CHAPITRE II
L'âme donnant aux objets son empreinte.
Choix et ordonnance.
L'âme n'est point toute passive sous l'impression des choses. Elle leur rend une double empreinte, celle de sa propre nature : celle de la fin qu'elle poursuit. — Triple aspect de cette action de l'âme: choix, ordonnance, idéalisation.
Les écoles réalistes montrent ou cachent, selon les rencontres, une prétention singulière. Elles attribuent à l'âme l'exactitude et l'insouciance parfaite du miroir. Tout réfléchir, c'est-à-dire tout recevoir et tout rendre, sans plus d'action personnelle qu'il n'en faut pour arrêter et renvoyer les rayons lumineux, tel est le rôle qu'elles lui donnent parfois en propres termes, sauf à le nier ailleurs, mais en revenant à le supposer toujours. Qn se rappelle M. Leconte de Lisle réfléchissant les choses humaines « dans ses vagues prunelles, » et leur donnant « avec un détachement parfait la vie supérieure de la forme. » Voilà qui est peu glorieux à l'âme; mais par bonheur, c'est impossible en fait comme en droit.
Non, l'âme en présence des choses n'£st pas le miroir tout passif et insouciant que l'on suppose. Nous l'avons dit, elle n'est pas non pluslacire qui reçoit, garde et représente une efiigie, pas même cette cire vivante et voulante qui s'appliquerait d'elle-même à l'objet pour l'imprimer en soi.
L'AAfF DONNANT SON EMPREINTE ATX OBJETS. 123
Quand l'âme apprend ou médite, quand seulement elle assiste à un spectacle sans autre effort que celui de le percevoir et de le suivre, entre elle et les choses il y a un échange d'action où sa part est incomparablement la plus grande. Comme les objets se gravent en elle, comme ils la modifient à leur image sans la changer en son fond ; de même, sans altérer leur essence, ni en prendre une fausse idée, elle les marque elle-même d'une double empreinte, celle de sa propre nature, et celle du but où elle prétend les mener (1).
La première est essentielle, nécessaire, inconsciente le plus souvent. Comme le liquide prend tous les contours intérieurs du vase, l'objet reçu dans l'âme se moule nécessairement à la forme de l'âme elle-même. Forme accidentelle et commune, que déterminent les époquesou leclimat: en certains points de détail et de surface, le Grec et le Romain voient les objets autrement que le barbare, les Français du dix-neuvième siècle autrement que les contemporains de Louis XIV ou de saint Louis. Forme accidentelle encore, mais propre et singulière à l'individu, empreinte originale du talent, du caractère, des mœurs. Un jour, sur la grève de Saint-Malo et parmi beaucoup d'autres personnes, Lamennais enfant contemplait la mer et il pensait — c'est lui qui le raconte: — « Ils regardent tous ce que je regarde, mais ils ne voient pas ce que je vois. » Plus tard il disait frémir au souvenir de cet éclair d'orgueil traversant un cerveau de huit ans. Mais orgueil à part, la remarque était juste : cette âme trop tôt puissante mettait sur les objets sa marque à elle, son cachet distinctif. D'ailleurs, ce qui se grave partout et plus profondément que tous les traits accidentels, c'est l'âme humaine invariable, l'âme toujours constituée en fait des mêmes éléments et
(1) Nous l'avons déjà noté. En appliquant à l'étude des objets certaines méthodes réfléchies, l'âme commençait déjà d'agir sur eux. Mais cette action allait finalement à apprendre, àrecevoir plutôt qu'à donner. A partir du point où nous sommes, nous la verrous donner plutôt que recevoir.
sensible aux mêmes procédés, aux mêmes touches, l'âme toujours régie en droit par les mêaies lois générales d'ordre et de moralité. Certes, s'il y a du plaisir à déterrer un beau marbre ou une fine médaille, il y en a aussi, et du meilleur, à retrouver dans la parole d'un étranger ou d'un ancien cette vive empreinte de l'âme sur les choses, telle que nous la pourrions donner nous-mêmes, ces tours que prendrait chez nous l'observation de la vie morale, ces vues que nous pourrions avoir sur le monde, sur l'homme, sur Dieu. Je lis dans Platon, dans les Védas ou dans Gonfucius une pensée particulièrement noble ou fine. Est-ce l'âme qui a vibré jusle sous le contact de l'objet ? est-ce l'objet qui sonne au vrai sous l'effort puissant et ordonné de l'âme ? C'est l'un et l'autre, et le second plus encore que le premier. Et si je jouis de me sentir à l'unisson avec ce mort de vingt-cinq ou de trente siècles, c'est qu'il me plaît de voir l'âme éternelle tirer des choses la même harmonie, ou, pour revenir à notre image préférée, y tracer toujours la même empreinte, le même sillon lumineux.
Mais en outre, l'âme, qui médite un objet le marque habituellement d'un autre caractère, celui de la fin où elle oriente sa méditation, du but où elle dirige et son propre travail et, par lui, les impressions mêmes que l'objet lui donne. Non qu'elle le plie arbitrairement à une idée préconçue. A la vérité, rien n'est moins impossible ni moins rare; mais c'est le préjugé, cela, le désordre, l'erreur inévitable en fin de compte. L'ordre, c'est le pionnier s'ouvrant une percée et cheminant droit dans la forêt vierge ; c'est l'âme poursuivant à travers les choses soit une pensée nette, arrêtée d'avance et certaine par ailleurs, soit du moins une ligne d'investigation logique et sûre. C'est l'esprit en travail d'une démonstration, d'une vérification, d'une découverte, accueillant ce qui s'y rapporte, écartant non ce qui contrarie le préjugé, mais ce qui ne vient pas à la question.
L'AMK nONNANI S()>" EMPKEIMt AUX. OBJETS. 123
Donc l'àme qui s'empare des objets pour les présenter avec elle-même dans la parole les marque d'un double caractère, le sien d'abord, puis celui de la fin où elle les fait servir. Us nous apparaîtront façonnés à son image, à la fois humaine et originale, et ordonnés suivant une direction qu'elle-même aura librement choisie. Fait d'expérience, qui rejette bien loin dans le monjie de la chimère ces théories plus ou moins avouées de réalisme absolu, d'âme inerte et insouciante, passée à Fétat de miroir ou d'appareil enregistreur. Non, l'âme agit suivant sa nature et ea vue d'une fin. Et dans le détail pratique cette action devient triple : sélection, disposition, idéalisation. Toujours l'esprit choisit et ordonne; souvent, emportant les objets à sa suite, sur ses ailes, pourrait-on dire, il monte avec eux dans la vérité bien au-dessus des réalités concrètes, vers leur type et leur suprême idéal.
Choix entre les objets. — Choix spontané, inévitable. — Choix réOéchi d'après un but. — Obligation pour gui écrit ou parle. — Ce double choix, indice et mesure de la valeur de l'esprit. — Choix réfléchi, nécessaire à l'unité et, par elle, à la profondeur de l'impression.
Envs ageons d'abord la première de ses trois actions sur l'objet qu'il médite. Choix, sélection, triage, voilà qui aura liu en toute rencontre et doublement, toujours sans qu'il y prenne garde, en outre et souvent par l'effet d'une intention réfléchie.
Mettez en présence d'une même scène curieuse et frappante dix témoins également bien placés pour la bien voir. Puis prenez-les sur le vif de leur impression et demandez-leur-en compte. D'accord au fond, ils diffèrent quant aux détails. L'enchaînement, l'importance relative des circonstances ne se retrouvent
plus les mêmes dans l'esprit de celui-ci ou de celui-là. Bien plus, quelques-unes même semblent n'avoir pas existé pour tel ou tel spectateur, et il omet, comme ne l'ayant pas aperçue, cette particularité où son voisin a vu la clef de tout le reste. D'où vient cela? De leur mémoire inégalement fidèle? c'est trop peu dire; par hypothèse, nous ne leur^vons pas laissé le temps d'oublier. Non, mais chacun, en regardant et en écoutant, a fait sans le vouloir un travail de sélection spontanée. Et ce travail a-t-il marché à l'aventure? Non pas absolument. Il a eu pour mesure la perspicacité naturelle de chacun, pour guides ses dispositions personnelles, peut-être même une impression dominante inspirée par les débuts du spectacle, laquelle a pris la direction du travail intime, faisant l'unité des autres impressions et par suite celle des souvenirs, saisissant dans le drame ce qui s'accordait avec elle et laissant échapper le reste; sorte de demi-préjugé involontaire, irréfléchi, où se retrouvent une fois de plus le caractère et l'humeur de chacun. En tout cas, le mot de Lamennais enfant se vérifie encore ; s'ils content diversement, c'est que, de fait, ils n'ont pas vu la même chose ; d'où il est moralement sur qu'aucun d'eux n'a vu la chose tout entière, nous disons tout ce qu'il y avait d'apparent dans la chose, nous disons vu assez nette aient pour tout saisir et tout noter. Chacun a pris sa part dans le spectacle;- le mieux doué, le plus observateur, le plus maître de soi, l'a prise plus large et plus lumineuse; il en dit plus et mieux, parce qu'il a plus et mieux vu. C'est le fait d'expérience quotidienne, et nous y appuyons parce qu'jl met à néant la chimère du réalisme absolu, paradoxe peu sincère inventé pour masquer le sensualisme, comme nous le verrons amplement.
Tant que l'homme se comporte en spectateur pur et simple, l'inévitable triage se fait en lui sans qu'il s'en doute. Dès qu'il réfléchit, un autre choix commence, mais celui-là volontaire, intentionnel. Nous l'avons dit en général à propos de l'influence active de l'esprit
L'AME DONNANT SON EiMPREENTE AUX OBJETS. 127
sur* les choses; n'y revenons que pour voir cet esprit à l'œuvre, à son œuvre spéciale de sélection. Le philosophe a un but ; il pousse droit dans le sens d'une conclusion à démontrer, vérité certaine, lumière fixe où il va sans la quitter des yeux. Ou bien encore il marche à une vérité pressentie ; il a sa lumière à dos, pour ainsi dire, dans les principes où il a pris son point de départ. En tout cas, il va devant soi, évitant les traverses; en d'autres termes, il choisit entre objets. Ainsi fait de nécessité le prédicateur, l'homme politique, l'avocat, l'historien même qui, dans l'impuissance de tout dire, est bien obligé d'admettre et de rejeter parmi les détails certains. Ajoutons, pour garder toujours sous nos yeux la vérité tout entière, qu'en poursuivant son but immédiat, sa cause à gagner ou son opinion à défendre, l'homme qui parle ou écrit doit toujours tenir compte de l'élévation morale, du p.erfectionnement moral de qui le lit ou l'écoute. Encore une nécessité de choisir, ne fût-ce que pour écarter ce qui nuirait à cette fin dernière de toute parole.
Les franchises de la fiction ne sauveront pas de cette loi du triage le poète, le romancier, le conteur libre, qui n'est jamais libre contre la nature et la morale.
Hoc amet, hoc spernat...
lui dit Horace. Qu'il prenne et laisse en vue de son but. Or son but, à lui aussi, est double. Plus noble, par là du moins, son métier ne l'engage pas à la poursuite d'un résultat temporel, parfois vulgaire. Il peut tendre immédiatement au bien de l'âme où il s'adresse, l'élever par la contagion de la grandeur morale ou l'assainir au moins par les utiles joies du cœur. Il le peut, et il le doit par là même. Rien ne l'en empêche et tout l'y oblige ; mais c'est l'obligerde choisir. Aussi bien le devrait-il encore, à n'envisager que son autre but, secondaire et immédiat, plutôt moyen que but, nécessité littéraire de produire tel effet, telle im-
pression . Ainsi fait excellemment La Fontaine, par exemple ; et M. Taine l'en loue fort, dans une page où le grand bon sens ducritique l'emporte heureusementsurlessystèmes(l). Que ne s'en est-il souvenu quand, plus tard, il glorifiait Shakespeare et l'école germanique de cette prétention à tout voir et à tout rendre qui, fùt-elle réalisable, n'aurait vraiment rien de si glorieux (2).
Car dans ce double triage, l'un inconscient que l'âme opère sur tout spectacle, l'autre voulu et réfléchi qu'elle entreprend dès qu'elle commence de méditer, il y a une marque et une mesure de sa netteté de vue et de sa force. Voilà pourquoi deux sortes de gens n'y arrivent pas. Ce sont d'abord et fatalement les esprits courts et médiocres : l'art de choisir tient de près au don d'observer, qui est lui-même inséparable du talent. A l'extrême opposé, ce sont les esprits trop riches, éblouis de ce qu'ils découvrent, n'en voulant rien perdre pour euxmêmes et pour autrui. Défaut des grandes intelligences avant l'heure de la maturité complète. C'est Bossuet jeune versant à flots devant ses premiers auditeurs de Metz les belles choses qu'il découvre avec ravissement dans les Pères, dans l'admirable saint Augustin. Plus tard le choix sera plus sévère, l'orateur plus courageux à s'interdire les beautés superflues, en fin de compte plus fort et plus grand.
Quant aux réalistes, en prétention de tout dire, leurs visées sont moins hautes. Bossuet pouvait souffrir d'avoir à sacrifier une pensée ; ceux-là répugnent à se priver d'une sensation.
Pauvre calcul, du ^'este, et qui ne profite nullement à la puissance légitime et profonde de l'impression. Pareille puissance nait de l'unité, et Tunité commande le triage. C'est lui qui, en écartant le hors-d'œuvre, donne à la méditation, et dès lors à la parole, cette
(1) Taine : La Fontaine et ses fables, 3"" partie, chap. i, n» V.
(2) Taine : Histoire de la Littérature anglaise, liv. II, chap. ii, n* V.
L AME l>0>'>A>T SU> J: M 1> lUJ I .N TE V U \ OBJETS. 129
force où rien ne se perd, celle force concenlrée et ramassée sur un point unique, à laquelle on peut résister encore, mais sans laquelle on n'est jamais ni convaincu ni ému jusqu'au fond de l'àme. Où le choix a manqué, l'unité est lâche, flottante, rompue et comme traversée à chaque instant par des éléments disparates. Qu'une imagination malade s'en amuse, qu'on prenne cela pour variété, pour nouveauté, à la bonne heure. L'âme saine en est vile lasse ; pour elle le trop, le superflu, l'étranger n'est pas seulement sans valeur; il est nuisible. Il amoindrit la lumière en distrayant l'esprit. De même, il détruit l'impression par la concurrence d'objets multiples, ou tout au moins il l'affadit en fatiguant la sensibilité, comme fatigue tout mouvement inutile et gauche. L'unité par le choix, c'est l'ordre, et l'ordre se montre ici comme partout le meilleur gardien de la puissance. Qui a de l'ordre dans l'esprit sait choisir; il sait dés lors imprimer à sa pensée ce caractère d'unité forte. Il sait encore finir, achever; dans le double sens de ces deux termes, entendons mener le développement jusqu'à sa plénitude et l'arrêter là sans hésitation ni regrel. Tout cela suppose, à vrai dire, des qualités précieuses. Il y faut le tact, l'expérience, Fatlenlion, le naturel dans les habitudes de la pensée, el, dans le travail actuel de la composition, le regard toujours fixé au but. 11 y faut l'àme facilement ouverte à la vive empreinte des choses, et toul ensemble gouvernant énergiquement l'impression reçue^ Ainsi, comme tous les éléments de la composition littéraire, le choix à faire entre objets nous met en présence d'un problème tout pratique, à la fois psychologique el moral. Discipliner l'àme en l'assujettissant à la nature des choses, mais surtout gouverner l'impression reçue des choses en la pliant à la nature de l'âme: voilà le secret de la composition bien manifesté dès la première opération qu'elle suppose.
Ordonnance imposée aux objets, spontanément d'abord, — puis à dessein et d'après un but. — Y a-t-il une forme générale de disposition ? — Le moule artificiel. — La vraie méthode guidant la réflexion. — Une loi fixe, la gradation. — Directions pour l'application pratique. — Deux cas principaux. — Large influence des choses, combinée avec les émotions naturelles de l'âme et la logique spontanée. — Disposition dans la poésie lyrique, dans le récit. — Influence prédominante du dessein réfléchi. — Ordonnance philosophique : la logique pure. — Ordonnance oratoire : la logique combinée avec les dispositions de l'auditeur. — Clef de tous les problèmes pratiques. — Conclusion: l'âme ordonnant les choses. — Préparation lointaine, effort immédiat.
Il en sera de même pour la seconde, pour la disposition, et nous en pourrions commencer l'étude en répétant, sauf de bien légères variantes, ce que nous avons dit du triage. Gomme lui, elle est double en fait, nécessaire tout d'abord, spontanée et souvent inconsciente. Revenons à nos dix témoins et à la scène où ils assistent. Avec le travail de sélection irréfléchie qui s'opère entre les phénomènes, un autre coïncide, une ordonnance toute spontanée, une certaine logique directe qui les présente d'après une succession naturelle. Analysée après coup, cette succession paraîtra née de deux éléments unis ; l'un est la série réelle des objets ou phénomènes, l'autre celle des impressions fatales ou libres dont ils ont été Toccasion. .loignez-y en troisième lieu — ou peu importe — identifiez aux impressions mêmes cette curiosité de nature qui, avant toute réflexion, cherche les causes dans les effets. Vous aurez ce qui se passe dans tout esprit, alors même qu'il est plutôt passif, ou du moins avant que son activité s'achève en prenant conscience d'elle-même.
Cet autre temps arrivé, quand l'homme commence à méditer, plus encore s'il entreprend de parler pour un but quelconque, voici venir un second travail d'ordonnance, libre et voulu cette fois. Le fait est sans exception et sans
l/AMi; niiNNA.NI SOA E M PKE 1 M I-: AI \ oU.lKls. 1:51
conteste. Depuis Pindare égaré, ce semble, dans les élans de sa fantaisie jusqu'à Platon déroulant de si loin ses ironies socratiques, depuis V. Hugo, si l'on veut, jusqu'à Bourdaloue, c'est-à-dire en somme depuis l'extrême du caprice jusqu'à l'extrême de la logique sévère, tout homme qui pense et parle assujettit sa pensée et sa parole à un ordre plus on moins rigide et plus ou moins heureux. Et le moyen de faire autrement? L'esprit connaît par succession, il n'arrive à la synthèse que par l'analyse, à la vérité d'ensemble que par celle de détail. Par ailleurs les objets ont leur logique tout comme lui la sienne, et voilà deux forces naturelles dont la plus audacieuse fantaisie devra tenir compte, malgré qu'elle en ait.
Mais à qui s'exerce dans l'art de composer la parole, il ne suffit pas de représenter l'ordre comme nécessaire. Ce qu'il veut, c'est la loi générale de cet ordre, c'est le principe qui le guidera dans l'effort de la disposition. Ce principe, lette loi existent-ils, et les peut-on mettre en formules?
Assurément l'erreur serait grande de vouloir tracer a priori soit un plan universel bon à tout faire, soit tous les plans possibles pour tous les sujets. S'il y a dans les œuvres de l'esprit quelque chose de plus répugnant que le lieu commun au mauvais sens du terme, c'est bien la forme convenue, tracéed'avance, devenue invariable et obligatoire, c'est le moule, pour tout dire d'un mot. Le moule règne et triomphe aux époques de décadence, de sénilité littéraire. Est-ce admiration gauche, fétichisme étroit pour les modèles? Est-ce illusion de rhéteur attribuant au procédé la vertu de suppléer l'inspiration ? Est-ce tout bonnement impuissance et paresse? Un peu de tout cela peut-être; mais de fait le moule est partout. Le moyen âge finissant a vu les moules à chansons de geste (1) et le moule à sermons (2), dont peut-être ne sommes-nous pas tout à fait
(1) Léon Gautier : Les Épopées françaises, t. I.
(2) L'abbé Bourgain : La Chaire française ati douzième siècle. — Auberliu : Littérature au Moyeu-Age, t. U.
i:i2 TllKuniE DES DELLES-LETTKES.
débarrassés. Ronsard, Chapelain, Voltaire font de l'épopée selon une formule homérique et virgilienne, croyant prendre l'àine des maîtres alors qu'ils n'en prennent que le costume. Le même Voltaire coule des romans médiocres dans le moule de la tragédie racinienne ; les derniers soidisant classiques en couleront de pires dans le moule voltairien. En éloquence, pareil fléau. Les sophistes en Grèce, les rhéteurs à Rome, avaient leurs cadres oratoires faits d'avance et applicables à toute matière ; aujourd'hui nous avons la composition pour le baccalauréat: le tout faux, factice, misérable, mais excellent à la paresse de l'intelligence.
En sommes-nous donc réduits à conseiller la réflexion? Horace est-il banal ou suffisamment pratique, lorsqu'il met la force et l'agrément de la disposition à dire présentement ce qui doit être dit présentement, à savoir différer bien des choses et les réserver pour le moment favorable (1)? Essayons un léger commentaire ; nous osons croire qu'il ne sera point superflu.
En matière d'ordonnance réfléchie comme d'invention, la méthode ne fera que guider la pensée ; mais à coup sûr elle y peut prétendre ; elle a pour cela une loi fixe, et des directions très générales mais très certaines et vraiment utiles au bon vouloir.
La loi fixe est celle de la gradation, achevant l'œuvre de l'unité. Unité, gradation, voilà qui s'impose toujours au nom de l'invariable nature de l'àme ; unité, résultat propre du choix bien fait : nous n'avons pas à y revenir ; — gradation, règle nécessaire de toute bonne ordonnance : il y faut appuyer un peu. Qui dit gradation dit liaison naturelle entre les choses. Les détails s'appellent par leurs affinités, ils s'enchainentetse continuent sans rupture du lien logique; l'esprit passe, il coule de l'un à l'autre sans effort, comme une barque suivant le fil de l'eau. De là en effet la marche
(1) Onlmm liwc lirliis cril cl venus, aiit ego. fullur.
Ut jam nunc dical jam niinc dehenlia diel, IHcraque di//'erat cl p/œsoits in Icmpiis omiilal.