‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 16 sur 103 · L'AME DONNAIT SON EMPREINTE AUX OBJETS. 13S · texte numérisé non relu

L'AME DONNAIT SON EMPREINTE AUX OBJETS. 13S

qu'ils éveillent en passant comme des échos sonores. Mais à tout prendre, leur influence commence de se restreindre et le gouvernement de l'âme est déjà bien plus sensible. Par où? Par une préoccupation constante de logique, une continuelle recherche de la causalité. L'homme qui vient de voir une scène frappante peut s'apercevoir après coup qu'à l'heure même et sous l'émotion du spectacle il travaillait vaguement à grouper les détails, à s'en esquisser la philosophie. A plus forte raison le fera-t-il maintenant pour en fixer l'idée en soi, mais surtout pour la communiquer à d'autres. Écoutez un narrateur malhabile, un enfant. Les « alors » dont il scande son récit ne peignent-ils pas au naturel ce soin, encore impuissant mais déjà très vif, de marquer la succession, de nouer les effets aux causes ? Où l'enfant échoue, l'esprit mùr et habile réussira par un profond et sagace effort de logique. Poète, historien ou panégyriste, il s'inspirera manifestement de la suite chronologique des phénomènes ; mais la relation logique, la causalité surtout, l'aideront à les démêler s'ils sont complexes, à courir de l'un à l'autre sans en perdre aucun de vue, à les grouper en fin de compte, autour d'un ou de plusieurs centres lumineux. Montons du familier au grandiose. Sévigné raconte la mort de Vatel, l'incendie de la maison de Guitaut (1). L. Veuillot esquisse dans une lettre familière l'invasion de la Chambre le lo mai 1848 (2;. Virgile chante la mort de Priam; le Tasse, le duel de Tancrède et de Clorinde. Bossuet suit les charges impétueuses de Condé devant Rocroy. Thiers, avec sa vive imagination, regagne la bataille d'Austerlitz; Tacite peint en traits courts et sombres la mort de Vitellius. Il y a plus d'aisance chez le conteur, plus d'émotion chez le poète, plus d'activé application chez l'historien; mais c'est, au fond, partout la même chose.

(1) Sévipné : 26 avril 1671, 20 février 1671. 2) Veuillot: Mélanges, !■•"= série, t. III, p. 339.

Ainsi l'ordonnance de tout récit peut au moins commencer de se formuler dans cette loi générale: suivre Tordre historique des phénomènes et des impressions correspondantes, sauf l'intérêt supérieur de la logique et surtout de la causalité. A ce prix, la narration attache, parce qu'elle prend et satisfait à la fois tout l'homme.

Mais si elle se fait pour un but précis, au bénéfice d'une démonstration, par exemple, ou seulement dans l'intention préconçue de développer telle ou telle impression, elle appartient plutôt à la seconde hypothèse générale, celle où l'ordonnance dépend beaucoup moins des choses que du dessein réfléchi. Ce qui la mène alors, c'est la fin préméditée et voulue, d'ailleurs combinée, pour l'ordinaire avec les dispositions connues ou présumées de l'auditeur. Nous disons pour l'ordinaire; car le philosophe échappe à la nécessité de compter avec ce second élément. Heureux maître qui a droit de supposer l'âme au repos, libre de préjugés et suffisamment attentive t Nous l'avons vu marchant à une conclusion déjà certaine, comme le vaisseau va droit à un phare, ou bien, au contraire, parti en découverte et cheminant de conclusion en conclusion, à la lumière toujours plus lointaine d'un principe initial. Dans les deux cas, sa voie est tracée; elle est droite et simple comme l'enchaînement logique des choses. Heureux maître encore une fois !

L'orateur, lui, n'a pas affaire qu'à la suite naturelle des objets. Rarement il peut aller au but suivant le grand chemin de la logique. Autour de cette ligne directrice, les dispositions de l'auditoire le forcent à dessiner bien des courbes, à s'attarder à maints détours. On aura tout fait d'ailleurs en l'avertissant de comparer et de lier aussi heureusement que possible ces deux éléments de son action : la fin qu'il s'agit d'atteindre, les esprits qu'il y faut conduire, les choses à dire et les hommes à qui les faire accepter. Ne lui laissez pas croire qu'il est tenu en rigueur à un exorde, insinuant ou abrupt, suivi d'une pro-

L'AME DONNANT SON F. MPI', K I NT K AUX OIîJKTS 137

position méthodique, laquelle se déploie en division appelant une confirmation pour chaque partie, puis, après réfutation de raisons adverses, une péroraison obligatoire par récapitulation et mouvement. Tout cela est vrai, fondé en nature, et nous n'avons aucune envie d'en sourire ; mais nous souririons volontiers si un rhéteur formaliste semblait nous le présenter comme règle nécessaire et invariable. Dites plutôt à l'orateur d'envisager nettement son but et de regarder de près son auditoire. C'est de là que le plan doit jaillir tout armé comme la Minerve antique du cerveau de Jupiter. L'exorde sera-t-il prolongé, détourné, ou simple et droit? Aborderons-nous les esprits de front et avec une impétuosité franche, ou de biais et par des marches et contre-marches savantes? L'exorde, si exorde il y a, sera-t-il autre chose que la proposition même, l'énoncé net et lumineux de la doctrine ou de l'opinion que nous entreprenons de défendre ? Tout au contraire supprimerons-nous une proposition qui effaroucherait, trouvant plus sage d'y faire glisser peu à peu l'auditeur par une sorte de pente imperceptible? Y aura-t-il division géométrique et miroitante, ou laisserons-nous les parties se produire à tour de rôle sans programme annoncé d'avance? Voici le corps du discours, la preuve. Dans quel ordre ranger nos arguments, nos moyens? On sait la disposition homérique ; en tête et en queue, l'élite encadrant fortement les troupes de valeur moindre. C'est très juste ; mais la valeur n'est pas seulement absolue ; elle varie suivant les dispositions générales ou actuelles de l'écoutant. Voyons donc quelles raisons s'empareront tout d'abord de son esprit, quelles autres il y faudra laisser en finissant comme le fer dans la plaie. On nomme justement la réfutation parmi les parties ordinaires du discours. Mais, cette fois, est-elle nécessaire ? Et puis où la mettre ? Marcherat-elle à l'avant-garde pour déblayer le terrain et frayer passage à la preuve, ou en façon de corps de réserve et pour forcer les dernières résistances? App.iraîtra-t-elle

mêlée aux arguments, comme est souvent la défensive l'offensive dans les actions particulières dont se compose une bataille? Et la péroraison que sera-t-elle? Impétueuse comme la charge décisive, ou calme et forte comme les derniers pas d'une marche en avant sous laquelle tout plie ? Nous pourrions dire : y aura-t-il péroraison comme nous disions plus haut : y aura-t-il exorde? Autant de questions pratiques. Et d'après quoi les résoudre ? D'après la fin à poursuivre et les dispositions de l'auditoire, c'est-à-dire en somme d'après la nature des choses et celle de l'homme sur qui l'on doit agir.

Voilà, pensons-nous, tout ce que l'art peut prescrire sérieusement en matière de disposition, d'ordonnance. Dira-l-on que ce n'est rien? Non, sans doute. L'attention de l'écrivain est fortement arrêtée sur les deux données du problème, en possession des hypothèses principales et des principales solutions correspondantes. Nous n'avons pas su mieux faire et il semble que nous ne devions pas faire plus. Y a-t-il au delà quelque autre chose que le convenu, la formule mécanique, le moule?

A tout prendre, c'est encore et toujours l'âme qu'il faut exercer, façonner de prés et de loin à mettre dans les objets conçus par elle cet ordre lumineux, l'un des traits saillants de son empreinte. Pour s'orienter vite dans la confusion première des idées, pour jeter sans retard ses points de repère et ses grandes lignes à travers le pêle-mêle du détail, ce n'est point trop d'une préparation lointaine et d'un effort immédiat. Dès longtemps l'àme doit s'être rendue souple, attentive aux objets pour en recevoir l'impression d'après leur suite naturelle, d'ailleurs forte et active pour leur imposer la direction logique, le classement. Ce sont en elle dispositions de nature, mais que l'observation développe et le raisonnement passé en habitude. A l'heure d'agir et au cours du travail même, il la faut décidée, résolue autant que besoin est, pour adopter une méthode et commencer d'après un plan, fût-il imparfait, car le plus médiocre vaut

Page 1