. A tout esprit cultivé les citations littéraires, les maximes célèbres, les mots connus, les proverbes. Il est vrai que tout cela s'indique
(1) Saint François de Suies : Oraison funèbre du duc de Mercœur, exorde.
(2) Le cardinal Pie: Seconde instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent, n' XVI. {Œuvres, t. III, p. 200.)
et s'effleure plutôt, tandis que les lois et l'Écriture se pénètrent et se discutent à fond. Est-ce donc un texte qu'il s'agit d'approfondir? Faut-il donner à notre esprit l'impression exacte d'une pensée étrangère, authentique et faisant loi? Traitons-la comme tout autre objet, l'étudiant en elle-même et dans ses relations extérieures. L'examiner en elle-même, c'est pénétrer le sens des mots, de la phrase. L'envisager par le'dehors, c'est marquer les circonstances où la pensée se produit, rapprocher le texte du contexte, appeler en confrontation des passages analogues ou opposés. Art sérieux, où les grands prédicateurs, mais surtout les grands théologiens pourraient servir de modèles non pas seulement à leurs continuateurs, mais à qui veut discuter et exploiter une citation même profane. A ce point de vue spécial, sans parler des autres, nous avouons regretter le temps où l'avocat devait être, sinon théologien, du moins philosophe et scolastique. 'Soyons de notre époque, dira-t-on. Soit; mais si l'avocat moderne veut se former à exploiter un texte, qu'il nous permette de l'envoyer à l'école de Bossuet et de Bourdaloue. Aussi bien quels beaux secrets de métier n'y apprendra-t-il pas?
Pour lui d'ailleurs, comme pour l'historien ou pour l'homme politique, il y a constamment lieu de raisonner sur un fait. Ici triomphe l'analyse des circonstances, d'où ressortiront en fin de compte et la vérité du fait luimême, et son caractère exact, et la détermination actuelle du droit (1). Prise de plus haut, et d'ordinaire avec un moindre luxe de détails, elle sert à la grande démonstration historique, à l'apologétique chrétienne, à l'établis-
(1) Les résultats sont quelquefois merveilleux de cette saaacité à étudier le détail. Un des plu? curieux exemples que nous sachions nous est donné par un avocat du rdix-neuvième siècle, Linçiuet, établissant l'impossibilité matérielle d'un prêt con?idérable eu espèces, fait, disait-on, dans telles circonstances données. Rien ne manque à cette amus;inte et triomphante discussion, ni le poids des sacs d'or à porter, ni le nombre des marches a monter, ni celui des pas à faire, ni même les embarras accidentels constatés ce jour-là dans la rue. (Berryer: Leçons et modèles d'éloquence judiciaire, p. 410. L'Henry, 1838, iu-4.)
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sèment de toute vérité morale et d'expérience (1). Mais alors on ne scrute pas seulement avec une sagacité patiente les particularités d'un fait complexe. On appelle à Taide les similitudes ou les contrastes, on remonte la chaîne des causes. C'est par où le cas particulier s'élève à un intérêt supérieur en se rattachant à une vérité générale. Ainsi le phénomène grandit en manifestant la loi.
Reste enfin que l'objet de la-méditalion soit un personnage ou un caractère. Voici Retz dessinant les figures historiques de la Fronde, Rossuet burinant le portrait de Gromwell. Voici, dans un autre ordre, Homère créant Thersite, Maxime du Camp peignant d'après nature les héros de la Commune. Voici La Rruyère composant Arsène, Arrias ou Ménalque, et Louis Veuillot fixant ses types de libres penseurs. Physique ou moral, idéal ou historique, le portrait suppose toujours l'analyse des détails, entendez rénumération des parties. S'il s'attache à l'âme plutôt qu'au visage, il implique en outre une perpétuelle étude des causes, le soin perspicace de lier les traits entre eux, de rapporter les dispositions saillantes à une ou plusieurs inclinations dominantes et pour ainsi dire génératrices. Nous retrouverons ailleurs cette délicate et intéressante matière. Aussi l'indiquons-nous seulement pour éclairer d'une application nouvelle notre étude sur l'usage des lieux communs.
Et nous voilà établis quant à eux dans la vérité pratique, entre la superstition et le dédain. Voilà notre méditation armée d'une méthode sérieuse et naturelle. Rien n'y est mécanique : on ne prétend pas suppléer la réflexion. Rien n'est factice, tout sort de la nature de l'esprit et de la nature des choses. Par là même, rien
(1) Ainsi le R. P. Monsabré établit sur l'examen des circonstances l.r valeur testimoniale du martyre. {Conférences de Saint-Thomas-d' Aquin, 37'= Conférence.)— Dans un ordre tout familier et badin, voyez L. Veuillot philosophant sur les plus légers indices pour savoir si ses voisines de diliaence sont protestantes ou catholiques. (Historiettes et fantaisies : Au ti'mps di's diligences : Qui sont ces dames '?)
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n'est puéril et tout est rationnel ; c'est l'ordre mis au service de la puissance pour la doubler en la dirigeant. Que ceux-là en murmurent qui s'estiment amoindris par tout ce qui, de prés ou de loin, ressemble à une régie. Vieille querelle de la force brute contre la discipline, du cheval contre la bride et l'éperon. Pour qui préfère à l'illusion du génie la réalité du bon sens, il y a là un moyen naturel à employer avec une largeur intelligente. Ainsi viendra l'habitude de l'appel facile des idées, de leur association rapide; ainsi cette promptitude à saisir les rapports, laquelle est le grand ressort de l'invention. C'est dire que par l'usage réfléchi de ces méthodes, l'âme, en se faisant de plus en plus méditative, acquiert une aisance merveilleuse à s'informer des objets, à s'en donner l'empreinte, en commençant toutefois à les marquer de la sienne.